Episode 8 (1ère partie) de la grande aventure… Ray est sur la route pour rejoindre son ami Melvin. Au fil de ses étapes, il lui écrit des lettres. Mo’ vient de monter dans un train de marchandises et s’apprête à partir. Dans le wagon où il s’installe il vient de rencontrer un personnage étrange. Pendant ce temps-là, Loraine et Tim sont en route pour l’Alaska à bord d’un dirigeable, l’Alaska Express. Les jours y passent lentement. Chacun, petit à petit, s’avance vers son destin…
Je m’aperçois que chaque épisode est plus long que le précédent, (900 mots pour l’épisode 2 et environ 2500 pour l’épisode 4). C’est la même chose pour cet épisode 8 et je l’ai scindé en deux parties car je sais que les textes longs sont rebutants à l’écran. A partir de l’épisode 9, l’action entrera en piste. Bonne lecture !
A bord du dirigeable Alaska Express Tim aimait tout. Que ce soient les coursives crémeuses
qui vibraient au clapotis des moteurs infatigables, l’escalier principal du hall qui desservait le salon, la cabine de l’officier-radio d’où sortaient d’énigmatiques cliquetis, et bien entendu le
cockpit où nul n’avait le droit de pénétrer, Tim adorait tout. Mais ce que Tim aimait plus encore, c’était le pont promenade qui courait tout au long du vaisseau entre la rangée de cabines et
l’enveloppe du dirigeable. C’est là qu’il passait le plus clair de ses journées, accoudé à la balustrade qui le bordait, buvant des yeux le film qui se déroulait sur l’écran des baies vitrées.
Elles étaient inclinées de biais vers le sol et violement gorgées de soleil. Au travers, lorsque la blancheur laiteuse de la lumière laissait passer le dessin du sol, elles offraient
l’infatigable spectacle d’un pays qui n’avait de cesse de se construire. Des villes surgissaient des prairies grasses et soufflaient aux alentours, en vastes cercles concentriques, un
poudroiement de maisons toutes identiques. Toutes avaient le même plan. Un toit, une cheminée, quatre murs à bardeaux blancs percés chacun d’une fenêtre. Autour un petit jardin nu, une allée de
gravier rose, une voiture. Des rues interconnectées comme un jeu de plomberie y menaient en une succession d’angles droits. Les maisons formaient des grappes de taille variable, espacées de lieux
dénudés attendant une quelconque destination. Parfois, lorsque l’Alaska Express perdait de l’altitude, Tim apercevait les enfants jouer dans les cours des écoles. Il les voyait courir sur les
lignes du terrain de football, sautant après des choses qu’il ne pouvait voir. Puis lorsque l’ombre du dirigeable enveloppait les petites silhouettes, il les regardait montrer du doigt cette
baleine céleste qui passait au-dessus de leur village. Tous ces lieux n’étaient que de petits points noirs qu’il suivait sur une carte donnée par l’officier de navigation. « Tu vois cette ligne petit ? C’est notre itinéraire et toutes les villes que nous allons survoler. Tu crois que tu pourras les
reconnaître ? ». Tim déchiffrait les noms. Warren, Camden, Wiscasset, Prairie-du-sac, Rockport, Bath, Calais, Mexico,
Berlin, Rumford, Dieppe, Jackson, North Conway, Keene, Winipeesaukee, Gloucester, Wolfeboro. Chaque nom évoquait un sentiment et Tim recherchait dans le plan de la ville qu’il découvrait par la
baie, une correspondance avec le sentiment du nom. Wolfeboro par exemple était un nom noir, rocailleux, grave, inquiétant. Et le dessin tourmenté de cette ville, une sorte de colimaçon
charbonneux se superposait parfaitement à la sonorité de son nom. Chaque fois qu’ils survolaient une nouvelle ville Tim comptait les petites maisons blanches. Il s’attardait sur chacune d’entre
elle en cherchant à pénétrer son mystère. Elles étaient si semblables tout en paraissant uniques, différentes les une des autres de quelque manière évanescente. Il s’était attardé sur la maison
totalement isolée au fond d’une impasse envahie par l’herbe. Puis avait été intrigué par celle, pourtant de même taille, qui semblait arrogante à la croisée de deux routes. Et encore cette autre,
nichée dans l’ombre d’un arbre maternel qui baissait vers elle ses grands bras protecteurs. Tim se demandait qui étaient les gens qui vivaient à l’intérieur, s’ils s’endormaient heureux le soir
au fond de leur lit lorsque l’arbre dansant venait dessiner des ombres sur le mur de la chambre. Se cachaient-ils au fond de leur salon afin que nul ne les voient ? Ouvraient-ils grand leurs
fenêtres le dimanche matin pour que le soleil inonde la table déjà dressée ? Pouvait-on les entendre chantonner dans la cuisine lorsqu’ils faisaient la vaisselle ? Des rires
traversaient-ils leurs jardins, le soir, à la nuit tombée ? Que faisaient-ils tous, si identiques les uns aux autres, et pourtant si différents ? L’herbe des jardins semblait quelques
fois témoigner de ses habitants. D’un vert violent, acide, chez ceux qui venaient de s’installer et s’agitaient en tout sens. Nonchalante, sombre et grasse chez ceux qui veillaient le soir devant
la cheminée. Rare et pelée chez les solitaires attablés dans leur cuisine, le regard vide tourné vers la fenêtre. Ils semblaient si loin les uns des autres, comme si de minuscules pays étrangers
avaient décidé de vivre en s’ignorant. Pourtant il suffisait à Tim de mettre le doigt devant ses yeux pour se rendre compte que d’un voisin à l’autre, il n’y avait même pas le tiers d’un index.
De loin en loin, les routes formaient des lignes, comme des flèches impatientes qui traversaient les villes en les coupant de part en part. De petits scarabées cheminaient dessus, colorés et
brillants, si lents à remonter ces lignes grisâtres. Les routes se croisaient, formaient des lassos, revenaient sur leur propre chemin comme si elles regrettaient d’être allées aussi loin dans le
monde. Tim dessinait les lignes dans un cahier que Loraine lui avait donné. Il notait les motifs, les répétitions, des formes qu’il légendait avec des noms de son invention. Il se demandait si
tout cela mis bout à bout pouvait avoir un sens. Autour des villes, comme un prisme éclaté, tout n’était que parcelles, morceaux, fragments, brisures, une trame aux nuances brunes parsemée de
reflets verdâtres. Une intelligence, tapie quelque part semblait avoir dessiné tout ce plan. Des usines y crachaient des rouleaux de fumée qui s’étalaient en écharpes de plus en plus diffuses et
larges. Les scarabées s’agitaient autour, tournant en tous sens, comme affolés de leurs présences. Tétanisés ils s’arrêtaient à leurs abords, brusquement, pour ne plus repartir. Et c’était comme
si ils venaient de mourir. Au-delà du monde des parcelles, Tim regardait la lente aspiration du paysage à changer, devenir autre en une naissance subtile, par petits à coups. D’abord de discrètes
ondulations dans les prairies. Ici ou là, une pierre près des barrières délavées par la pluie marquait le début d’autres mondes. Puis les pierres se multipliaient, envahissaient les champs et
ordonnaient le chaos, disparaissant subitement devant un fleuve serpent à la peau terne. Encore au-delà un épais pelage recouvrait tout le sol et l’ombre de l’Alaska Express s’y déformait de
manière grotesque comme si le vaisseau se brisait puis se reconstruisait d’un instant à l’autre. C’était ces mondes là qu’il préférait, celui des lacs et des forêts à perte de vue. Et chaque lac,
comme une grande tache noire dessinait une forme. Tim y voyait des visages, des animaux, et même quelques fois des choses dont il se doutait qu’elles avaient un sens même si ce sens lui était
caché. Une fois, un officier qui passait sur le pont promenade le vit perdu dans le spectacle des baies vitrées et s’arrêta près de lui, un demi-sourire aux lèvres. Il lui tapota amicalement
l’épaule et se mit à chanter « Alors petit, tu as vu les formes, tu te rappelles les cartes ? Tu as vu les écoles et les maisons où vivent les
enfants, et puis ces endroits pour se garer, à côté des immeubles et des usines, aussi les restaurants et les bars pour plus tard dans la soirée... Voudrais-tu vivre là ? Voudrais-tu vivre
là ? ».
[Ecrit en écoutant "The big country" des Talking Heads sur l'album "More songs about food and buildings"]
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Lorsque Mo’ se retrouva dans la rue avec sa petite valise à la main, il n’hésita pas un seul instant sur le chemin à
prendre. Le temps des vagabonds était revenu. Celui des galoches poussiéreuses et des musettes vides, celui de la grande dépression et des trains de marchandises qui s’essoufflent en
pourchassant l’horizon tremblant. Mo’ avait traversé toute cette période au rythme brinqueballant des roues d’acier polissant les rails, des wagons de bois qui sillonnaient le pays d’est
en ouest et du nord au sud. Assis sur leurs plateformes, roulé en boule entre des caisses d’oranges dont le parfum âcre chatouillait son nez, accroché au barres de frein, étendu sur leurs
toits brûlants, Mo’ pouvait s’endormir un soir à Chicago pour s’éveiller le lendemain dans le désert Mojave. On ne disait pas vagabond en ce temps là mais Hobo et Mo’ le Hobo avait trainé
ses vieilles godasses cuites de long en large, arpentant les terres occidentales à la recherche des lignes directrices. Car c’était les lignes qui décidaient de tout. Tout était là et la
conscience de ce fait l’irradiait et le nourrissait. L’idée lui en était venue en regardant le réseau des rails dans les gares de triage, tous ces lourds aiguillages à l’œuvre qui
provoquaient de brusques sauts d’une destination à l’autre. Leur sentence aveugle œuvrait en une explosion sourde et soudaine, sans que l’on ne ressente rien d’autre qu’une vibration sous
les pieds. C’était la clé.
Pendant ses longs trajets de train solitaire il s’était mis à écrire un traité sur le sujet « Des Lignes
directrices, de leur nature profonde et comment les maîtriser afin de vivre une bonne vie ». Accroupi dans le cercle blafard de la lune sur le plancher gris, il noircissait ses
carnets de schémas. Tout coulait sans entraves, un fleuve d’animations mathématiques sourdait de ses doigts, un galop de formules piétinait les feuilles quadrillées, une horde de mots
fuyait sa bouche pour maculer le papier, mots articulés doués de leur vie propre et qu’il se répétait en s’endormant. L’idée générale du livre - qu’il avait soumis à nombre d’éditeurs peu
enthousiastes de le publier - était que toutes les vies n’étaient que des lignes. Et l’ensemble de toutes ces lignes, une par individu, formait l’écheveau du temps. Tout était lié, tramé
dans l’ordre ou bien emmêlé en une pelote inextricable. Le monde était une toile, un réseau, un maillage. Une seule ligne pouvait interférer sur des millions de lignes aux alentours.
Personne bien entendu n’était capable de deviner ces lignes et seule une projection Momologique permettait de les voir se dessiner sur le sol. Mo’ en parlait aux compagnons qui croisaient
sa propre ligne de manière sporadique. « Tu vois, il y a une ligne derrière toi et une autre ligne devant toi. Tu ne peux pas la voir mais moi je la vois. Une-
sacrée-bon-dieu-de-ligne en sacré-bon-dieu-de-cristal. Tu comprends çà ? » disait-il debout, les jambes écartées pour ne pas tomber tant le wagon tanguait dans le désert où
soufflait une nuit pailletée d’argent. « Ok Mo’ je suis d’accord avec toi disait l’autre parterre en chien de fusil. Mais on peut dormir maintenant hein ? ». Dès
qu’il rencontrait quelqu’un de nouveau d’ailleurs, il s’empressait de noter diverses mesures très importantes qu’il comptait compiler afin d’études statistiques. Il envisageait d’immenses
graphiques, des lignes, encore et toujours des lignes qui résumeraient toutes les autres. Il imaginait de glorieuses conférences, une foule qui se lèverait en poussant des râles
d’exclamations lorsqu’il dessinerait les Lignes Originelles des Fondements du Temps. Mais à cette époque il se contentait de collecter les données. Il mesurait d’abord l’angle de
rencontre avec tout nouveau venu par rapport au soleil. C’était ce qu’il appelait « l’indice de convergence », révélateur selon son idée des visées profondes de la destinée d’un
individu. Certains étaient selon lui «dans le plan du Soleil », tandis que d’autres étaient « Ecliptiques » ou « Angulaires Zodiacaux Chroniques ». Vers la fin de
son traité, il émettait l’hypothèse que l’on découvrirait et maitriserait un jour l’arithmétique secrète des lignes. Cela aurait des conséquences incalculables. Pouvait-on imaginer ce que
donnerait une ligne de vie élevée au carré ou bien résoudre l’inconnue de la ligne x en permutant les éléments de l’équation ? On pourrait non seulement bâtir l’avenir de manière
certaine mais remonter dans le passé de manière fiable. Il suffirait d’accomplir les bons gestes pour dénouer les nœuds au bon moment et ceci, que ces nœuds se situent dans le présent, le
passé ou bien l’avenir. Il avait développé tout un vocabulaire Momologique Ligné sur le sujet (il s’y référait souvent en parlant de « Lexicologie Ligneuse »). Le matin dans le
wagon où tout le monde s’étirait en baillant et en grattant des mentons broussailleux il s’arrêtait devant l’un ou l’autre. « T’as besoin d’une bonne courbe mon gars disait-il.
J’te le dis. Pas possible, ta ligne est trop faible, tu vas la briser». « Une quoi ? » répondait l’autre en plissant les yeux dans le matin jaunâtre. ‘utain, mais
c’est quoi ces histoires ? ».
Mais le grand moment était venu maintenant. Toutes ces années d’études allaient enfin trouver leur application. Finies les
approximations et les théories sans lendemain. Fini les carnets sur les étagères, entre coupures de journaux et emballages vides. Cette fois il mettrait tout en œuvre. La ligne Fille
croiserait la ligne Garçon. Ces deux là qui ne s’étaient même pas accorder un regard, cette seconde de leur croisement, cette potentialité latente se reproduirait encore, et ce,
bien qu’ils ne connaissent ni l’un ni l’autre. L’affront quantique de leur ignorance mutuelle trouverait une issue. Ce n’était plus comme à l’époque des godasses trouées, et bien
que les siennes le soient toujours, tout était différent. Et cette différence se résumait à un morceau de papier découpé dans le journal il y avait quelques années. Il le gardait toujours
sur lui et il ne s’était pas passé une journée sans qu’il ne le déplie pour lire ce qu’il y avait marqué dessus. Il ne comportait qu’un seul mot à vrai dire :
Alamogordo.
Mo’ huma l’air glacé d’avril. Il pensa un moment passer au Coffee-Shop pour dire à Fred qu’il mettait les voiles, mais cela
ne servirait à rien puisque sans visage, la présence de Mo’ toutes ces années n’avait été qu’anonyme. Il sortit de la ville en suivant le fleuve et assista lentement à sa déconstruction.
Les immeubles rapetissèrent lentement. Dévalant leurs hauteurs ils s’écroulèrent un à un. La pierre et le cuivre verdâtre firent place à la brique, et la brique passa d’un rouge sang de
bœuf aux nuances de bruns passés au suif. Les vitres se couvrirent de poussière, les boiseries craquelèrent, Les fenêtres se bouchèrent de carton. Des slogans rédempteurs apparurent sur
les murs « va e f i e f utre ! ». Des terrains bombardés et déblayés de toute architecture étalèrent de petits monticules de briques au milieu des flaques de boue jonchées
d’immondices. Des tas de bois, bûchers fait de caisses de fruits et de planches tordues brûlaient en soufflant une épaisse fumée grise et humide. Les magasins changèrent leurs étals. La
mode des morceaux de métal et des monts-de-piété semblait avoir remplacé celle des postes de télévision Philco. Les habitants eux-mêmes subissaient d’horribles mutations. Les hommes en
costard obliques, chapeau sur le côté découpant leur yeux, chevalière en or et dents d’argent se transformèrent en des silhouettes noueuses, mascarades de manteaux râpés et graisseux.
Leurs serviettes de cuir devinrent des sacs de papier brun d’où seul dépassait un goulot. Puis loin encore, les silhouettes noueuses se transformèrent à nouveau et Mo’ assista à leur
mutation en chat, chiens errants, rats hérissés et luisants de crasse. Et puis passé une dernière rue il n’y eut plus que des hangars noircis devant lesquels voletaient des papiers. Il
sût qu’il était parvenu à la gare de triage. Il s’arrêta, posa sa valise, rejeta son chapeau en arrière, sortit un gros mouchoir de sa poche pour s’éponger le front puis le cou. Il
souffla un bon coup et son haleine forma un petit nuage. « La Matrice dit-il, la Sainte Matrice… les lignes… ».
Mo’ se baissa pour soulever sa valise et reprit sa marche le long des rails. Il compta 22 wagons puis jeta son bagage dans
l’ouverture noire du 23 eme. Il grimpa en ahanant puis s’arrêta sur le seuil le temps que l’obscurité du wagon ne s’efface un peu. Dans le coin droit une forme sombre s’ébroua. Mo’
s’approcha lentement en respirant bouche ouverte. Cela sentait le foin, et dans le lointain du parfum subsistait l’odeur des arbres morts il y a longtemps pour donner forme au wagon. La
silhouette se révéla être humaine et comme couverte de plumes. Mo’ eut un petit rire. Après toutes ces années, rien n’avait changé alors. La forme se redressa. Encadrée de plumes où le
bleu dominait, le front aplati tel celui d’un jaguar, les yeux en amandes et noirs, une face le regardait. « Salut Mo’, çà faisait un bail… » dit le
visage.
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« Cher Melvin,
Je cours vers l’Alaska. Et j’irai jusqu’au bout de cette route maintenant. Mais je viens te voir
d’abord car il me tarde de parler avec toi. Boire des bières sur le perron de ta maison. Laisser filer tout çà, ne pas s’en faire, balancer les heures par les fenêtres comme si on était
les crésus du temps. Sentir l’odeur de l’après-midi qui vient pointer son nez au bout du nôtre. Toujours pareil ce parfum de poussière de sable d’essence qui virevolte près de la route.
Le fantôme des bagnoles enfuies on ne sait où, les fantômes de chrome qui appartiennent à l’horizon. Savoir qu’entre chaque chose le silence n’a pas peur de s’étirer. Regarder devant soi,
assis sur le plancher de la véranda, les bras croisés sur les genoux et voir je dis bien voir le vide entre les particules. Se relever, s’étirer, s’ébrouer sortir dans les rues et
répondre à ta mère qui nous parle dans le dos depuis la cuisine que oui oui oui on sera là pour manger d’ailleurs çà sent déjà si bon. Et puis pousser la porte du bar en rigolant. Entrer
dans sa gueule noire en fin d’après-midi, quitter le sol aveuglant du trottoir inondation de soleil en pleine journée disait le journal. Ça nous file des coups sur la nuque çà nous
chauffe les bras aussi et la peau du visage tire. Et puis une fois dans la fraîcheur du bar au loin près du comptoir le juke-box qui joue un truc country dont seul l’allure serpentine de
la pedal steel guitar vient s’entortiller dans nos chevilles et rôder jusqu’à nous. Je ne pense pas à un truc en particulier, imagine ce que tu veux mon Frère.
Je n’ai pas fait le compte des jours depuis le départ. Je ne sais pas. Dix, cent. Je ne sais pas. Il y
a quelque chose de propre à ce voyage qui le rend unique. C’était vraiment une sage décision que de filer de la ville. Ce ne sont que cités en guerre, même depuis la fin de la guerre, les
cités sont en guerre. L’ennemi peut être partout et il faut marcher marcher bouffer regarder les vitrines choisir des trucs dedans. Les devantures. Lire les messages tous les messages si
tu savais le temps que cela prend. Rien que de lire tout ce que l’on veut te fourguer. Le problème est que l’on ne peut pas éviter de les voir. Tu te rappelles le truc que l’on imaginait,
un appareil pour brouiller les messages publicitaires. Ça marcherait comme des lunettes mais des lunettes qui sélectionneraient les choses que tu désires voir et balanceraient l’inutile.
Mais pour l’instant on n’en est pas là. Sauf que peut-être oui, mais à l’envers qu’il existe le dispositif. Il te fait lire ce que tu n’as pas envie de voir et délave en taches floues ce
que tu voulais regarder. Un chose est certaine, çà tourne à plein régime dans les cités en guerre, un manège qui va tout foutre en l’air. Machines de guerre. Sous la menace éternelle d’un
ennemi qui ne viendra pas. Produire, produire, faire des réserves, bâtir une forteresse mentale que nul ne pourra atteindre, surtout pas soi.
Avec la distance, déjà, les effets se font sentir et les murs s’écroulent. J’entraperçois des flaques
roses sur les bords du paysage au moment où je m’y attends le moins. Il y aussi comme des auras bleutés le matin. Reflets brouillés à demi secs sur la portière lorsque tu l’ouvres et que
sa poignée est toute froide, avec à ce moment encore le goût du café du motel que je viens de quitter. Quelques fois, le vent s’infiltre sous ma chemise. Tu sais : comme les doigts,
enfin les doigts d’une fille. Je t’expliquerai je te dirai tout cela je te raconterai.
Je m’Alaskalise et enfle en moi cette impression factice mais tenace que je bois le
monde.
Et qu’il me voit le boire, et se donne se donne à moi tant j’ai soif.
Il dit bois mon gars bois.
Le soleil n’a que la taille d’une pièce de monnaie si tu la tiens entre les doigts à bout de bras face
à ton œil. Essaye tu verras. Je l’ai fait et promis juré c’est vrai. Tous ces trucs de soleil immense qui brûlerait si l’on en approche, les fusées, l’univers comme une grande soupe
d’atomes sans goût, genre porridge de la British Army c’est rien que des racontars pour que tu t’en tiennes éloigné. Et moi je sais : bras posé sur la portière le soleil me mordille
le coude. Çà chatouille et mélangé avec le vent qui s’est chauffé sur le capot de la voiture eh bien c’est le pied. Le soleil et tous les astres ne sont rien d’autres que des lampions
suspendus sur une tenture de tissu bleu. La preuve un simple vent secoue le tout. Le soir Meg’ (je t’ai parlé de Meg’ non ?) donc Meg’ il descend de son échelle en faisant bien gaffe
de ne pas se prendre la tunique dans les barreaux et il les décroche pour maintenance. Maintenance journalière, c’est le règlement. Je suis sûr qu’une fois, quelqu’un ira piquer le soleil
en plein jour pour le poser sur le dessus de sa cheminée histoire d’impressionner le voisin. Tu verras ce jour-là, il y aura une photo dans le journal. Un type en chemise à carreaux,
brosse parfaite, sourire jusqu’aux oreilles, derrière la petite maison toute neuve, à côté la Oldsmobile 54, et dans ses bras, tenu comme un bébé, le soleil que les égyptiens priaient. Et
tout le monde dira « alors c’était que çà ? Ils le vendent dans quel rayon madame ? »
En fait je voulais te dire. Hier il m’est arrivé un drôle de truc. Je m’étais arrêté au bord d’un lac.
Tu vois le genre. Eau noire en soupe de feuilles croupies qui étendues dans la vase s’enlacent mollement les unes les autres en pâte d’humus. La mort qui mange la mort en un festin
sous-marin. J’avais arrêté la voiture au bord, un peu de neige sur la rive, de la fleur de sel, une croûte instable. Je somnolais dans la voiture, pas le courage de sortir, ni même de
trouver un endroit pour dormir. A un moment j’ai ouvert les yeux. Et là devant moi, sur l’eau il y avait comme des lumières qui y dansaient. Pas seulement des lumières d’ailleurs. Plutôt
comme des ombres gigantesques qui s’amuseraient avec une lumière venue d’un autre monde. J’ai oublié de dire il faisait nuit, donc tu vois c’était plutôt dingue. Je suis resté à regarder,
pas vraiment peur en y repensant, hypnotisé par cette danse, on aurait cru une main formant des animaux. Hibou. Chat. Lapin. Et comme pour couronner le tout, à ce moment, j’ai entendu
quelqu’un chanter. Cela semblait venir de partout. Un chant très doux, une berceuse, quelque chose que l’on chantonne pour soi ou pour l’autre parce que l’on est bien.
Et là tu vois là je me suis dit : merci qui que tu sois de m’avoir envoyé un Ange. Merci,
merci.
A plus Frère,
Ray »
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Lettre écrite sur une nappe en papier et postée à Melvin à la fin d'Avril 1954. Non datée. |
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photos reproduites avec l'aimable autorisation de Nicholas Osborn
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photo publiée avec l'aimable autorisation de Nicholas Osborn |
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Pendant toute la séance d’Alaska Seas Tim était resté bouche bée, son petit visage éclairé par l’ombre cendreuse du film qui passait sur
l’écran. Loraine lui jetait des regards de temps à autres et chaque fois qu’elle le voyait absorbé par les images, elle se sentait bien. Quelque chose se desserrait en elle. Elle poussait
alors un soupir silencieux et se coulait dans le fauteuil avant de regarder à nouveau l’écran. Elle serrait son sac contre elle et cherchait à tâtons la main de Tim posée sur l’accoudoir.
Elle l’attrapait pour la garder un instant dans la sienne. Cela faisait comme un oiseau tout chaud, ces oisillons tombés du nid, duveteux et fragiles qui respirent rapidement. A ce moment
une bouffée d’amour la submergeait. La pleine conscience de l’existence de Tim irradiait en elle pour l’irriguer. Savoir que son fils existait, qu’il respirait, qu’il vivait, là, dans
cette salle obscure avait le pouvoir de déchirer le voile terne du jour. En cet instant là, elle était sûre que rien ne pouvait les atteindre. Elle ne suivait pas vraiment le film.
C’était une intrigue criarde et bruyante mais Tim semblait aimer car il y avait des bateaux et des pirates. Le souvenir d’avoir croisé Ray il y avait seulement quelques minutes était trop
récent pour qu’elle puisse se concentrer sur l’intrigue. Un garçon, une fille, un autre garçon. Des bateaux qui heurtaient des icebergs, des combats au harpon, des monstres tapis dans
l’abysse des souvenirs. De scène en scène des visages grimaçants s’empoignaient par le col. Leurs casquettes volaient en arrière. Leurs yeux s’écarquillaient en voyant l’iceberg surgir du
cœur glacial de l’hiver. Des pactes tragiques se nouaient et se dénouaient dans l’humidité grinçante de cabines de teck. Des baisers échangés au cœur de la tempête repoussaient son
emprise et conjuraient son règne. Vers la fin de l’histoire la coque du navire s’avança lentement vers la paroi bleutée du plus gros iceberg. La musique enfla. Le moteur du bateau cognait
dans la cage thoracique de sa coque rouillée. Tim retint sa respiration. Loraine attrapa la main de Tim. Le bateau écrasa la glace bleutée de l’iceberg. Puis à son tour dans un hurlement
de tôles il fût broyé par les mâchoires du grand Nord. Il se chiffonna tel un vaisseau de papier en tournoyant comme une toupie. Des gerbes d’eau jaillirent des écoutilles. Les femmes
crièrent et les hommes mirent à l’eau le seul canot de sauvetage au péril de leur vie. C’était fini.
Une fois sortis de la salle obscure ils retournèrent à la maison sans un mot. Main dans la main de sa mère, Tim regardait par terre.
Oblique, le soleil d’avril sondait les murs de brique. Loraine savait que Tim repensait aux pirates, aux bateaux, aux harpons, aux tempêtes, à l’Alaska. Elle regarda le dessus de sa tête
avec un demi-sourire. Le vent doux caressait ses cheveux coupés ras. Son air grave et sérieux, son silence au milieu du tumulte de Times Square l’attendrit. Sur la route Ils achetèrent
des beignets et une bouteille de lait. Tandis qu’elle ouvrait la porte dans le couloir ténébreux Tim lui parla pour la première fois depuis la sortie du cinéma. « M’man, c’est où
l’Alaska ? » dit-il.
L’appartement que Loraine louait était minuscule. A dire vrai ce n’était qu’une simple chambre étroite. Lorsque l’on poussait un peu trop
la porte d’entrée, celle-ci venait cogner dans l’un des deux lits jumeaux qui meublaient la pièce. La travée entre les deux lits menait à un placard qui faisait office de minuscule
cuisine. Trop petite pour contenir un frigidaire celui-ci trônait au pied du lit de gauche, celui de Loraine. Tim dormait dans celui d’à côté. Sur la droite la fenêtre guillotine
apportait un peu de soleil dans la pièce sombre. Un faisceau de lumière explorait lentement la pièce chaque jour, inspectant les montants du lit, les lattes du parquet graisseux, les sacs
affaissés où s’entassaient leurs affaires. Au bout de sa course, devenue orangée la lumière venait illuminer une publicité de journal qu’un locataire précédent avait punaisée sur le mur.
On y voyait une fille en maillot de bain, bras repliés derrière la tête. « La Floride » proclamait le texte. Le seul espace libre pour jouer était le lit et Tim s’y installa
tandis que Loraine faisait chauffer le lait sur le minuscule réchaud à gaz. Elle versa le chocolat en poudre dans la tasse de Tim, deux cuillérées, puis défit l’emballage des beignets.
Dans son dos Tim venait de s’embarquer sur les mers de l’Alaska. Elle pouvait l’entendre donner des ordres à la proue de son lit. Il cria de larguer les amarres. Puis d’une voix lointaine
et trainante, elle l’entendit répondre que les amarres étaient larguées. Dans sa bouche, des crachotements de salive dont le rythme s’accélérait produisaient le bruit du moteur. Tandis
que le lait frissonnait sur les bords de la casserole Tim s’engagea dans un combat à califourchon sur le montant du lit. Lorraine pouvait l’entendre en train de gémir sous les coups
imaginaires d’adversaires trop nombreux. Mais il se défendait comme un diable en sautant d’un bout à l’autre du matelas. Lorsqu’elle eut tout préparé et posé leurs tasses sur le plateau
elle se retourna vers lui en disant « Le goûter est prêt, viens manger ». Tim sa figea dans son combat. A ce moment là il se tenait debout, bien campé sur ses jambes
dont les pieds disparaissaient dans la fosse du matelas. Son bras gauche pointé en avant se terminait en un poing tendu qui figurait un sabre. Son bras droit, levé en arrière formait une
courbe, celle de l’escrimeur. Ses joues étaient rouges. Sa chemise débordait du pantalon. Il sauta sur le parquet et rejoignit sa mère sur l’autre lit. Elle y avait posé le plateau et
disposait les beignets dans l’assiette. Tim s’assit en face d’elle. Il respirait bruyamment, essoufflé par ses combats. Il se jeta sur le chocolat chaud et entreprit de le boire.
« Prends ton temps dit Loraine. Prends ton temps. ».
Ils prirent leur goûter sans un mot. Tim, le regard absent, semblait poursuivre son combat tout en mangeant son beignet. Loraine le
regardait en sirotant à petites gorgées son chocolat fumant. Un pinceau de soleil vint serpenter sur le lit froissé avant de s’écouler sur le parquet. Lorsqu’ils eurent fini le goûter
elle déposa le plateau par terre et Tim vint se coller contre elle comme s’il voulait faire un câlin. Mais à peine installé avec la tête nichée contre son ventre, tandis qu’elle
commençait à lui caresser les cheveux, il se releva subitement et pointa du doigt le frigidaire. « M’man ! C’est l’iceberg, l’iceberg ! On va couler ! »
dit-il en s’agitant. Face à la proue du lit, la masse ventrue et blanche du réfrigérateur formait un obstacle infranchissable vers lequel le lit semblait se diriger inexorablement.
Loraine rentra dans le jeu de Tim. « Vite dit-elle, vite ! Il faut abandonner le navire ! ». Excité à l’idée de voir sa mère chevaucher avec lui les mers
démontées de l’Alaska, Tim s’agita en tous sens. «On va couler ! On va couler ! » dit-il en s’accrochant au montant du lit. Derrière lui, Loraine bougeait d’un
côté et de l’autre pour faire tanguer leur navire. Tim, mains accrochés au montant du lit était bouche bée. Le lit tremblait, le lit avançait. Oui il pouvait voir l’iceberg se rapprocher
maintenant. Il sentait déjà sa présence glaciale, la force en lui qui pouvait broyer la fine coque de leur vaisseau. A l’intérieur de sa cage thoracique il entendait un moteur cogner, son
moteur, le moteur du bateau tout près de heurter l’iceberg. Loraine regardait aussi devant elle par-dessus la tête de Tim. « Attention dit-elle d’une voix volontairement atone,
attention…attention… il se rapproche… ». Le lit n’était plus qu’à quelques millimètres de la paroi du frigidaire. Sa façade spectrale brillait de reflets bleutés dans les
angles. D’un bond ils se levèrent tous les deux et se mirent à sauter sur le matelas en criant et en agitant les bras. Puis d’un même mouvement ils sautèrent sur l’autre lit, abandonnant
leur vaisseau à son triste destin funeste dans le ventre du réfrigérateur. Ce dernier se mit à gronder, il avait faim de sa proie. Loraine et Tim tombèrent enlacés sur le lit sauvetage.
Tim riait à gorge déployée. Loraine gloussait en le tenant contre lui.
Ils restèrent allongés comme cela un moment, sans même regarder si l’autre lit avait fini par couler au travers du parquet dans le choc
avec l’iceberg. Peut-être flottait-il déjà entre deux eaux, tombant, tombant lentement aux travers des étages, traversant les salons voisins en tournoyant dans le silence, répandant ses
draps appartement après appartement, distribuant un à un ses espars à la communauté de l’immeuble avant de toucher le sol de la rue en une épave broyée. Tim reprit sa respiration et se
dégagea des bras de Loraine. Il la regarda. « Dis , M’man, On ira en Alaska un jour ? On ira ? ».
Allongée sur le dos, Loraine ferma les yeux. « Oui » dit-elle. « Oui on ira ». Elle tourna la tête
vers la fenêtre. Au travers de ses paupières closes, la lumière formait de grandes taches rosâtres. Venant du dehors, elle pouvait entendre les klaxons des voitures, les crissements de
leurs freins, le grondement de leurs moteurs, le craquement sinistre de leurs boîtes de vitesses récalcitrantes. Une odeur de caoutchouc brûlé, vulcanisée et irritante s’infiltrait dans
la pièce. Il lui semblait que tous les sons ne faisaient que se répéter indéfiniment en une même séquence. Elle se dit que la ville était devenue une ponctuation de bruits sans liens
apparents. Rien ne pouvait l’arrêter. Rien ne pouvait arrêter la ville. La ville était éternelle, la ville ne pouvait arrêter de s’agiter. Au-delà des bruits ponctuels, une rumeur
soufflait en permanence. C’était la superposition de tous les talons s’abattant sur les trottoirs, le murmure inextricable des pensées de la foule, son monologue anonyme, son discours
sans audience qui formait un magma à demi audible. L’image de Ray marchant devant elle cet après-midi lui revint à l’esprit. Elle revit ses gestes, ses bras ballants. Lui aussi errait.
Elle laissa retomber son bras hors du lit. Le soleil remontait le long de ses jambes. Elle pouvait sentir la chaleur lui caresser les mollets, souffler doucement sur ses genoux, effleurer
ses cuisses. Elle se demanda si le soleil pouvait brûler en Alaska, et si les mêmes bruits s'y répétaient indéfiniment.
Depuis le demi-sommeil où elle se trouvait elle entendit frapper. Trois coups rapides. « Il y a quelqu’un ? » dit
une voix qu’elle ne connaissait pas. Elle se redressa d’un bond en regardant vers la porte. Le frappement reprit, trois coups encore, et elle se rendit compte cette fois-là qu’il ne
venait pas de la porte. Il venait de l’autre côté de la pièce. Sans qu’elle ne puisse se l’expliquer, alors qu’elle habitait au dixième étage, il semblait que quelqu’un venait de frapper
à la fenêtre. Elle se releva et s’approcha lentement de la vitre. Une silhouette d’homme, car c’était bien un homme, semblait y flotter au-delà. Elle s’approcha et tout en mesurant
l’absurdité de ce qu’elle faisait, elle releva lentement le montant de la fenêtre. «Pardon… ? » balbutia-t-elle. L’homme qui avait frappé à son carreau flottait bien
dans les airs. Il portait un uniforme et une casquette rappelant celui des employés de chemin de fer. Son visage rond arborait une grosse moustache. C’est lorsqu’elle l’eut détaillé
qu’elle comprit enfin qu’il ne flottait pas vraiment seul dans les airs. Il se tenait dans l’ouverture de ce qui semblait être un grand cylindre métallique. Loraine passa sa tête sous le
montant de la fenêtre et regarda de plus prêt. Aussi incroyable que cela puisse paraître, un dirigeable faisait du surplace devant la façade de son immeuble de briques. L’homme se tenait
debout sur le pas de porte de la nacelle. Elle pouvait apercevoir de part et d’autres des hublots percés dans la paroi grisâtre. Maintenant elle pouvait même entendre le bruit sourd des
hélices tournant au ralenti. Le dirigeable brillait dans le soleil du soir et semblait obstruer toute la rue. L’homme en uniforme s’adressa à elle avec un sourire et un petit signe de
politesse en portant deux doigts sur la visière de sa casquette. « M’dame ? Boujour M’dame. Stellar Co. A votre service ! Nous inaugurons le nouveau terminal
d’embarquement. Peut-être êtes-vous en partance ? ». Loraine cherchait ses mots. L’homme ne semblait pas mesurer la surprise que sa présence imposait. Il attendait la
réponse de Loraine, sourire aux lèvres. Tim vint près de sa mère. « Est-ce que vous allez en Alaska ? » demanda-t-il. L’homme en uniforme se tourna vers lui.
« Un peu oui. C’est même notre terminus. Alaska Express c'est le nom de notre navire mon garçon». Loraine articula « L’A…laska ? ».
« Oui M’dame dit l’homme avec un large sourire. Terminus Alaska Seas. Arrêt dans toutes les gares y compris Moon City. Départ dans dix minutes M’dame. ». Tim cria
presque « Moon City ? Vraiment Moon City ? ». Puis il se tourna vers Loraine « On peut y aller M’man. Dis on va y aller ? ».
Ensuite tout se passa rapidement. Loraine tourna et vira dans la pièce en se demandant ce qu’il fallait emporter pour un tel voyage. Elle
faisait des tas de vêtements sur le lit, puis elle défaisait ces tas. Elle prit un sac puis le reposa par terre. Tim se tenait près de la fenêtre avec un sac serré sur le ventre.
Finalement Loraine fourra des vêtements au hasard dans le plus grand des sacs. Le Dirigeable s’approcha au plus près de la fenêtre et l’homme d’équipage les aida à enjamber la fenêtre
pour monter à bord. Ils se retrouvèrent dans la nacelle et Loraine entendit que l’on fermait violement une porte. Elle eut une impression de flottement lorsque le vaisseau se mit en
route. Tim se précipita à un hublot. C’est seulement lorsque le dirigeable releva lentement le nez vers le ciel que Loraine se rappela qu’elle avait oublié de débrancher le
frigidaire.
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Maurice Katz, dit « Mo », ne possédait plus de visage depuis la fin des années 30. Le fait est étrange mais il en est ainsi. Tout ce qu’il se rappelait de cette histoire
c’était de l’avoir donné un soir à un ami dans le besoin. Mo et lui s’étaient ensuite perdus de vue et depuis cette époque Mo vivait sans traits particuliers. A dire vrai, lorsqu’il repensait à
toute cette histoire de visage perdu, il n’était plus très sûr des raisons qui l’avaient poussé à le donner sur un coup de tête. Cela avait été un acte de pure et brusque générosité. Il avait
tapé sur l’épaule de son copain et lui avait dit « Allez tiens vas-y, prends-le, tu me le rendras plus tard ». Car Mo était comme çà et lorsqu’il sentait une décision
nécessaire, il la prenait sur le champ. Aujourd’hui il ne savait plus si l’idée avait été vraiment bonne. Disons simplement qu’à l’époque, les choses lui étaient apparues d’une impérieuse
nécessité. Mo s’était souvent retrouvé dans cette situation. De soudaines visions qui lui ordonnaient d’agir sans tarder. Des actes brusques et généreux lourds de conséquence, puis, bien plus
tard, l’oubli des raisons-mêmes qui l’avaient poussé à agir de la sorte.
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Photo copyright Nicholas Osborn avec son aimable autorisation |
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"Nulle part sur la US 1, 29 avril 1954
Salut vieux,
Je t’écris depuis Mexico ou quelque chose comme çà assis sur le capot de la bagnole. Il fait froid mais tout clair. Bleu. J'adore çà. Je viens de me
taper d’une traite Berlin, Bethel, Rumford, Paris. C’est le nord ici çà monte et çà caille mais çà va. Je ne sais plus si je t’ai dit pourquoi je suis parti de la ville mais cela n’a pas
d’importance. Que tu saches seulement une chose. Je crois bien que j’avais fini par traverser les murs à force de rester allongé sur le lit à compter mes mains. Quelques fois seulement
une. Quelques fois trois. Quelques fois pas une seule et tu sais ce que c’est on se met à hurler en les appelant « Mes p’tites mains, mes p’tites mains ». Alors les
voisins rappliquent appellent la réception de l’hôtel en disant « Amenez lui des mains merde ! Vous voyez pas qu’il est plus en état ? ». C’est la faute à la
télé tout çà. Tu verras que plus tard, cela se saura. J’en croise pas mal déjà des rétamés des électrons. Des mecs-corps des mecs-pieds des mecs-bras que des bouts qui s’agitent en
balbutiant leur date de naissance. De la gelée-chose de la gelée-machin de la gelée-bidule. A susurrer des slogans publicitaires qui puent le sulfamide la codéine et la morphine mon coco.
Mais on dira que c’est la raison secondaire. La primaire tu sais, c’est elle. En fait si je t’écris ce n’est pas vraiment pour çà mais c’est parce que j’ai repensé à un truc en
conduisant.
Je sais que cela n’a rien à voir mais tu te rappelles la fois où on parlait dans notre trou d’obus sur la route de Sainte-Mère L’Eglise ? Tu
m’avais dit « dieU ne joue pas aux dés ». T’avais dit que c’était un truc d’Einstein. On s’était engueulé. Je te disais que bien sûr il y jouait. Et que ce n’était pas
difficile de le comprendre vu les macchabés tout autour de nous. J’étais poids plume point de vue philo face à Albert et à l’époque j’ai rien trouvé de mieux que de te tenir tête en
tirant la gueule. Mais là j’ai trouvé ce matin en plein dans un virage. Comme çà, sans effort. Ce que j’aurais dû te dire avant que l’on monte à l’assaut sur Sainte-Mère.
En fait, c’est pas aux dés qu’il joue, c’est au ball-trap. Faut que tu t’imagines. L’Olympe c’est comme un grand terrain de golf. De l’herbe toute verte, des tonnelles, des petites voitures électriques roses, et des tas de mecs genre balai dans le cul qui marchent en toge toute la journée en statuant sur les astres. Le plus grand c’est mégadieU, tout le monde l’appelle Meg’ là-bas. On le reconnaît parce qu’il porte un canotier. Tu vois la plupart du temps il ne fout rien juste à marcher en toge et se la jouer fusil à pompe à la main, genre vigile. Les minidieU viennent tout le temps l’emmerder, ils sont là ils l’appellent « Eh Meg’ t’aurais pas un truc genre remède contre la peste noire ? Je suis dans la panade là, çà urge un max : déjà trente millions de mort ». Lui il tire la gueule « Va dire aux hommes de baiser les pieds des pestiférés, et surtout qu’ils regardent bien le ciel car il y aura des signes ce soir. ». Tout le monde éclate de rire. Il a de l’humour ce Meg’. La plupart du temps, comme je te dis, il ne fout rien. Mais l’ennui le gangrène. Cà le démange comme des poux qu’auraient décidé de fêter la Noël en plein juillet. Il tourne en rond, il se gratte la panse, il baille. Il va au bord du terrain de golf, relève sa toge, la tient bien entre les dents pour pisser un coup dans les ténèbres. Et pendant qu’il pisse il pense « Eh mais… j’me ferais bien une petite partie de ball-trap moi dis donc ? » Rien qu’à l’idée çà l’excite Meg’. Les minidieU qu’ont les oreilles qui traînent dans le coin se mettent à courir en zig zag dans tout l’Olympe. « Ball-trap les mecs, sortez les tours de potier et l’argile ! Grouillez-vous ! Grouillez vous !». Tout le monde s’y met en cœur. Les minidieU se mettent à chanter en modelant de beaux petits pigeons. Les petits pieds minidivinS filent le tournis à la glaise qui s’agglutine en d’innocents volatiles. Pendant ce temps-là Meg’, il astique son gros fusil à pompe. Il chantonne en remplissant ses cartouchières. Il se les passe en bandoulière façon Zapata. Tout le monde entonne de vieux gospels sirupeux qui te donnent envie d’aimer n’importe quoi même la poussière sous ton lit. Et quand il est prêt Meg’, il se lève, fusil à pompe dans la main. « minidieU dit-il, minidieU ! En vérité je vous le dis, c’est Ball-trap aujourd’hui, Ball-trap ! ». Les minidieU applaudissent mollement toge constellée de terre en d’obscures formes zodiacales. Meg’ se met en position bien campé sur ses jambes. Il ajuste le fusil à pompe sur son épaule. Il rejette son canotier en arrière sur le crâne. Il vient amoureusement coller sa joue sur le flanc de l’arme, et puis d’une voix sourde il dit : « PULL ! ». A ce signe Les minidieU balancent les petits pigeons d’argile dans toutes les directions. Cela fuse tu ne peux pas savoir. Un vrai feu d’artifice. Et Meg’ commence à les dégommer un par un. Bang ! bang ! bang ! Pas un qui n’atteigne le ciel avant de s’être fait exploser le crâne en poussière rousse. Il n’arrête pas Meg’. C’est une fringale divine. Un appétit abyssal. Les minidieU peuvent en fabriquer des millions, y’en a pas un qui s’en sort. Jamais personne ne pourra combler son plaisir. Jamais tu entends. Et c’est cela que je voulais te dire : les petits pigeons d’argile qui volètent vers la lumière et bien c’est nous. Avec leurs petits yeux stupides l’air d’y croire. C’est nous. A battre des ailes gauchement en attendant la balle. Et si tu ne me crois pas, relis la Bible. C’est bien là que l’on dit que l’homme c’est de l’argile façonnée ? Sauf que ce n’est pas de l’homme, c'est du pigeon. Tu comprends pourquoi je n’étais pas d’accord avec çà ? « dieU ne joue pas aux dés ». Mais si il joue, et il se marre bien Meg’.
Bon désolé de t’avoir écrit juste pour te dire cela mais tu sais ce que c’est. On roule on roule, et après on ne se souvient plus de rien. Voilà
quoi.
Toujours pas d’adresse pour la réponse. Je dors dans la bagnole la plupart du temps. Je ne sais pas trop quand je vais passer par chez toi mais cela ne
devrait pas tarder. Fais une bonne provision de canettes, et tu peux en mettre un max au frais !
Amitiés vieux frère,
Prends soin de toi.
PS : Au fait dis bien à ta mère que je n’ai pas oublié le goût de ses falafelles. Hé hé hé… j’ai hâte de m'en manger une bonne assiette !»
Lettre expédiée par Raymond « Ray » Mantell à son ami Melvin le 29 Avril 1954.
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"Ô je suis parti imagine çà yaaaaaaaa-hooooooooooo j’ai mis le contact un pack de bière entre les cuisses pour me rafraîchir le moteur a crachoté comme un vieux
qui abuse des don tomas et voilà la route est devant moi cela met du temps à s’estomper une ville c’est insidieux comme les choses mettent du temps à disparaître il y a ces banlieues
pourries cette gangrène des usines qui nous colle aux basques affaire de bacs à pétrole et de raffineries ratafias pétrolifères ces torchères qui brûlent l’air que je
respire. Mais le vent aidant tout s'est dilué. J’ai filé des coups de klaxons pour dire que c’était décidé l’Alaska je ne sais pas à quoi cela ressemble on verra bien mais je suis
équipé t’inquiète t'inquiète je porte une méduse pour tout chapeau et ses tentacules qui me brûlent le visage lacèrent la poitrine me rappellent la douleur d’une fille aimée tu
connais çà oh oui tu connais çà.
Tu connais çà.
Vitre ouverte l’air est clair. Transparent. C’est comme si je venais de sortir de l’hôpital. L'air est propre. L'air est une protection dont j'avais besoin. Ou je ne
sais pas tiens comme la fois où je me suis rasé la tête. Après, ma sensation du monde avait changé. Ce n’était pas pareil avec le vent. La caresse de dieu sur mon crâne scalpé mis à nu.
Mais il ne m’a rien dit ce connard est muet bon pour l’hospice.
L’autre nuit, j’ai fait un rêve. Ce n’était rien qu’une image. J’étais face au ciel en pleine nuit. Une constellation se dessinait dans l'obscurité. Sans doute Pégase,
là où se trouve M31 la nébuleuse d’Andromède. Je regardais en l'air et alors toutes les étoiles étaient parfaitement brillantes, surbrillantes je dirais surprésentes, survisibles,
surmémorables. Certaines étaient jaunes, de gros éclats d’ambres, certaines étaient oranges des griffes de cuivre natif, certaines étaient bleues des larmes d’améthystes. Et je me tenais
là et je disais «’utain merde ».
Au fait la brûlure des tentacules d’une méduse tu connais çà tu connais çà.
?
Je ne devrais pas boire ni m’enfiler des don tomas"
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Raymond "Ray" Mantell, brouillon de lettre griffonné dans un motel sur la route le 26 Avril 1954. |
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« J’ai tout de suite vu que c’était toi. Pourtant il y avait du monde. Mais là devant moi, ce dos, c’était toi. Tu marchais lentement, tu n’avais pas l’air de
savoir où tu allais. C’était comme si à chaque pas tu te demandais où tu poserais le pas suivant. Mais j’ai souvent connu cela avec toi n’est-ce pas ? Il y avait du bruit, il faisait
froid. Il n’y a que toi pour marcher en bras de chemise dans la rue en avril. Tu te rappelles bien que c’est New York ici, pas la Floride ? J’ai accéléré le pas en serrant le
sac contre moi. Lorsque je suis venu à ta hauteur j’ai fermé les yeux car ton bras n’était qu’à quelques centimètres de moi. Je t’ai dépassé. J’ai serré fort sa petite main. Il m’a dit
« Tu me fais mal maman ». Tu n’as pas vu, mais il a beaucoup grandi. Il est à l’école maintenant. Je ne voulais pas me retourner mais je n’ai pas pu m’en m’empêcher. On s’est
arrêté une seconde. Je lui ai dis « C’est pour que tu te dépêches. Sinon le film va commencer ». Et puis je t’ai regardé. Tu fixais le sol. Je me suis demandé si plus tard il te
ressemblerait. Il voulait voir Alaska Seas. C’est normal, il adore çà les films d’aventures. Mais je ne pense pas qu’il t’ait reconnu. De toute façon il n’a jamais vu les photos. Elles
sont cachées au fond de la table de nuit. »
Lorraine Kowalski, brouillon d’une lettre écrite dans son journal intime en date du 25 Avril 1954
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« Lorsque je suis là je voudrais être là-bas, et lorsque je suis là-bas je voudrais être là. Je ne sais pas si je suis le seul comme çà dans le monde. Parce que
les autres n’ont pas l’air d’hésiter. Ils marchent rapidement. Ils te croisent sans jeter un regard sur toi. Ils te frôlent, ils répandent leur parfum. Ca fait comme un tourbillon et puis
plus rien. Tu vois par exemple, cet après-midi je traînais dans les rues. Il faisait chaud tu ne peux pas savoir à quel point. J’avais envie de voir un film. Tu vois, le genre du truc qui
détend. Et là en arrivant devant la salle où ils projetaient Alaska Seas, l’envie est partie. Je ne savais plus quoi faire. C’était un vrai dilemme. Comme si tout le reste de ma vie
dépendait de cette décision, comme s’il y avait plein de choses cachées derrière le fait de voir ou de ne pas voir ce film et qu’il faille y réfléchir longtemps. On n’était pas comme çà
l’hiver 44 à Bastogne, tu t’en rappelles j’en suis sûr. Je ne me posais pas tant de questions pour agir et pourtant, c’était ma vie qui en dépendait. Cela dit, peut-être que là aussi ma
vie était en jeu, mais sur un autre plan. Je ne sais pas si tu vois ce que je veux dire. C’est un peu confus. Donc inconsciemment, et pour une raison que je ne m’explique pas, prendre
cette décision m’a paru impossible, impensable. J’ai hésité en passant devant la caisse. Il y avait la queue. Des familles, des femmes, des gosses. Finalement je ne suis pas allé le voir.
C’est bête mais encore tout de suite je ne peux pas m’empêcher de repenser à cette décision. A toi je peux le dire. Quelques fois je repense à elle. Tu te rends compte de çà : j’ai
peut-être un enfant. Tu peux imaginer : ton pote Ray, Père ? S’il te plaît ne rie pas. Je ne sais pas pourquoi je te dis ça mais il fallait que je parle ce soir. Je ne te donne
pas l’adresse pour la réponse car je suis à l’hôtel et je pense partir d’ici demain ou peut-être après demain. Prendre la route. Pourquoi pas l’Alaska après tout ? C’est près de chez
toi. Dès que je le peux je t’envoie des nouvelles. Embrasse tes parents de ma part, ton vieux pote, Ray. »
Raymond « Ray » Mantell, Extrait d’une lettre écrite dans sa chambre d’hôtel le soir du 25 Avril 1954.
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« J’t’en foutrais de l’aventure. Merde alors. Alaskas Seas tu parles, je n’irai plus voir des films comme çà. L’aventure çà va je sais ce que c’est. De l’eau
partout. Des potes qui crachent du mazout et clamsent en se tortillant comme des anguilles. Des sous-marins Japs qui attendent que tu t’endormes pour te faire un sort. Tu ne crois
pas que c’est plus facile de tout vivre ici, maintenant, se dire tout - tout de suite hein - plutôt que de partir à l’autre bout de la Terre un harpon à la main et ramener un trésor ou je
ne sais quoi une fille ? C’est quoi cette histoire. Tout est là devant toi merde alors. Je vais te dire ce que c’est la vraie aventure. Ca sert à rien de chercher midi à quatorze
heures. Faut arrêter. Tiens. Tu prends n’importe qui dans la rue. Cet après-midi. Ce pauvre gars paumé que j’ai croisé et qui marchait tout seul. Même pas un paletot en avril. Et puis la
fille avec le petit garçon, elle m’a presque bousculé tellement elle marchait vite. On aurait dit qu’elle avait peur. Une belle fille hein. Ils étaient chacun dans leur monde tu vois. A
rêvasser à je ne sais quelle aventure du bout des mers. Même pas capable de regarder autour d’eux. Même pas capable de croiser leurs regards. Même pas. Imagine qu’ils se soient vus.
Imagine. Peut-être que leur vie aurait changé. »
Maurice Katz dit « Mo », propos tenus à un serveur au comptoir de son coffee-shop habituel, le soir du 25 Avril 1954
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Cet article a déjà été publié il y a quelques mois sur le blog. Lorsque j’ai détruit Vernaculaire, l’article a été perdu. Je n’avais fait aucune sauvegarde de la version définitive ni du brouillon. Il a donc été réécrit. Ceux qui se rappellent de la version antérieure (y-en-a-t-il ?) pourront comparer les deux histoires. |
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L’Interzone est un terme qui trouve son origine dans le livre de William Seward Burroughs le plus connu, le Festin Nu. Je ne sais pas si
lui-même a forgé ce mot où s’il l’a repris d’un autre contexte. Dans le Festin Nu, l’Interzone est un pays imaginaire situé en Afrique. L’une des caractéristiques de ce pays est de
n’apparaître sur aucune carte.
Sans même en connaître le sens qu’il lui donne dans son œuvre, Interzone est un mot qui se prête facilement à être investi d’une
signification plus large selon la logique floue de l’appropriation des signes. Une requête rapide sur Google montre qu’à ce jour, 761.000 pages web contiennent le mot Interzone (sans
compter les dérivés Inter-zone, Interzones, Inter_zone, I.N.T.E.R.Z.O.N.E.). Cela tient bien entendu à la notoriété de l’œuvre de Burroughs dans le public mais aussi, je le pense, à la
nature même de ce mot quant à son pouvoir d’évocation (et d’invocation).
Interzone est un mot composé de deux éléments facilement identifiables : « Inter » et « Zone ».
« Zone » évoque bien évidemment l’idée de lieu mais sans faire référence à aucune localisation géographique où destination
utilitaire de ce lieu. Selon le dictionnaire, Zone se définit comme une large portion d’espace ou de territoire. Dans son acceptation actuelle (qui n’est pas forcément celle de Burroughs
à l’époque de la rédaction du Festin Nu), « Zone » nous évoque un lieu vidé de ses qualités intrinsèques, un lieu générique ou bien dédié à une utilisation unique, voir un lieu
dévalorisé. Des expressions telles que « j’habite dans la zone », « C’est la zone par là-bas », instillent une dépréciation du lieu considéré, dépréciation qui
s’attache à leurs habitants mêmes lorsque l’on évoque l’idée d’être un « zonard ». Il est intéressant de noter que « Zonard » s’applique souvent à une personne sans
domicile fixe, c'est-à-dire non rattachée à un lieu. La « Zone » serait donc au final une sorte de non-lieu. De ces deux attributs du mot Zone : délimitation et négation,
on peut inférer que toute Zone est un lieu spécifique soit non investi, soit pas encore investi, ou bien encore désinvesti de toute imprégnation humaine. Une « zone » n’est pas
pour autant un désert, car le désert est un paysage spécifique, ce que la zone n’est pas. La « zone » est par nature, absence de paysage.
« Inter » signifie « entre » en Latin. C’est un préfixe qui recouvre plusieurs concepts. Ce peut être l’évocation de
l’espace entre deux choses (interstice, intervalle), la répartition ou la relation réciproque (international, interdépendance) ou bien encore la partie commune de deux éléments différents
(intersection).
Interzone peut donc se lire comme l’interdépendance, l’intersection, et l’espace soudainement révélé entre deux univers. Une bonne image
consiste à comparer ce non-lieu aux zones de fractures géologiques qui voient des plaques tectoniques s’opposer, se fondre, se confondre, s’annihiler ou se repousser. Toute Interzone est
donc une faille, l’intersection de deux mondes, telle celle de San Andreas qui barre le sol de la Californie.
Toute faille, toute rupture offre la possibilité d’une recomposition de sa perception. Face à une « faille » du réel, c’est
alors la possibilité pour l’observateur d’exprimer, expulser, projeter son paysage intérieur. Ce phénomène naturel est le plus souvent nié et réprimé par l’observateur. Car devant une
faille de ce qui est connu et reconnu, la tentation est grande de ne pas voir, pas regarder, pas expérimenter. A ceux qui osent l’Interzone, le bonheur d’Etre s'offre spontanément. Une
sorte de rééquilibrage entre la pression de l’extérieur et la frustration de l’intérieur semble s’accomplir. Le corps se détend. L’esprit se met à babiller. Le Réel devient alors magie
sous l’influence combinée d’une « zone » instable et d’un monde intérieur qui coule enfin à la lumière. J’insiste sur le fait que l’expérimentation de l’Interzone est une brève
thérapie du Réel car c’est enfin le moment où l’individu devient l’égal des conditions dans lesquelles il baigne.
Les trois photos qui suivent sont la trace d’un moment de bonheur absolu. Il s’agit de la découverte dimanche 10 Février 2008 à 11h31mn36s
d’une Interzone à quelques centaines de mètres de chez moi. Le lieu se présente sous la forme d’un triangle (forme hautement magique) situé aux coordonnées spatiales Latitude 49° 30' Nord
- Longitude 0° 06' Est.
Ce qui frappe dès que l’on parvient à cet endroit et que l’on pose le pied dans ce lieu, c’est l’atmosphère de paix qui s’en dégage.
Aucune raison particulière ne semble être à l’origine de cette Interzone. Tout aussi symbolique que sa forme triangulaire, son parterre d’herbe est traversé d’un petit chemin de goudron.
J’appelle secrètement ce chemin la Route du Pèlerin et ce parterre d’herbe la Prairie Enchantée. Si l’Interzone était d’une autre forme que ce triangle, je n’hésiterais pas à lui prêter
toutes les caractéristiques et qualités propres aux Cercles de Fées des Temps Anciens.
Mais les Interzones ne sont pas uniquement de nature géographique (à suivre).
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Article publié conjointement sur : |
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http://interzones.over-blog.com
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Elément N°1 :
Il faudrait pouvoir s’endormir Puis se réveiller Comme si nous ne connaissions pas le monde. Oublier les rues Ne plus connaître leurs noms Ne plus distinguer la porte sur le mur, La charnière sur la fenêtre, Mais seulement percevoir des taches de couleur. Que cette ville re-devienne une sculpture, Une entité minérale, Une géode. Il faudrait pourvoir s’endormir Puis se réveiller
Et dire :
NOUS VENONS D’UN SYSTEME LOINTAIN NOUS N’AVONS PAS DE PREJUGES NOUS N’AVONS PAS DE NOM NOUS NE FAISONS QU’OBSERVER NOUS SOMMES EN PAIX |
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Elément N°2 : Définition du paysage contenue dans la Convention Européenne du Paysage, signée dans le cadre du Conseil de l'Europe en 2000 : « Le paysage définit une partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le caractère résulte de l'action de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations ». |
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La photo n’avait rien de particulier. C’était un dimanche je crois. 8h ou peut-être 8h30. J’avais ouvert la fenêtre au voile frais et bleuté du matin. Les goélands
dormaient encore et les chalutiers fouillaient l’horizon. Al-Minaq, la ville, entonnait le jour. En découvrant l’image j’ai pensé : « vernaculaire ». C’est
toujours ce que disait Ali Khan lorsque je lui en montrais une de ce type. Il tapotait dessus avec son gros doigt, hochait la tête et disait « ver-na-cu-laire ».
Je n’ai d’abord rien vu d’autre que ce que j’avais regardé ce matin là. J’étais déçu. Car lorsqu’une photo montre ce que l’on voit déjà avec son œil, alors elle ne semble
rien dire.
Je ne me souviens pas exactement ce qui m’a poussé à fouiller dedans. Peut-être l’ennui et l’ennui est souvent d’un bon conseil. Il ne fait rien pour lui-même, n’a pas
d’idées préconçues. D’ailleurs l’univers est sans doute né de l’ennui.
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C’est lorsque j’ai mieux regardé que j’ai compris. L’homme qui marchait seul sur les galets portait une valise. En soi porter une valise n’a rien d’extraordinaire. Mais en
porter une sur la plage, le matin, n’est pas chose ordinaire. L’homme semblait pressé, vaguement résigné, tout accaparé par l’idée de porter son bagage. Il semblait lourd, de celui que
l’on emporte pour un long voyage, tout comprimé des effets les plus hétéroclites d’une vie en exode.
Mais tandis que je scrutais le visage à-demi esquissé du porteur anonyme, je pris conscience d’un fait bien plus étrange encore. L’homme semblait venir du rivage. Oui c’était cela. Il arrivait de la mer. D’ailleurs, en agrandissant encore la photo, il me semblait voir ses vêtements dégoulinant d’écume fraîche. |
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Le soir même je filais à l’auberge du Dragon de Mer et jetais la photo sur le comptoir devant Ali Khan. J’attendais sa réaction en scrutant son visage, fier de ma
découverte. Il ne sembla pas étonné. Tournant le cliché sous tous les angles, il hochait la tête. Puis sans même me regarder il me le rendit. Il se retourna vers sa pinte de Blanche
Hermine. « Un Errant » dit-il avant d’en boire une grande lampée.
Lorsqu’elle fût vidée, Il m’expliqua que les Errants surgissaient souvent de l’océan mais qu’il était rare d’en surprendre un au petit matin. Personne ne savait d’où ils
venaient. On pouvait en voir dans les ruelles tortueuses d’Al-Minaq mais on ne les remarquait pas forcément. Ils marchaient rapidement et disparaissaient au premier coin de rue. Leur
visage était souvent brouillé, toujours inquiet.
Je lui demandai ce qu’ils transportaient dans leur valise. Ali haussa les épaules. Sa tête faisait des dénégations comme si – bien que muet - je m’étais opposé à
lui. « Rien. Ou peut-être... Enfin… personne ne sait vraiment. Il faudrait d’abord qu’eux mêmes en trouvent la clé pour le savoir ».
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Article publié aussi sur : http://shavertron.over-blog.com
> coordonnées ?
> Latitude 49° 30' Nord - Longitude 0° 06' Est / 2008-02-07 T18:45:17+01:00:00
> début de transmission
> ok
Alignement de la mire en cours
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