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Qui n'a pas rêvé d'une cabane au fond des bois ?

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Vendredi 20 février 2009
- Publié dans : Microfictions

Dans l'immeuble d'en face un appartement reste toujours allumé une bonne partie de la nuit.  Il y a un chien enfermé en permanence sur le balcon et ses aboiements me réveillent quelques fois. C'est une sorte de Rottweiler au pelage couleur d'araignée, même de là je vois briller ses crocs. Le chien tourne en rond sur le balcon il va et vient entre une niche ressemblant à une maison de poupée, toit de plastic orange délavé couvert de dégoulinures de guano, et la baie vitrée qui donne sur l'inaccessible salon. Derrière la vitre je peux voir une silhouette de profil, un homme assis à une table, sa forme constellée des taches grises que l'écran de TV invisible vient jeter sur lui. Il reste immobile les nuits entières de mois entiers. Seul bouge de temps à autres son bras lorsqu'il approche de sa bouche la cigarette qu'il serre entre ses doigts.

 

C'est comme une anomalie de l'espace, une distorsion de la nuit. Ce chien est son chien. Ce n'est pas une bête sur laquelle on tombe en pleine forêt, c'est-à-dire une espèce inconnue avec laquelle on doit partager l'espace, négocier le partage des ressources en eau, définir des territoires dont les frontières se baseront sur les odeurs - non - SON chien. Un chien acheté pour se protéger des Autres car les Autres conspirent de noirs desseins ou peut-être bien pour échanger des regards complices lors des allées-venues entre la cuisine et le salon, une part de pizza à la main. Mais voilà, rien, il ne s'est rien passé, rien de tout cela. Le chien reste sur le balcon, aboyant frénétiquement lorsqu'il prend fugitivement conscience de cette injustice lunaire. Il ne se jette jamais sur les Autres pour déchiqueter leur chair. Il n'échange jamais un regard avec l'homme dans le salon. Il ne fait qu'errer dans un mélange de salissures et de sable apporté de la plage par le vent. Puis il se couche dans la maison de poupée et se relève inquiet, aboyant dès que quelque chose dans la nuit se met à craquer ou à siffler, ou à tinter, claquer, crier, heurter, glisser, ou même simplement à rire.

 

Cela dit, qui voudrait d'un monstre aux crocs de Titane gisant sur son canapé ? Qui veut se rendre compte un soir qu'il a sciemment ouvert sa porte à l'une de ces perfections biologiques qui parvenue à l'ultime stade de son évolution est devenue une arme dont le canon pointe vers soi ? Personne, et c'est ce qui a dû se passer pour lui. Lorsque cet homme est revenu avec son Rottweiler à la maison il était déjà trop tard. Le chien a ouvert la gueule, ses crocs de métal se sont mis à luire tel des rasoirs parfaits, l'homme s'est dit que peut-être l'animal ne ferait pas de différence entre les Autres œuvrant à de noirs desseins et lui-même, qu'il se jetterait sur eux comme sur lui. Donc il a enfermé le monstre sur le balcon et l'affaire a été réglée une bonne fois pour toutes. Naturellement l'accès à l'extérieur s'en est trouvé définitivement condamné.  Au début c'est un peu dur puis je suppose que tout se fait sans heurts ni évènements particuliers. Le dehors s'oublie, il se distille, prends l'allure d'une liqueur, devient une nostalgie violente et ambrée qui déborde brusquement des placards lorsque parfois leurs verrous tombent. Seules restent les provisions de cigarettes, la joie de posséder des stocks de marchandises, le sentiment presque apaisant d'une catastrophe à venir dont on sera le spectateur, les atermoiements, les tentatives pour oublier l'erreur funeste de cet achat déraisonné, recherchant vainement le cheminement logique qui présida à cette décision. Et puis les aboiements du chien qui déchirent la nuit, les séances à se retourner dans le lit l'œil tourné vers le lampadaire qui luit dans les ondulations du rideau, feignant un battement de paupières. Aussi les rêves stupides d'un Autre bout du monde. Un monde sans chien rôdant sur le balcon, sans crocs ni cris, sans aboiements rauques, sans grondements de gorge.

 

Et c'est ainsi que l'on en vient à craindre ce que l'on avait acquis dans le but qu'il nous protège. On expérimente un avenir de peur, qui peut se représenter comme un paysage d'hiver parsemé de neige, d'arbres morts, d'étangs gelés où courent des vents griffus portant les aboiements d'une meute infatigable qui ne cessera jamais de nous poursuivre, assoiffée de mordre nos membres glacés. Cela devient un plateau d'échecs dont toutes les cases sont occupées par des pièces sans valeur. Une pirouette distordue, chapitre arbitraire et non numéroté d'un récit inachevé. Un peu comme si nos vêtements après nous avoir réchauffé devaient nous cuire, comme si la maison qui fût protectrice se révélait être un cachot, comme si n'importe quelle plage de temps libre devenait une peine à purger dans l'errance. Sans même un Autre bout du monde. Sans même un morceau de quoi que ce soit.  

! Go home ! Disent alors les cauchemars étouffants. A l'intérieur tout un tas de symptômes inutiles dressent leur inventaire, hautes trahisons sauvages. Douleurs dans la poitrine, (cela forme un rail de métal qui la traverserait). Sphères amères dans la gorge de la taille de boules de bowling, sensation d'étouffement derrière le palais, impression de resserrement de la bouche, assèchement de la langue, confusion dans l'utilisation d'objets quotidiens (comme par exemple allumer l'une des plaques électriques, poser la casserole sur une autre et puis attendre une demi-heure en se demandant pourquoi cela ne cuit pas), difficulté à articuler certains mots, pertes de mémoires au sujet d'évènements récents, incapacité à retrouver certains objets, mots dits pour d'autres mots, faire tomber des choses, se cogner aux portes, être étonné de leur présence.

 

Lorsque le chien n'aboie pas alors je peux dormir. Depuis des années dans mes rêves ou peut-être l'apparence d'un, une araignée suspendue à un fil incassable fait du yoyo au-dessus de mon front. Je ne sais pas si elle veut le mordre ou quoi d'autre. Ses mouvements sont brusques, désordonnés, comme si autre chose, au-dessus, donnait l'impulsion à son mouvement. Au début il m'arrivait de chercher à la repousser, comme çà avec la main, dans le noir. Mais ce n'est pas un monstre. Elle ne demande rien. Elle n'exige rien. Elle tisse quelque chose dans l'obscurité, elle suit son instinct et son instinct est un plan savant. Le jour je la cherche en vain. Je voudrais en savoir plus sur elle, voir son visage en pleine lumière, comprendre un peu ses intentions. Bien nous n'ayons échangé aucunes paroles, je pense que nous avons fini par sympathiser, ou tout du moins, que nous sommes alliés dans cette vie, ou alors complices d'un monde secret. On peut le dire comme çà.

 

***

 

Je me suis encore réveillé cette nuit. Le chien de l'homme aboyait mais c'était différent cette fois. Il y a eu cet aboiement et un autre, puis un autre encore. Et d'autres aboiements qui s'enchevêtraient, toujours de nouveaux aboiements, aussi rauques, enragés, encore un autre, toujours un autre. Les cris bondissaient à l'assaut des murs oh oui ils bondissaient, cette rue n'était plus rien d'autre que la chambre d'écho de gueules hurlantes. L'araignée qui me caressait le front est partie se terrer dans un coin de la pièce. Je ne voyais que ses petits yeux, des perles me fixer sans ciller depuis le dessous de la plinthe (les araignées n'ont pas de paupières). Je suis allé regarder à la fenêtre et là sur MON balcon, j'ai vu un Rottweiler qui aboyait, bave moussant sur ses babines. Et puis regardant en face, là, et là, et encore là, partout, où que je regarde, quel que soit l'appartement et son balcon, la fenêtre du salon en était illuminée, et une silhouette derrière la fenêtre regardait dehors. Tout comme moi, ivres de sommeil,  toutes différentes et pourtant si semblables que l'on aurait pu nous empiler et n'en former qu'une. Et sur chaque balcon, de loin en loin des choses cognaient, indéfinissables explosions sourdes, et c'étaient ces Rottweiler qui tous, babines de muqueuses tachetées tremblantes et retroussées, sans relâche, qui tous, frappaient leurs têtes contre les vitres pour les faire éclater.

 

Je me suis assis par terre au milieu de la chambre. L'araignée est ressortie de son nid, elle a trotté sur le parquet jusqu'à moi. Elle s'est lovée dans ma main. Elle tremblait.

 

Il y a eu un coup contre la fenêtre et j'ai senti le sol vibrer. Lorsque sur le bord de mon œil j'ai vu la vitre frappée d'une étoile, je me suis penché en avant et j'ai serré l'Araignée contre moi.

 

 
 
! go home ! Rottweiler :

Godflesh / Messiah
(L'Araignée et moi) :

Brian Eno / Spider And I


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Commentaires

Dangereux de zoner dans ton quartier. Chez-moi c’est plus cool, il y a des caniches roses et des écureuils.
Commentaire n°1 posté par i2 le 22/02/2009 à 04h35
oui... on aime la sécurité par ici, on joue à se faire peur finalement... heureusement restent les goléands
Réponse de David H. le 23/02/2009 à 13h51
peut-être que c'est bien écrit... & peut-être que tu es doué...
Commentaire n°2 posté par Eric LOW le 22/02/2009 à 09h53
peut-être bin que oui peut-être bin que non...
Réponse de David H. le 23/02/2009 à 13h52
C'est flippant... Comment on fait pour serrer une araignée contre soi ?
Commentaire n°3 posté par Guern'de Bé le 24/02/2009 à 15h19
suffit de lui parler doucement et de la caresser...
Réponse de David H. le 24/02/2009 à 20h17
Suffit de ne pas l'écraser :o)
Commentaire n°4 posté par Guern'de Bé le 25/02/2009 à 14h33
je fais attention...
Réponse de David H. le 01/03/2009 à 21h30
Un magnifique texte encore : une métaphore sur la peur qui ronge et qui gagne du terrain et empêche de dormir et même de vivre ! Tu aurais dû tuer ce chien depuis longtemps !!
J'espère que tu vas ben , car je suis très impressionnée par ton texte ! Bises David !
Commentaire n°5 posté par jane le 14/04/2009 à 13h58
Je viens de relire ce texte , toujours aussi impressionnée je suis par cette métaphore puissante !...Bises
Commentaire n°6 posté par jane le 05/08/2009 à 12h02
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