Dans l'immeuble d'en face un appartement reste toujours allumé une bonne partie de la nuit. Il y a un chien enfermé en permanence sur le balcon et ses aboiements me réveillent quelques fois. C'est une sorte de Rottweiler au pelage couleur d'araignée, même de là je vois briller ses crocs. Le chien tourne en rond sur le balcon il va et vient entre une niche ressemblant à une maison de poupée, toit de plastic orange délavé couvert de dégoulinures de guano, et la baie vitrée qui donne sur l'inaccessible salon. Derrière la vitre je peux voir une silhouette de profil, un homme assis à une table, sa forme constellée des taches grises que l'écran de TV invisible vient jeter sur lui. Il reste immobile les nuits entières de mois entiers. Seul bouge de temps à autres son bras lorsqu'il approche de sa bouche la cigarette qu'il serre entre ses doigts.
C'est comme une anomalie de l'espace, une distorsion de la nuit. Ce chien est son chien. Ce n'est pas une bête sur laquelle on tombe en pleine forêt, c'est-à-dire une espèce inconnue avec laquelle on doit partager l'espace, négocier le partage des ressources en eau, définir des territoires dont les frontières se baseront sur les odeurs - non - SON chien. Un chien acheté pour se protéger des Autres car les Autres conspirent de noirs desseins ou peut-être bien pour échanger des regards complices lors des allées-venues entre la cuisine et le salon, une part de pizza à la main. Mais voilà, rien, il ne s'est rien passé, rien de tout cela. Le chien reste sur le balcon, aboyant frénétiquement lorsqu'il prend fugitivement conscience de cette injustice lunaire. Il ne se jette jamais sur les Autres pour déchiqueter leur chair. Il n'échange jamais un regard avec l'homme dans le salon. Il ne fait qu'errer dans un mélange de salissures et de sable apporté de la plage par le vent. Puis il se couche dans la maison de poupée et se relève inquiet, aboyant dès que quelque chose dans la nuit se met à craquer ou à siffler, ou à tinter, claquer, crier, heurter, glisser, ou même simplement à rire.
Cela dit, qui voudrait d'un monstre aux crocs de Titane gisant sur son canapé ? Qui veut se rendre compte un soir qu'il a sciemment ouvert sa porte à l'une de ces perfections biologiques qui parvenue à l'ultime stade de son évolution est devenue une arme dont le canon pointe vers soi ? Personne, et c'est ce qui a dû se passer pour lui. Lorsque cet homme est revenu avec son Rottweiler à la maison il était déjà trop tard. Le chien a ouvert la gueule, ses crocs de métal se sont mis à luire tel des rasoirs parfaits, l'homme s'est dit que peut-être l'animal ne ferait pas de différence entre les Autres œuvrant à de noirs desseins et lui-même, qu'il se jetterait sur eux comme sur lui. Donc il a enfermé le monstre sur le balcon et l'affaire a été réglée une bonne fois pour toutes. Naturellement l'accès à l'extérieur s'en est trouvé définitivement condamné. Au début c'est un peu dur puis je suppose que tout se fait sans heurts ni évènements particuliers. Le dehors s'oublie, il se distille, prends l'allure d'une liqueur, devient une nostalgie violente et ambrée qui déborde brusquement des placards lorsque parfois leurs verrous tombent. Seules restent les provisions de cigarettes, la joie de posséder des stocks de marchandises, le sentiment presque apaisant d'une catastrophe à venir dont on sera le spectateur, les atermoiements, les tentatives pour oublier l'erreur funeste de cet achat déraisonné, recherchant vainement le cheminement logique qui présida à cette décision. Et puis les aboiements du chien qui déchirent la nuit, les séances à se retourner dans le lit l'œil tourné vers le lampadaire qui luit dans les ondulations du rideau, feignant un battement de paupières. Aussi les rêves stupides d'un Autre bout du monde. Un monde sans chien rôdant sur le balcon, sans crocs ni cris, sans aboiements rauques, sans grondements de gorge.
Et c'est ainsi que l'on en vient à craindre ce que l'on avait acquis dans le but qu'il nous protège. On expérimente un avenir de peur, qui peut se représenter comme un paysage d'hiver parsemé de neige, d'arbres morts, d'étangs gelés où courent des vents griffus portant les aboiements d'une meute infatigable qui ne cessera jamais de nous poursuivre, assoiffée de mordre nos membres glacés. Cela devient un plateau d'échecs dont toutes les cases sont occupées par des pièces sans valeur. Une pirouette distordue, chapitre arbitraire et non numéroté d'un récit inachevé. Un peu comme si nos vêtements après nous avoir réchauffé devaient nous cuire, comme si la maison qui fût protectrice se révélait être un cachot, comme si n'importe quelle plage de temps libre devenait une peine à purger dans l'errance. Sans même un Autre bout du monde. Sans même un morceau de quoi que ce soit.
! Go home ! Disent alors les cauchemars étouffants. A l'intérieur tout un tas de symptômes inutiles dressent leur inventaire, hautes trahisons sauvages. Douleurs dans la poitrine, (cela forme un rail de métal qui la traverserait). Sphères amères dans la gorge de la taille de boules de bowling, sensation d'étouffement derrière le palais, impression de resserrement de la bouche, assèchement de la langue, confusion dans l'utilisation d'objets quotidiens (comme par exemple allumer l'une des plaques électriques, poser la casserole sur une autre et puis attendre une demi-heure en se demandant pourquoi cela ne cuit pas), difficulté à articuler certains mots, pertes de mémoires au sujet d'évènements récents, incapacité à retrouver certains objets, mots dits pour d'autres mots, faire tomber des choses, se cogner aux portes, être étonné de leur présence.
Lorsque le chien n'aboie pas alors je peux dormir. Depuis des années dans mes rêves ou peut-être l'apparence d'un, une araignée suspendue à un fil incassable fait du yoyo au-dessus de mon front. Je ne sais pas si elle veut le mordre ou quoi d'autre. Ses mouvements sont brusques, désordonnés, comme si autre chose, au-dessus, donnait l'impulsion à son mouvement. Au début il m'arrivait de chercher à la repousser, comme çà avec la main, dans le noir. Mais ce n'est pas un monstre. Elle ne demande rien. Elle n'exige rien. Elle tisse quelque chose dans l'obscurité, elle suit son instinct et son instinct est un plan savant. Le jour je la cherche en vain. Je voudrais en savoir plus sur elle, voir son visage en pleine lumière, comprendre un peu ses intentions. Bien nous n'ayons échangé aucunes paroles, je pense que nous avons fini par sympathiser, ou tout du moins, que nous sommes alliés dans cette vie, ou alors complices d'un monde secret. On peut le dire comme çà.
***
Je me suis encore réveillé cette nuit. Le chien de l'homme aboyait mais c'était différent cette fois. Il y a eu cet aboiement et un autre, puis un autre encore. Et d'autres aboiements qui s'enchevêtraient, toujours de nouveaux aboiements, aussi rauques, enragés, encore un autre, toujours un autre. Les cris bondissaient à l'assaut des murs oh oui ils bondissaient, cette rue n'était plus rien d'autre que la chambre d'écho de gueules hurlantes. L'araignée qui me caressait le front est partie se terrer dans un coin de la pièce. Je ne voyais que ses petits yeux, des perles me fixer sans ciller depuis le dessous de la plinthe (les araignées n'ont pas de paupières). Je suis allé regarder à la fenêtre et là sur MON balcon, j'ai vu un Rottweiler qui aboyait, bave moussant sur ses babines. Et puis regardant en face, là, et là, et encore là, partout, où que je regarde, quel que soit l'appartement et son balcon, la fenêtre du salon en était illuminée, et une silhouette derrière la fenêtre regardait dehors. Tout comme moi, ivres de sommeil, toutes différentes et pourtant si semblables que l'on aurait pu nous empiler et n'en former qu'une. Et sur chaque balcon, de loin en loin des choses cognaient, indéfinissables explosions sourdes, et c'étaient ces Rottweiler qui tous, babines de muqueuses tachetées tremblantes et retroussées, sans relâche, qui tous, frappaient leurs têtes contre les vitres pour les faire éclater.
Je me suis assis par terre au milieu de la chambre. L'araignée est ressortie de son nid, elle a trotté sur le parquet jusqu'à moi. Elle s'est lovée dans ma main. Elle tremblait.
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! go home ! Rottweiler :
Godflesh / Messiah
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(L'Araignée et moi) :
Brian Eno / Spider And I
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En joie du silence, vers très tard.
J'ai sans doute failli quelque part pour qu'ainsi tout me semble reptation entre nous. Ce ne sont pas des luttes, ce ne sont pas des combats, nul n'attrape l'autre par la gorge. Non. Seulement une danse de reptiles aux pas glacés. Deux iguanes escaladant la table, deux iguanes posés dans le salon, deux iguanes postés près de la fenêtre et qui regardent le ciel percé. Deux iguanes roses de cette espèce nouvelle que l'on vient de découvrir dans l'archipel des Galapagos ou peut-être bien ici car il me semble que des mers séparent maintenant les quartiers de cette ville.
J'ai récemment constaté une suspension dans cette saloperie pleine d'algues qui remue tout le temps devant la fenêtre, une ponctuation de son allure. Les cargos arrêtaient leur progression, cette espèce d'hésitation d'une image qui tremblote, un vieux film qui déraille. L'hélice à demi hors de l'eau frappait l'écume comme s'il s'agissait de lui donner une forme et surtout de la lui faire garder. Coûte que coûte. Où sont donc parties les bonnes choses ? Un convoi de Minéraliers les cales remplies de fadaises que l'on transporte au-delà des mers pour les déverser sur des plages en pollution de sentiments, verroterie minable et guère échangeable contre quoi que ce soit, à part de sirupeux et collants mensonges tropicaux bien sûr.
Il me semblait pourtant que les mots, et moi qui les aime tant, avaient un sens mais il se révèle que répandus à la volée dans l'urgence de l'instant ils peinent dans leur course. Ce ne sont pas des vaisseaux dirigeables. J'aborde leur limite c'est-à-dire qu'ils ne sont que cela et rien d'autre. Ce ne sont que les restes d'insectes morts ou peut-être mués, métamorphosés, ces enveloppes desséchées de grillons que l'on retrouvait quelques fois dans l'angle des fenêtres des lieux où nous passions nos vacances d'été. L'Epeire Diadème est passée par là aspirant la moelle du chanteur estival, Reine infaillible d'une toile qu'elle seule sait faire vibrer. Toute la ville me semble désormais prendre l'allure d'une réserve animale inquiétante, tordue. La cité s'en peuple et dans cette nouvelle hiérarchie l'espèce obstinée mais sans destinée des iguanes est devenue la nôtre.
« Bienvenue dans notre Parc Naturel inscrit au Patrimoine Mondial de l'illusion. ».
Chaque fois que nos bouches s'entrouvrent c'est pour déverser leur pesante soupe au goût fade et frelaté. Les yeux regardent sans voir, la parole me rappelle ce vieux buffet de famille inutile, pesant, celui dont je ne sais que faire et que pourtant je garde car il me rappelle des choses disparues. Et puis surtout ce que l'on mettait dedans car - ah oui - ses placards étaient si grands. Boîtes de biscuits odorantes saupoudrés de sucre glace, aiguilles à tricoter entourées d'un vieil élastique, étui en métal de cigarettes Craven A offert par un soldat Américain en remerciement de lui avoir lavé sa vareuse, petits mots griffonnés au dos de photos par des ancêtres dont le rire a encore une place quelque part - mais où cela vraiment on ne sait pas -.
Les phrases tombent par blocs. Mais surtout, il n'y a rien dedans. Nous ne sommes pas là et pourtant je nous vois lapant les assiettes. Et entre deux lapements le regard écœurant de reptiles lorgnant lentement vers la fenêtre. Œil vide d'Iguane rose sur l'horizon dégagé.
Je suis pris à mon propre piège.
Il me semble que tout remonte au mensonge fondateur d'une société par lui programmée à s'écrouler. Un mensonge mythique, une faute primordiale. Je disais « Rien n'est vrai », j'aimais le répéter et donc tout se dilue. Les poignées de portes me restent dans les mains. Je vois les murs dégouliner leur substance, couler, envahir le salon. Ceux qui passent ici ressentent la maladie dont je suis atteint mais sans en deviner la source. Pire que tout, il y a à nouveau des taches sur le parquet. Et puis ces rêves. Par exemple celui où j'ai été reconnu coupable. Au moment d'être décapité (j'ai le souvenir de la force des mains qui me tiennent par les coudes et me poussent en avant sous la lame) je demande à pouvoir écrire un mot à mes fils. Je l'écris sur un papier trop fin avec une mine de crayon trop grasse. Les mots sont impossibles à former, le papier crève, il se déchire. Et puis cet autre, je suis dans la cour de l'immeuble de mon enfance. Un chien - peut-être un Berger Allemand - vient rôder près du banc où je suis assis. Lorsqu'il lève son museau vers moi je vois que ses yeux, globes blanchâtres, sont aveugles. Et puis cet autre, une maison dont il ne reste que les quatre murs. Elle n'a plus ni toit, ni rien à l'intérieur. Je me tiens juché sur les décombres, je regarde le ciel découpé par la dentelure des murs. Quelqu'un parle dans mon dos, inaudible, des mots qui ne dépassent pas la consistance d'un magma.
A la vérité écoute. A vif ta peau future brûle en ces journées livides. Ton épiderme est gonflé de cloques rosâtres. Ce sont des fleurs malignes dont l'éclosion nourrit un soleil pressé de te consumer. Protège-toi s'il te plaît. Protège cette peau. Aie foi en cette vie. Elle sera ton bon vaisseau toute cette traversée.









Le mensonge est une pièce vide. Le mensonge est un reptile. Le mensonge est une peau de serpent. Froide, glissante, une neige gluante. Horizon polaire pressé de fondre dans une heure stagnante. On se réveille dans son froid en se demandant pourquoi. Autour de soi pourquoi. Pourquoi pourquoi. Pourquoi le mensonge agit comme une lumière tordue. Avez-vous déjà vu des êtres qui errent et marchent et titubent avec leurs silhouettes qui se tordent comme sous l'effet du vent ? Et aussi ces impressions au bord de l'œil que l'on ne voulait pas retenir ? Par lâcheté manifeste (la grande affaire) et souci du bien paraître aux anniversaires noyés ? C'est comme cela. Le mensonge. Tout peut fonctionner à partir du mensonge. « Putain çà marche ! » dit le savant fou en appuyant sur le bouton. Il agit comme un ciment. C'est une énergie durable, renouvelable, inépuisable. La matière n'a pas de morale particulière. Les atomes s'en tapent de vos probabilités de vérités. Des nébuleuses tiennent debout sur la seule force du mensonge. Univers légendaires nés d'une force ancestrale et qui pourtant se désagrègent au toucher. Le mensonge est un système avec des lois, des procédures, des règles de vie, des récompenses, des cérémonies, des chefs, des acolytes, des larbins et une police de la pensée. Soi. Et tout cela comme un Antimonde. Le mensonge est chétif, ses poings sont lourds, ses coups appuyés. Le mensonge est une pièce emplie de miroirs et qui tous, du même geste esquissé devant eux, reflètent un point de vue différent. Le bras se lève, mille bras se lèvent, tous différents, dans toutes les directions. Ainsi que les mots qui vont avec, se prononcent à l'envers, oublient leurs lettres, s'égarent ailleurs, et ne pointent jamais nulle part. Le mensonge est une stratégie inextricable, il crée des échos de lui qui se répercutent sans fin pour justifier sa naissance. On se sent sale. On vit sale. Un horizon d'ordures. Une décharge emplie de sentiments, d'impressions, qui toutes, sont les brisures acérées d'un miroir brisé. Non recyclable. Le mensonge est un plateau d'échecs où toutes les pièces changent de couleur et de place et de valeur selon leurs caprices. Le Pion prend une attitude Cavalière, le Roi agit comme un Fou, la Reine s'enferme dans sa Tour. Le mensonge est une porte qui résiste et derrière laquelle on entend des rires. Des chuchotements. Des murmures. Des pleurs ou alors non peut-être simplement le vent qui courre derrière. Un vent factice, tempête de théâtre. Le mensonge est une énigme posée par un Sphinx tordu. Un visage avec un œil plus bas que l'autre. Une bouche édentée. Le mensonge est un type aux traits fripés qui souhaite une bonne journée à un visage dans le miroir qui ne lui répond pas.
Le mensonge c'est escalader pour la millième fois une montagne de boue. Vivre dans le mensonge est une épreuve de vérité. Le mensonge est une pièce vide dont tous les meubles ont disparus.
Ce matin j'ai vu un vieil homme qui marchait dans la zone industrielle en tenant son vélo sur le côté. Sur son porte-bagages il y avait un cageot de bois attaché par des tenders. Il portait un jean, une chemise, un gilet molletonné et une toque à oreillettes toute tachée. Il s'est arrêté devant le container à poubelle de notre entreprise. Il en a sorti une palette. Il l'a mise debout, l'a calée sous son bras gauche et repris son chemin en tenant le vélo de la main droite. Il s'est arrêté au bord de la route pour traverser. Un camion semi-remorque entouré d'un halo de pluie est passé devant lui.
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An Ending (Ascent) de Brian Eno : Reprise par un groupe inconnu |
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An Ending (Ascent) de Brian Eno : Version Originale Photo : vers le sémaphore |
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« Celui qui rêve d'élever une ville à lui seul, il est un fou. Et s'il y parvient - note bien que c'est possible - alors son œuvre sera un
labyrinthe. »
Frank Hardel-Ledun, Correspondance, 1931.