Depuis leur départ d'Alamogordo et la récupération de l'Arche, Ham et Mo' s'éreintaient à traîner le lourd coffre sur la route. Mo' n'était pas très grand mais suffisamment par rapport au chimpanzé pour que leur fardeau ne penche dangereusement d'un côté. Mo' ne parlait pas beaucoup. Ham se contentait de produire tout une gamme de gémissements fatigués. Lorsque parvenant à un carrefour ce dernier demandait la direction à suivre, Mo' n'avait toujours qu'une seule réponse. « Plein Nord mon gars, plein Nord ! » disait-il sans même regarder le paysage.
Il lui arrivait quelques fois de s'arrêter et de se mettre à chercher quelque chose dans le fossé. Plusieurs fois il s'y était penché pour en ressortir des morceaux de carton déchiré et des panneaux de bois tombés à terre. Après les avoir soigneusement étudiés Mo' les rejetaient puis reprenait son chemin. Ham en profitait chaque fois pour se reposer un peu.
La route dévidait son ruban devant eux. Par moments il leur semblait ne plus vraiment avancer, gesticulant sur place en imitant la forme de pas mais Ils finirent par quitter le désert. Les lignes du relief s'éveillèrent. Le sol s'ébroua, animé de frissons ondulés. La poussière des plaines se couvrit d'une prairie. Entre les poteaux télégraphiques les fils trop lourds pendaient en formant des arcs. Leur répétition dessinait une frise dentelée sur le ciel. Des nuages d'un blanc immaculé s'y accrochaient comme de vieux chiffons déchirés. Des boites de relais électrique fixées au faîte des poteaux grésillaient et ronronnaient telles des insectes mécaniques. Une odeur d'eau stagnait dans les bas-côtés.
C'est Ham le chimpanzé qui eut l'idée du chariot. Il l'avait aperçu près d'une ferme abandonnée et ses roues semblaient encore en bon état. Mo' ne trouvait pas cela très digne pour l'Arche d'Alliance et il en avait fait la remarque en grommelant. Son visage brouillé s'était animé d'un tourbillon grisâtre en voyant Ham le tirer dans le champ envahi par les herbes. Il se tenait mains sur les hanches et ne faisait pas un geste pour aider le chimpanzé. Ham tomba plusieurs fois dans l'herbe en y disparaissant complètement mais il finit par ramener le chariot sur la route. Lorsqu'il y parvint il s'adossa à son flanc de bois délavé et reprit son souffle. Mo' tournait autour du véhicule en hochant la tête. Ham plissait les yeux en le regardant.
- Pas très digne c'est çà ? dit Ham en se grattant le poitrail. Pas très digne ? Tu crois peut-être que l'on va se la trainer longtemps comme çà ton Arche ?
- Il y a des éons de cela j'avais des porteurs dit Mo' en humant le ciel. Et cela ne manquait pas de candidats, crois-moi. D'ailleurs...
Il se pencha en pointant un doigt qui visait son sternum.
- D'ailleurs... Je ne suis pas sûr que si tu avais postulé pour la charge je t'aurais accepté pour la porter. Alors un peu de respect s'il te plait.
- Ah oui Majesté ? Et bien pourquoi tu ne les appelles pas tes porteurs ?
Mo' resta silencieux. Ham baissa d'un ton.
- Bon. On ne va pas en faire tout un plat. On met l'Arche dans le chariot et si tu veux je le tire tout seul. Çà te va ?
- Ce n'est pas très digne tout de même.
- Bon. Je te propose autre chose. Je mets le feu à l'Arche et je me tire. Tu préfères quoi ?
Il y eut un silence empli du grésillement d'une boite relais toute proche.
- Le chariot, finit par cracher Mo'.
- Alors il n'y a pas de problème ?
- Bon çà va. On ne va pas y passer la journée.
- Je n'ai jamais dit qu'on allait y passer la journée. Je dis simplement que l'on pourrait mettre ta foutue Arche dans la carriole plutôt que d'en user le fond sur la route.
- Elle est indestructible.
- Peut-être. Mais moi je ne suis pas infatigable. Alors s'il te plaît, ta Cantine Céleste tu la soulèves avec moi et on la pose là-dessus.
- Ne blasphème pas !
Ham haussa les épaules.
- D'accord Elohim. J'arrête.
Ham prit une voix chantante en joignant les mains devant lui.
- Donc ô Seigneur, nous portons humblement cette ô combien vénérable Arche d'Alliance sur le Saint-Chariot.
- Tu blasphèmes encore !
- Tu prends tout au sérieux.
- Tout est sérieux.
- Non, bien sûr que non. Tout est futile.
- Tu n'es qu'un petit singe.
- Tu n'es qu'un... qu'une chose sans visage. Par moments rien qu'une idée, une sale ombre qui vient gâcher le jour. Un simulacre, un petit rien ! Le frisson mauvais qui te saute dessus avant de refermer la fenêtre.
Ham sentait la colère monter en lui. Il se planta face à Mo'.
- Pour un peu tu me ferais regretter les risques inutiles que j'ai pris en ton nom. Tout ce temps sans même être sûr que tu finirais par venir à Alamogordo. Tous ces moments à t'attendre, à prendre soin de ton fichu coffre !
- Tais-toi !
- Ok pas de problème. Si c'est ce que tu souhaites vraiment. Je me tais.
Ham se retourna et ils restèrent un moment dos à dos sans se parler. Dans la ferme abandonnée une porte se mit à claquer. Progressant lentement depuis l'horizon un pick-up vint à leur rencontre puis les dépassa. Le conducteur les dévisagea en passant à leur hauteur. Cou maigre et fripé, stetson enfoncé sur la tête, cigarette pendue aux lèvres, il tenait son avant-bras cramoisi sur le rebord de la portière. Un air de violon endiablé cherchait à s'enfuir de l'habitacle. Ham le suivit du regard et la voiture rapetissa sur la route jusqu'à se disperser en volutes de poussière.
Mo' tourna la tête rapidement sur le côté pour voir si Ham ne le regardait pas. Il se mit à inspecter l'Arche. Il souleva doucement le coffre du sol et contrôla de la main que le fond n'était pas abimé. Tout avait l'air en ordre. Il soupira de satisfaction en marmonnant. Ham s'étira.
- On peut y aller maintenant ? dit-il.
Ham souleva son côté de l'arche et attendit la réaction de Mo'. Celui-ci s'approcha lentement et attrapa l'autre poignée.
- D'accord pour la poser sur le chariot ? dit Ham.
- D'accord pour la poser sur le chariot répondit Mo' d'une voix contenue.
Ils la déposèrent avec précaution puis Ham attrapa les brancards du chariot, attendant de les soulever. Il jeta un coup d'œil à Mo'.
- Surtout tu ne m'aides pas ?
- C'est toi qui t'es proposé. On pouvait très bien continuer à la porter tous les deux comme avant. Mais je te laisse à tes responsabilités. C'est ton choix après tout. Je ne t'ai forcé en rien. C'est toi qui veux t'en charger tout seul. Pense à cela lorsqu'elle te semblera trop lourde.
- Tu m'as l'air bien doué pour distribuer les fardeaux sans qu'on les demande. Je me trompe ?
Ham se pencha en avant et se mit à tirer le chariot. Il inspira profondément pour faire décoller les roues du sol. Le fossé de la route débordait d'odeurs et leurs pas s'enroulaient dedans. On avait récemment coupé de l'herbe. Son parfum de poussière chaude évoquait celle d'un animal. Au loin des chants d'insectes rappelaient que l'été était las. Mo' suivait à quelques pas en arrière avec un air de souverain qui inspecte ses terres.
- Finalement tu t'en tires bien dit Ham sans se retourner.
Mo' ne répondit pas.
- Tu as entendu ? je disais que tu t'en tires bien dit Ham, la voix entrecoupée par ses râles d'effort.
- J'ai entendu.
- Tu sais quoi ?
- Quoi donc ?
- Tu sais ce que c'était ma vie à Alamogordo ? Je vais te le dire Mo'. Imagine ce que cela signifie d'être une créature. Pas quelqu'un comme tout le monde, pas l'un de ces types qui portent des chapeaux en souriant aux vitrines et marchent toujours du côté ensoleillé de la rue. Non, moi je te parle de cette chose vile. La créature. Cela te dit quelque chose ? J'étais bon pour toutes leurs expériences. Que je parte en fumée, que je sois vaporisé, que je survive. Peu importait. Je n'étais rien d'autre qu'un rat de laboratoire dont on peut user à sa guise. Tu sais quoi ? Par moments j'avais l'impression d'être un mannequin dont on bourre le ventre de paille. Une petite poupée humaine déguisée. C'est une grande machine qu'ils ont bâti là-bas. La grande machine à broyer les singes. La grande lessiveuse je l'appelle, la grande lessiveuse. Tu as entendu parler du Space Age dans les journaux Mo' ? Le Space Age c'était moi. Je devais conquérir l'espace tout seul, rien ne devait me résister. Mais tu vois, le soir à Alamogordo je rêvais d'autre chose entre deux cauchemars.
Ham s'interrompit et grimaça en redoublant d'efforts pour tirer le chariot. Mo' ne disait rien et Ham reprit.
- Est-ce que tu t'es déjà retrouvé dans une capsule sanglé à un siège, l'écoutille boulonnée sans espoir de t'en échapper si le lancement ne marche pas comme prévu ? C'était comme çà chaque matin. Le compte à rebours. Les boyaux qui se serrent. L'impression que ce n'est pas toi qui vit cela mais un double qui te raconte tout ce qu'il voit, directement dans ta tête. Comme un jumeau télépathe et astronaute promis à une mort certaine. Et tout çà pour la conquête de l'espace, être le meilleur, pour montrer aux étoiles qu'on pourrait les battre sur leur terrain soyeux. Le soir je me disais que cela ne pouvait pas durer. Mais c'est quoi l'espoir lorsque tu n'es qu'une créature ? Quand on m'a fait travailler dans le désert de Jordana Del Muerto avec les pétards atomiques j'ai craqué. Tu sais Mo', c'est bizarre comment l'esprit ne peut pas s'empêcher d'espérer. D'ailleurs quand j'y pense, l'espoir cela me donne l'impression de ne pas être très biologique comme sensation. C'est contre-nature, presque malsain. Il lutte à l'encontre de ce que nos sens nous disent. D'une certaine manière il n'est pas humain. Mais c'est lui qui t'ordonne de croire encore à l'oxygène lorsque tu étouffes dans la capsule. Ce n'est pas vraiment une réaction vitale, comme un instinct. Plutôt une anomalie chimique. Un produit dérivé et inutile des pensées aveugles. Il te presse de voir le bleu du ciel lorsque le voile noir de l'accélération tombe sur tes yeux. Il récite des vers oubliés lorsque ta gorge est broyée par la chute vers le sol. S'il te plait, Mo'. S'il te plaît représente-toi tout cela.
Ham secoua sa petite tête. Il cligna des yeux en fixant le soleil.
- L'espace n'existe pas dit Mo' en regardant l'horizon.
Ham ne releva pas. Il était toujours dans ses pensées.
- Et maintenant reprit-il, après tout çà, à peine enfui de là-bas, me voilà déjà en train de tirer ta carriole. Tu peux m'expliquer ce que je fais là ?
Il se retourna vers Mo' tout en continuant à marcher. Le chariot se mit à serpenter sur la route comme un insecte effrayé.
- Hein pourquoi ? Tu peux me répondre ? J'y gagne quoi ?
Mo' fouetta l'herbe de sa chaussure.
- Je ne tiens pas à te répondre. Je ne suis pas sûr que tu puisses comprendre le Plan.
Mo' se pencha dans le fossé pour ramasser une herbe coupée. Il se mit à la mâchouiller. L'ombre de son visage se tourna vers le ciel, la petite herbe pointée vers le soleil. Ham lâcha les brancards et ils frappèrent le sol. L'Arche d'Alliance glissa sur le plateau du chariot et manqua de se renverser. Il soupira en secouant la tête.
- Je ne suis pas sûr de bien comprendre. Parce que comme çà, tu as un Plan ?
- Bien entendu.
- Un beau Plan ? Avec de beaux schémas, de beaux diagrammes ? Les petits 1, les petits 2, la chronologie ? Tout çà bien rangé dans l'ordre dans une belle pochette ?
- Très exactement. Tout comme tu le dis. Je n'ai jamais cessé d'y travailler. Cela m'a coûté beaucoup de carnets à feuilles quadrillées. Sans compter les stylos.
- Et tout va se dérouler comme tu l'entends ?
- Disons que sur la distance - naturellement en prenant tout le recul nécessaire - et sans considérer forcément comme des échecs définitifs les aléas de...
- D'accord. Mais pour le singe moyen ? Mettons... comme moi.
- Comme toi ?
Mo' fit une sorte de grimace qui agita le brouillon de ses traits. Cela ressemblait à un tortillon de fumée d'automne, celle des feuilles que l'on brûle et qui sentent si fort.
- Comme toi... A ton échelle tu veux dire ? Disons que le manque de recul et de perspective pourrait te faire perdre de vue la réussite de l'ensemble.
- Et donc ?
- Et donc voilà... Il va falloir t'habituer à cette idée. Je ne te dirai qu'une chose mon petit Ham. Ecoute-moi et médite cela : reste modeste, ne pense pas trop et tout se passera comme il faut.
Ham fixa Mo' longuement. Il donna un coup de pied dans le chariot et reprit les brancards.
Ils marchèrent longtemps en silence. Ham regardait droit devant lui. Le ruban de la route était sa nourriture. A chaque pas le chariot semblait un peu plus lourd. Le bois lui glissait des mains en brûlant ses paumes. Il repensa à l'étrange Dr Game qui voulait à tout prix découvrir le contenu de l'Arche. Il revit les étranges êtres à ses ordres que Mo' avait appelé les Minidieux. Il se demanda une fois de plus ce qu'il pouvait y avoir dans le coffre si convoité.
Le jour déclinait et il se disait qu'il serait bon de pouvoir s'arrêter là, de courir dans l'herbe, laisser ce chariot et puis ne plus s'occuper de rien. C'était toujours un moment de faiblesse cette heure. Il la reconnaissait même si elle ne portait pas de nom. On s'imaginait quitter la route, on ne serait plus là pour personne. Où que l'on soit, quoi que l'on fasse. On pourrait se fondre en ses ombres, le visage caressé par l'envol d'oiseaux invisibles et dont pourtant le cri traverserait la plaine vide. Ham voulait s'y laisser aller, s'en repaître, ne plus en sortir. Qu'elle l'inonde cette heure, qu'elle l'enlace, qu'elle le caresse sans fin. Qu'il s'y perde. Et c'était là que le fardeau pesait le plus lourd. Le bois se transmuait en plomb. La route agrippait ses chevilles. Le ciel s'obscurcissait alors, les bas-côtés de la route se nimbaient d'or. C'était comme s'ils rejetaient toute la lumière accumulée de la journée. Elle y coulait en un ruisseau silencieux se déversant à l'horizon. Il y formait une flaque tremblante et instable.
Depuis longtemps ils ne parlaient plus. Mo' marchait quelques mètres en arrière du chariot. De temps à autres il s'arrêtait et sortait un carnet de sa poche pour y griffonner quelque chose. Il semblait posséder le pouvoir de lire le paysage à mains nues, de prendre sa mesure en écartant simplement les bras. Il embrassait de son geste la colline et la plaine. Il s'imprégnait du liseré bleuâtre du ciel et des ombres dansantes y tournant sur elles-mêmes comme de jeunes chats s'épuisant à jouer. A un moment, du coin de l'œil, Ham le surprit en train de recopier sur son carnet un dessin que quelqu'un avait tracé à la craie sur un panneau indicateur à demi effacé. C'était une sorte de X surmonté d'une barre. De chaque côté du X un œil avait été dessiné. Mo' s'était ensuite tourné vers lui pour annoncer qu'ils camperaient bientôt.
Depuis quelques temps la route montait régulièrement et Il rattrapa Ham pour se tenir à sa hauteur. Mo' suait à grosses gouttes. Ham gardait son regard fixé sur le sommet de la colline qu'ils approchaient. C'était un mamelon pelé, une montagne fatiguée.
- Ham ?
- Oui ?
- Je voulais te demander...
- Quoi donc ?
- Réponds-moi franchement. N'aie pas peur de me dire la vérité.
- Je vais essayer Mo'.
- Dis-moi. Tu ne penses pas que ce serait moins pénible pour toi de tirer le chariot si tu disais des psaumes ?
Lorsqu'ils parvinrent au sommet de la colline il faisait nuit noire. La lune s'était levée. En contrebas la prairie dessinait un lac argenté. Les arbres éparpillés alentour formaient des récifs de corail. Ham avait creusé un foyer dans la terre sèche et allumé un feu. Les brindilles crépitaient en se brisant, dés rougeoyants parcourus d'un frisson avant de se couvrir d'une pelure grise. Très loin dans l'obscurité un chien aboya. Un autre lui répondit, hurlant à la lune.
- Mo', tu ne m'as jamais dit, mais c'est comment de ne pas avoir de visage ?
- Ne pas avoir de visage ?
Mo' referma le carnet dont il feuilletait les pages. Ham eut le temps d'apercevoir des faisceaux de traits qui se croisaient. S'il y avait des mots, il ne pouvait les voir. Tous ces dessins lui semblaient des taches informes. L'homme sans visage se leva et vint s'accroupir près du feu. Il repoussa son chapeau en arrière. Ham fût fasciné une fois de plus par l'absence de traits de cette face. Lorsqu'il se remit à parler un voile orangé, celui du feu, tentait de l'animer.
- Au début... c'est un peu difficile. Tu t'imagines bien que çà l'est. On est tous habitués à posséder un nom et un visage. Chacun se résume plus ou moins à cela. Pense à quelqu'un, n'importe qui, c'est un simple mot et quelques traits. Toute l'humanité est basée là-dessus, je veux dire les infimes variations de son apparence. Si tu y penses, tu verras que tout ce que nous disons, ressentons, vivons, est basé sur le fait que chacun possède un nom et un visage. Tous les livres écrits, tous les drames, toutes les histoires d'amour reposent sur cela. Le jour où nous aurons tous le même visage et porterons le même nom toutes les passions disparaîtront d'un coup. Il n'y aura plus d'histoire, plus rien à raconter. Nous ne tomberons amoureux que de nous-mêmes et ce sera la fin. Les mots disparaîtront eux-aussi. Ils ne seront plus nécessaires. On les jettera par pelles dans des fosses et l'on y mettra le feu. Cela brûle bien les lettres. Pas un mot qui ne soit un bon combustible. Ce sera le grand jour des fourmis. Il n'y aura plus ni livre, ni peinture, ni image. Tu imagines çà ? Mais je sais bien ce que tu crois. Tu te dis que je raconte n'importe quoi. Tu penses que parce que je n'ai plus de visage alors on ne me parle jamais ? En fait ce n'est pas du tout comme cela que çà se passe.
Mo' passa ses mains au-dessus du feu pour les réchauffer.
- Les gens... Lorsqu'ils me croisent, les gens me croient toujours être celui qu'ils ont perdu. On me reconnaît à chaque coin de rue, mais chaque fois je suis quelqu'un de différent. Où que j'aille je suis celui que l'on attendait. Tu comprends ? Comme je n'ai pas de visage particulier, alors je les deviens tous. Le fils prodigue qui revient de sa campagne de pêche à la baleine. Le père qui s'était égaré dans la montagne sur la piste de l'ours. L'ami disparu dont le rire ne cesse de résonner. L'homme élégant croisé il y a si longtemps, un jour de printemps et qui sentait la lavande. Le musicien dont on n'apercevait que le profil, yeux clos, penché sur sa guitare. Le voisin qui rentrait chaque soir en garant avec soin sa Studebaker puis saluait en levant son chapeau, fredonnant un air connu de lui seul. Ils pensent que je suis tous ceux là et bien d'autres encore, toute une foule dansante de souvenirs en lambeaux.
- J'ai du mal à imaginer çà.
- Tiens je me rappelle cette fille un jour. C'était dans la rue, je me tenais à un carrefour et m'apprêtais à traverser. Elle marchait en venant dans ma direction l'air perdu dans ses pensées. Moi je comptabilisais les pigeons et le nombre de miettes de pain sur le trottoir. J'essayais d'établir un facteur entre les deux. Quelque chose qui me permettrait de résoudre le mystère du vol des pigeons, la raison de leurs petits pas sur l'asphalte des rues, comment prévoir à la seconde près, où et quand un pigeon peut apparaître sur un trottoir donné de n'importe quelle ville. Tu me suis ?
- Bien sûr Mo' dit Ham en remuant les braises.
- Et donc tout à coup, cette fille se fige devant moi. Je vois les larmes qui lui montent aux yeux. Elle porte la main à sa bouche, son menton se fripe. Elle se jette à mon cou. «Oncle Fred, Oncle Fred » dit-elle en sanglotant. Ses épaules tremblent, tout son corps tremble. Moi naturellement je la serre dans mes bras. Un vrai petit chat. D'ailleurs elle sentait le petit chat.
- Bah voyons.
- Je te le jure. C'est tout le temps comme çà.
- Et tu n'en profites jamais ? dit Ham en se tournant vers Mo' avec un sourire en coin.
- Comment çà ?
- Oublie. Fais comme si je n'avais rien dit.
Mo' haussa les épaules.
- Donc elle n'arrête pas de répéter « Où étais-tu Oncle Fred ? Où étais-tu tout ce temps ? si tu savais comme tu m'as manqué. On ne savait pas où tu étais parti. Tu n'as jamais répondu aux lettres.». Ensuite elle renifle, elle essuie son petit museau avec le plat de la main et se met à rire en me regardant. Ses yeux me détaillent. Ils roulent sur les traits de l'oncle Fred qu'elle croit voir en moi.
- Tu as le don pour te mettre dans le pétrin.
- Je sais toujours ce qu'il faut faire dans ce cas-là. Oncle Fred parle en moi. Je m'y connais en consolations. Je lui dis qu'elle est toujours aussi belle, qu'elle a tellement grandie, des choses comme çà. Elle pleure encore, j'essuie les larmes qui roulent sur ses joues. Et je peux te dire une chose, si tu prends le temps de regarder les gens, ils deviennent tous beaux. La laideur c'est une pensée périphérique, un effet du mouvement d'approche, une illusion d'optique liée au manque d'attention. Mais dès que tu regardes quelqu'un suffisamment, si tu t'attardes sur ses gestes, alors sa beauté vient toute seule à toi. Tu ne peux pas y échapper.
Ham regarda Mo' de côté.
- Tu me trouves beau alors ?
- Ne raconte pas de bêtises. Donc tout à côté il y avait un parc. Elle se croche à mon bras et m'entraîne par là-bas. « Viens oncle Fred dit-elle, on va s'assoir, il faut que tu me racontes ce que tu as fait tout ce temps-là ». Elle me demande çà mais je sais à quoi m'en tenir. Je n'ai jamais beaucoup à parler. Ce sont eux qui me parlent. Je ne fais qu'écouter et pourtant ils croient entendre des mots venant de moi. On est resté toute l'après-midi assis côte à côte serrés sur ce banc, elle accrochée à mon bras et ne me lâchant pas une seconde. Elle avait tant de choses à me dire qu'elle ne pouvait pas s'arrêter. Elle voulait que j'entende les bons souvenirs avec l'oncle Fred. Les dimanches lorsque je venais à la maison ; les après-midi où je l'emmenais au cinéma ; la poupée que je lui avais achetée et qui était sa préférée ; les parties de cartes avec ses parents ; les fous-rires qu'elle entendait venant de la cuisine tandis qu'elle s'endormait les soirs d'été. Elle a parlé jusqu'à ce que le jour tombe. Il se faisait tard, elle m'a donné son numéro de téléphone et son adresse en me demandant de l'appeler sans faute le lendemain pour venir à la maison. Elle était mariée disait-elle, elle voulait que ses enfants et son mari rencontrent cet oncle Fred dont elle leur avait tant parlé. On s'est levés, elle m'a serré dans ses bras, embrassé sur la joue et puis a collé son visage contre ma poitrine. J'ai entendu sa petite voix dire « Cette fois-là tu ne disparais plus oncle Fred ». Ensuite elle est partie en courant pour attraper son bus. Elle volait presque et les pigeons s'éparpillaient devant elle comme de vieux papiers.
- Et alors ? tu as fais quoi le lendemain ?
Mo' jeta une branche dans le feu.
- Alors ? insista Ham.
- Alors quoi ? Alors rien. Oncle Fred est reparti, c'est tout. Il a repris la route des souvenirs. Je lui ai envoyée une petite carte postale de Bangor. J'étais à Bangor à cette époque.
J'aime bien le Maine. Tu connais ?
- Tu dois en faire du courrier toi dit Ham en secouant la tête.
- Assez oui.
- Une carte postale... Rien qu'une carte postale ?
- J'en avais choisie une jolie. Toute en couleur, Main Street. Mais l'important naturellement c'est de trouver les mots qui apaisent. L'image c'est moins important. Je me rappelle très bien ce que je lui ai écrit. « Temps splendide, les homards sont à point ! Miam Miam ! Je vous embrasse tous, Oncle Fred.».
- C'est vraiment tout le temps comme çà de ne pas avoir de visage ?
Mo' se redressa et leva la tête vers le ciel.
- Dans les landaus les enfants me regardent et se mettent à gazouiller à mon passage. Dans les squares ma silhouette sur les bancs rappelle celle de premiers amours disparus. Dans la rue il y a toujours quelqu'un pour me tirer par la manche, toujours quelqu'un pour me faire un signe de la tête, un geste de la main, un clin d'œil, une tape dans le dos. Pourtant il n'y a jamais personne pour se rappeler de moi. Si je rentre deux fois de suite dans le même bar je suis toujours deux personnes différentes. Tu peux te figurer çà ? Etre l'ami de chacun et l'inconnu de tous.
- Cela doit avoir des avantages. Mettons qu'on te paye un verre. Le temps de le boire, tu sors, tu reviens et on t'en paye un autre.
- Là n'est pas la question.
- Je sais bien mais les offrandes çà permet tout de même de faire de sacrées économies sur le budget du ménage.
Ils mangèrent en silence. Mo' semblait posséder des réserves inépuisables de nourriture dans le coffre. Tout n'était pas très bon selon Ham et le pain laissait à désirer mais il sentait bien qu'il serait malvenu de faire des remarques.
Ils s'allongèrent à même le sol près du feu. Les pierres qui le bordaient rendaient sa chaleur. Ham releva le col de sa combinaison en frissonnant. Mo' enfonça les mains dans les poches de sa veste. Ils se tenaient sur le dos, visage tourné vers le ciel. La lune était à son petit quartier et les bras de la voie lactée serpentaient entre des iles noires.
Ham suivait le cours de ce fleuve. Il se laissait porter par lui. Des papillons d'argent voletaient à sa surface et il s'émerveillait de leur vol imprévisible. Le mouvement de leurs ailes projetait des volutes de poussières. Elles flottaient en clignotant dans le fleuve nocturne du ciel. Son flux semblait inépuisable et plus il regardait sa surface, plus il s'emplissait de paillettes d'étoiles. Son regard allait d'une zone à l'autre du ciel et il repensa à ce que Mo' avait dit « L'univers est vide ». Il ne pouvait le croire. Ces serpentins de lumière ne pouvaient mentir. Leurs doux mouvements étaient des sourires. Ham avait envie de leur répondre mais il ne savait pas comment.
Mo' observait les astres. Il surveillait leur progression silencieuse telle celle de prédateurs sur la piste du jour. Il se mit à séparer les luminaires clignotants des non-clignotants. Il établit une hiérarchie de leur couleur. Il les tria par puissance de leur éclat. Dans son esprit il traça des lignes unissant certains d'entre eux. Il lisait les images en train de se former. Il calculait les trajectoires. Toute l'arithmétique des étoiles crépitait autour de lui. Une ligne partait d'un astre dans le quart sud-est pour remonter lentement vers le quart nord-ouest. D'autres zébraient le ciel en tous sens. Une trame se formait. Mo' lisait le ciel, un texte illustré s'y écrivait. Des visages s'extirpèrent des lignes pour s'animer dans le noir. Il reconnut le visage-fille croisé dans cette rue de New York la veille de son départ. A son côté flottait le visage-garçon rencontré au même moment. La lune se déplaça pour venir osciller entre eux. C'était un signe, c'était ainsi. La fille, le garçon, la lune. Il fallait suivre la Piste de la Lune. S'il la suivait il pourrait réunir les deux. Il vaincrait le hasard et ferait en sorte que leurs lignes se croisent de nouveau.
Ham se sentait aspirer par la voute scintillante au-dessus de lui. C'était une chute à l'envers. Il tombait vers le ciel. Les étoiles devenaient la pointe d'épis de blé agités de vents célestes. Il détourna la tête de ce champ parcouru de vibrations.
- Mo' ? Mo', tu dors ?
Le corps de Mo' formait un mont immobile. Sa voix caverneuse lui parvint avec un délai.
- Je ne dors jamais. Je veille.
- Ok. Tu veilles alors ?
- Oui.
- Mo', je voulais te demander.
- Quoi ?
- Est-ce que tu rêves la nuit. Je veux dire, est-ce que tu rêves... comme nous. Enfin comme moi ?
Mo' changea de position et se tourna vers Ham.
- Bien sûr.
- Et tu rêves de quoi ?
- De lignes. Plein de lignes. Tout un réseau qui vibre dans l'espace. C'est un écheveau que mon rêve tente de démêler. Toujours le même rêve. Je n'en connais pas d'autre. Et toi ? Est-ce que tu rêves aussi ?
Ham replia les bras derrière la tête et sourit.
- Bien sûr dit-il. Je rêve de me trouver une petite guenon. Jolie comme une fleur. On se disputera un peu mais jamais trop. Tout sera facile avec elle. L'ordinaire aura le goût de l'aventure. Ce sera la bonne vie. Faire les courses tous les deux ce sera comme partir se promener au Pays des Merveilles.
Il traça d'habiles courbes dans l'air. Il se servait du ciel comme d'une ardoise pour dessiner sa silhouette. Ses seins ondulaient au cœur de la constellation du Cygne.
- Dans le rêve on se fait un nid dans les arbres.
- Je ne savais pas que cela faisait des nids les singes.
- Tu t'y connais en primates ? Donc... dans mon rêve, c'est le soir, à la fraîche. Le soleil joue dans les feuilles et on s'épouille pendant que les oiseaux chantent. Il fait doux. On se fait des gratouilles dans le dos chacun son tour. Çà fait plein de frissons. Là, et puis là, sur l'intérieur du bras. Après... Après tu imagines.
- Comment çà ?
- Devine.
- Je ne sais pas.
- Imagine. Essaye.
- Non, vraiment...
- On fait l'amour et on s'endort dans les bras l'un de l'autre, tu sais, avec les jambes mélangées. Puis elle se tourne sur le côté et je suis tout contre elle. J'ai un bras passé au-dessus de son flanc. Ma main est posée contre son ventre. Il est tout chaud. Si je remonte un peu je peux caresser ses seins. Elle a la peau si douce. Tu peux t'imaginer des seins doux comme de la soie ?
- Tu n'es pas obligé de rentrer dans les détails. J'ai compris le sens général. Je pense qu'il serait d'ailleurs préférable de dormir maintenant.
Mo' se retourna sur le côté et se lova en chien de fusil. Ham s'endormit le ventre empli de l'étreinte imaginaire de cette petite guenon dont il avait dressé le portrait à Mo'. A un moment il lui sembla qu'elle était vraiment là.
Lorsqu'il ouvrit les yeux les narines émoustillées par le picotement du matin, Mo' était en train de ranimer le feu. Les lambeaux du rêve de la nuit lui collaient les paupières. Mo' se retourna lorsqu'il entendit Ham remuer.
- Un long chemin nous attend. J'ai eu une vision cette nuit. Nous devons suivre la Piste de la Lune annonça-t-il avec emphase.
- La Piste de la Lune ?
Ham se gratta la tête. Il commençait à douter sérieusement de tout ce que lui racontait Mo'. Il se demanda si l'homme, en plus d'avoir perdu son visage, n'avait pas perdu la tête. C'était comme avec l'histoire de la veille, la fille qui lui était soi-disant tombée dans les bras en l'appelant Oncle Fred. Ham reconnaissait que l'histoire l'avait intéressé, notamment le passage où la fille s'était jetée sur lui. Mais pour le reste, par exemple les bébés qui gazouillaient dans les landaus, là il doutait vraiment de la chose. Il suffisait de voir Mo' une seule fois pour comprendre que les bébés devaient se retenir de gazouiller en le voyant. Un visage sans traits, un chapeau informe, une chemise à carreaux délavée, pantalon et veste dépareillés ayant connus le déluge, sans compter la musette de surplus en bandoulière. C'était comme avec le coffre sacré. Lorsqu'on y regardait de plus près, comme çà le matin en s'éveillant, il n'avait rien de bien différent d'une valise de Hobo.
- Je ne suis pas sûr de tout comprendre dit Ham. Tu peux me dire précisément où nous allons ?
- Nous suivons la Piste de la Lune. Je te l'ai déjà dit. C'est la Voie.
- D'accord, pas de problème.
Mo' remplit une tasse de café fumant et la tendit à Ham. Le breuvage le réchauffa. La prairie en contrebas était invisible. Un brouillard gris y rôdait.
- Mo', l'histoire de la fille hier soir, c'était vrai ?
- Vrai, pas vrai, quelle différence cela fait ? Cela pourrait être vrai si tu y penses.
- Les gens t'arrêtent vraiment comme çà dans la rue ?
- Quand j'y repense, c'est peut-être moi qui les arrête plutôt. Mais cela revient au même dans le fond. Lorsque l'on doit se rencontrer, peu importe qui fait le premier pas. Je sais que je dois leur dire ce que j'ai à dire. Je passe beaucoup de temps à observer les choses. Tu sais que j'ai établi des correspondances géométriques entre New York et Stonehenge ? Cela prouve que New York n'est rien d'autre qu'un vaste temple mégalithique. Ce que je ne sais pas par contre c'est comment ils faisaient pour garer leurs voitures à Stonehenge. Et je ne te parle pas de cet ordre de Druides qui règne sur les couloirs du Métro. Ni de ce Viking aveugle qui joue de la musique dans la 5ème avenue. Je connais la rue. Bruits, odeurs, lumières. Les gens passent, ils martèlent les trottoirs, ils marchent sans regarder autour d'eux. Ils se frôlent sans jamais se toucher. Et ils rêvent d'aventure. « Alaska Seas ! » se disent-ils les yeux perdus au-dessus des toits vers le brouillard bleuté du Grand Nord. Tu connais ce film ?
- Non. Jamais vu. C'est bien ?
- C'est pour cela que je me suis mis en route. Devant le cinéma où ils le jouaient j'ai croisé cette fille et puis ce garçon. Chacun dans leurs pensées. La fille avec son gamin, le garçon bras ballants. Ce moment, cette seconde devant le cinéma c'était une chance pour eux mais ils marchaient chacun de leur côté sans s'en rendre compte. C'est pour cela que je me suis remis en route. Je suis sûr que je peux tordre leurs lignes et les faire se recroiser. Cette fois ils joueront leur carte.
- Qui te dit qu'ils ne se connaissaient pas déjà ? peut-être ne voulaient-ils simplement pas se voir ?
- Je réussirai et ce sera l'aboutissement de mes recherches. Le chaos sera maîtrisé.
- Je préfère ma voie.
- La Voie du Singe ? Les rêves de petits nids dans les arbres ? Les histoires de gratouilles ? dit Mo' en ricanant.
- Et toi, tu t'es vu ? Avec ton vieux coffre poussiéreux, tes petits dessins, tes lignes et tout çà. Je t'ai vu tu sais, je t'observe. A mesurer le paysage. Tu crois que je ne te vois pas faire ? Tu peux mesurer ce monde dans tous les sens, tu peux même le porter dans tes bras pour le peser, ce n'est rien d'autre qu'une coquille de noix suspendue dans le vide. La coquille est attachée à un fil et lorsqu'il tremble on se pelotonne les uns contre les autres en rêvant du petit nid ! Je ne vois pas le mal qu'il y a à çà.
- Tu oublies que j'ai noté des faits. J'ai établi des correspondances. Je peux tout renouer. Je peux tout reconnecter. Une chose est venue crever la grande toile tendue d'un bord à l'autre du ciel, je te le concède. J'admets l'accroc cosmique au début de l'affaire. Un géant s'est pris les pieds dans le tapis et maintenant le monde ressemble à çà.
Mo' fit un geste qui englobait toutes les choses éparpillées au sol. Le cercle de pierres refroidies, la forêt dans le lointain, le nuage lenticulaire glissant au-dessus comme un lent vaisseau de ouate.
- Depuis, ce qui était simple et plat est devenu tout chamboulé et part dans tous les sens. Toutes les montagnes sont nées de là et désormais chaque paysage est une énigme. Tout baignait avant le Démiurge qui s'est pris les pieds dans la carpette. C'est lui qui a fait l'accroc dans le tissu, tiré le petit bout de fil et défait la couture. La grande tapisserie s'est déchirée. Et nous vivons dans cette déchirure. Avant, on mourrait moins. Oh oui je peux te l'assurer. Et les fruits étaient mûrs toute l'année. Faire la vaisselle prenait moins de temps. Les torchons essuyaient mieux. Tout le monde chantait juste sous la douche. Et les petits singes comme toi avaient le droit à leur nid.
- Tu crois vraiment ce que tu dis ? Les histoires d'Arche de l'Alliance, le Démiurge, Mégadieu...
- Tu l'as vu à l'œuvre. Tu sais que je dis vrai.
Ham ne pouvait nier le fait. Celui que Mo' appelait Mégadieu et que lui-même connaissait sous le nom de Dr Game était bien venu à Alamogordo avec ses acolytes. La bande transportait bien le coffre volé à Mo'. Il les avait vus tout tenter pour l'ouvrir. Sans compter ses propres recherches arithmétiques l'ayant amené à rencontrer Mo'. Il repensa à la succession de calculs qui l'avaient décidé à ouvrir la porte du 23ème wagon de ce 23ème train. Cela devait avoir un sens. Dans le même temps cela pouvait très bien n'en avoir aucun. Qui pouvait savoir ? Peut-être aurait-il découvert quelqu'un d'autre dans le 22ème wagon, ou même le premier.
Ils reprirent la route avec le chariot. Cette fois, Mo' consentit à l'aider pour le tirer. Une fois descendue la colline le paysage se modifia encore. De petits ilots de maisons à bardeaux blancs s'étalaient au bord de la route. Des Coffee Shops entourés de parkings vides alternaient avec des prairies désertes. La végétation subissait des transformations. Elle semblait sous le coup d'une organisation précise, d'un plan dirigé. Ceux qui avaient conçu le plan cherchaient à recréer un autre monde vert débarrassé de tout ce qui pouvait sembler inutile. Ce devait être la nature, mais réduite à ce que l'on avait compris d'elle. Mo' semblait très intéressé par cette mutation.
- Réductionnisme... marmonna-t-il.
Ham ne releva pas. Il regardait devant lui en se demandant s'ils se trouvaient vraiment sur la Piste de la Lune. Si tel était le cas cela n'avait rien de prestigieux. C'était quelconque, vernaculaire. Il ne s'était pas vraiment imaginé la chose ainsi. Le trafic de voitures augmentait. Certaines donnaient des coups de klaxon en les dépassants. Des ouvriers debout à l'arrière d'un Pick-up leur crièrent quelque chose en riant, pensant qu'ils étaient engagés dans une compétition bizarre. De grands panneaux publicitaires couverts de visages annonçaient la venue d'une ère nouvelle. Des zones pelées et vides de toute construction attendaient derrière leur grillage dans l'endormissement du jour. Des wagons transformés en restaurant posés au bord des routes promettaient des repas complets pour 50 cents. Par leurs portes ouvertes la musique se déversait, filet nasillard hérissé de cuivres avalé par les bruits de la circulation. Des touffes d'herbe jaunie s'accrochaient au pied des barrières. Dans le lointain des éoliennes, certaines dépouillées de quelques pales, tournaient en silence. Les stations-services formaient des mondes à part, aérodynamiques, faites pour être vues à grande vitesse et ne percevoir que l'oblique spatiale de leur auvent.
- Réductionnisme... marmonna encore Mo'.
Il se tourna vers Ham.
- Tu aimes les tartes aux pommes ?
- Pas seulement celles aux pommes.
- As-tu déjà réfléchi à ce que c'est une tarte aux pommes ?
- Jamais. Quand j'en mange une je n'y pense pas. Je la mange.
- Demande à un scientifique ce qu'il en pense. Tu vas voir. Il va l'analyser et la mesurer dans tous les sens et te dire qu'une tarte aux pommes est composée de farine, de sucre, de pommes, d'eau, de beurre et je ne sais pas quoi encore. Maintenant, pour te le prouver il prend sa formule et se met à réaliser une tarte aux pommes théorique. Pas la tarte de tante Mary ni celle de la voisine du 4ème étage gauche saupoudrée de cannelle qui sent si bon lorsque tu passes devant sa porte. Non, La Tarte. L'archétype de toutes les tartes sur Terre. Il empile tous les ingrédients sur la paillasse. D'abord un tas de farine, des œufs, du sucre, le tout en respectant scrupuleusement sa formule. Et tu sais ce qu'il se passe après ?
- Il la mange ?
- Non voyons... Il ne se passe rien.
Ham leva les yeux au ciel mais Mo' ne le vit pas.
- Parce qu'une tarte aux pommes c'est bien plus que tous les ingrédients. Tu me diras qu'il manque la cuisson. Mais çà dans la formule, c'est l'énergie. Et Dr Tarte aux pommes l'a posée aussi sur la paillasse. Un petit tas de bois qu'il a mis par-dessus tous les ingrédients. Tu vois où je veux en venir ? Ce qui manque dans son raisonnement, c'est la notion d'Emergence. Le Tout est plus Grand que la somme des Parties. Le réductionnisme c'est çà, tout réduire à des petits bouts, penser que c'est l'addition des ingrédients qui crée le plat, croire que l'on peut tout calculer, tout transformer, tout prévoir, tout gérer si l'on connait les ingrédients de base. Mais entre les ingrédients de la tarte aux pommes et la tarte elle-même, ce qui manque c'est la recette, et cette recette elle émerge de l'interaction des parties. La différence dans tout cela c'est tante Mary.
Il montra du menton le paysage qu'ils traversaient.
- C'est comme çà ici. Rien n'émerge. Pas de tante Mary.
Ham hocha la tête en signe d'assentiment.
- Ceux qui suivent la voie du Singe ne s'occupent pas trop des formules Mo'. Tout fonctionne à l'instinct. Personnellement je m'en suis toujours contenté. A chaque jour suffit sa peine et ses solutions temporaires.
- Cela ne m'étonne pas vraiment de toi répliqua Mo'. Tu ne vois pas plus loin que le bout de ton museau.
Ils marchèrent encore plusieurs jours. L'orage roulait en fin d'après-midi avec un bruit de camion qui brinqueballe sur un pont métallique. Il pleuvait ensuite et ils se refugiaient sous le chariot en attendant que la pluie cesse. Ham et Mo' se disputaient un peu moins. Mo' évitait de paraître trop condescendant. Ham s'empêchait de mettre systématiquement en doute la moindre théorie de Mo'. Ils finirent par approcher d'une ville. De loin ce n'était que des bâtiments de briques émergeant d'une gaze bleutée, un étalement de boîtes posées au hasard le long d'une rue principale. Mo' proposa de s'y arrêter pour se reposer un peu. Ils étaient sur la Piste de la Lune dit-il mais la Lune était encore loin et mieux valait ménager ses forces.
- Je dois d'abord voir les signes dit Mo' tandis qu'ils approchaient des prémisses de la cité.
- Quels signes ?
- Les Signes qui me diront si c'est une bonne ville. Si les habitants risquent de nous en chasser à coup de pierres, je préfère le savoir tout de suite.
Ham fronça les sourcils en le regardant.
- Tu comprendras bientôt, je ne t'ai pas encore tout dit. Il te reste bien des choses à savoir.
Au moment où il prononçait ces mots un homme qui venait dans leur direction s'arrêta en les apercevant. Il portait un baluchon sur l'épaule et ses vêtements disparaissaient sous la poussière. Le cuir de ses chaussures était réduit à une croute bouillie par la marche. Ham reconnût l'allure et la démarche d'un Hobo solitaire. Lorsqu'ils parvinrent à sa hauteur l'homme enleva son chapeau. Ham y remarqua de larges traces salines de sueur. L'homme porta la main droite contre son cœur et inclina la tête avec un large sourire.
- Reçois mon amitié Frère Souverain. Je ne m'attendais pas à te croiser par ici.
Mo' l'imita en enlevant son chapeau. Il porta lui-aussi la main à son cœur.
- Reçois la mienne Compagnon. Y-a-t-il beaucoup de Frères Arpenteurs dans la ville ?
- Quelques uns. Nous avons installé notre Jungle de la Bonne Famille près d'une vieille usine en bordure de la rivière.
- Porte la nouvelle sans tarder. Mo' est ici, il demande à réunir une Convention des Gens Biens. Que tous les Compagnons qui le peuvent nous rejoignent. Que l'on prépare du Jus de Pied. En grande quantité.
Le visage mangé de barbe du Hobo s'illumina d'un sourire. Il fit demi-tour et repartit au petit trot dans la direction d'où il était venu. Lorsqu'il fût presque hors de vue il se retourna comme s'il avait oublié de leur dire quelque chose. Il fit signe en agitant son chapeau.
- Content de te revoir Mo' leur cria-t-il. Tu n'as pas changé Frère Souverain ! Toujours le même visage, je te reconnaitrai entre tous même si des siècles s'étaient passés !
Ham le vit remettre son chapeau en place et donner une tape dessus pour qu'il tienne bien puis il se remit en route après avoir trébuché sur le trottoir.
Ham interrogea Mo' du regard.
- Frère Souverain ?
- Tu comprendras plus tard. Je dois d'abord lire les messages laissés par les Arpenteurs qui sont passés avant nous.
Ham secouait la tête en regardant disparaître au bout de la rue déserte la silhouette du Hobo.
- Du Jus de Pied ? du Jus de Pied ? mais c'est quoi ?
Mo' se mit à inspecter les alentours. Ce n'était que des clôtures entourant des zones mortes, des entrepôts de briques noircis assiégés par des touffes d'herbes folles, des esplanades sans destination particulière. S'il existe un espace entre les galaxies, alors il ressemble à cela. L'interzone. La fissure entre les mondes. La terre qui n'appartient à aucun homme. Le lopin perdu, orphelin de propriétaire, royaume des rongeurs et des bêtes grises. Le jardin des chats affranchis de leurs maîtres, la vigne sauvage des maîtres affranchis de leurs règles. Mo' s'approcha d'une clôture dont le grillage déchiqueté s'était enroulé sur lui-même et trainait par terre. Un panneau frappé d'une interdiction d'entrer était accroché au poteau soutenant le grillage. Un dessin y avait été tracé à la craie. C'était un demi-cercle figurant une vasque ou une coupe. Au centre se trouvait un point.
- C'est bien dit-il. Les flics sont tolérants ici. Ils ne viendront pas faire la loi dans notre Jungle.
Mo' dépassa le panneau d'interdiction et entra dans la cour de l'usine désaffectée. Ham le suivit. Le sol était jonché de morceaux de bois fracassés. Les vitres des bâtiments étaient brisées et l'on entendait des roucoulements de pigeons et des froissements d'ailes à l'intérieur. Un wagonnet réduit à l'état d'un soufflé de rouille était couché sur le côté. Il avait déversé sur le sol son contenu de vieux papiers et de classeurs. Ham se dit que l'abandon des choses ressemblait à une guerre contre soi-même. Mo' montra du doigt l'une des portes du bâtiment principal. Un grand signe y avait été tracé à la craie. C'était un rectangle à la forme sommaire. De l'angle situé en haut et à droite, un trait s'échappait de la forme.
- Pas de problème pour l'alcool. Le Jus de Pied va couler à volonté dit Mo' en suivant le tracé du doigt.
Ham s'approcha pour étudier le dessin. Cela ne lui évoquait rien d'autre qu'un gribouillis d'enfant. Mo' ramassa un morceau de plâtre qui avait visiblement servi à le tracer. Il repassa avec soin sur les parties à demi-effacées.
- C'est écrit en langue des Hobos. Tu ne peux pas la connaître.
- C'est la première fois que je vois çà.
- Si, bien sûr tu a déjà vu des signes comme celui-là mais tu ne les remarquais pas. Ils se fondaient dans les murs. Ce n'était que des taches à tes yeux, rien ne les distinguait du reste. Les mots étaient là et tu ne les voyais pas. Il y en a partout. Où il y a des hommes il y a toujours des Hobos et où il y a des Hobos il y a des signes sur les murs. Les Hobos sont très bavards, ils aiment se laisser des messages.
- On écrit des livres avec ?
- Non pas de livres, seulement des marques sur les murs, les portes, les barrières, les trottoirs, les piliers de ponts, les panneaux de signalisation, les troncs d'arbres, quelques fois une simple trace dans la poussière sur le bas-côté de la route. C'est important de laisser des indications pour les Frères Hobos qui passeront par le même endroit que toi. Cà leur permet de savoir à quoi s'en tenir sur ce qui les attend. Peut-on dormir sans crainte dans les pâturages ? Y-a-t-il quelqu'un pouvant offrir l'hospitalité ? Les flics sont-ils coriaces ? Bien d'autres choses encore.
- C'est toi qui as inventé ce langage ?
- Non. Il a toujours existé. Les Hobos ont toujours été là mon petit Ham... Tu n'as jamais remarqué des gens passer au loin de ton regard, comme s'ils marchaient au-dessus de l'horizon ? Comme une forme de découpe, un profil donnant de la tête contre le vent ? As-tu déjà croisé des vagabonds avec baluchon sur le dos, pressés comme si une affaire requérait leur présence séance tenante en quelque lieu ?
- J'ai déjà eu des rêves de cette sorte.
- Ce n'était pas des rêves. Ces silhouettes que tu as aperçu c'était des Arpenteurs. Dans le langage des Gens Biens - notre Confrérie - nous nous appelons des Arpenteurs. Dans le tien nous sommes des Hobos, des vagabonds, des clochards. Peut-être m'as-tu déjà croisé une fois d'ailleurs.
- Je me serai rappelé de toi.
- Encore le visage ?
- Non le chapeau. Tu as tout de même remarqué qu'il n'est pas vraiment à ta taille ? Mais... Je me souviens d'un soir à Alamogordo, je me reposais dans la pénombre. Il faisait si chaud, je ne dormais pas. J'ai entendu marcher dans la rue. Un pas ferme. Je me suis levé, la fenêtre était ouverte. Un pinceau de lune dessinait une silhouette. Un bon marcheur qui pourtant boitait, baluchon sur l'épaule. Veste rouge sombre.
- Sam Pied-de-Fonte ! Tu le verras ce soir, je suis sûr qu'il ne voudra pas rater une Convention de Gens Biens.
- Vous faites de la politique ?
- Je ne pense pas que l'on puisse qualifier nos Conventions de « politiques ». Mais cela a un rapport avec la politique de la Confrérie des Gens Biens. Lorsque les lieux sont propices, et tu vois, ce rectangle avec la barre en haut, cela signifie que la ville est sûre - si la barre était de l'autre côté, cela voudrait dire le contraire - donc, quand les lieux sont propices nous établissons un campement, une Jungle dans notre jargon. Les Compagnons se passent le mot et tout le monde y rapplique. L'information circule vite. Représente-toi des petites billes lancées dans toutes les directions et qui s'entrechoquent. La réaction en chaîne. Tout circule mieux lorsqu'il n'existe qu'un seul niveau. Il nous faut à peine quelques heures pour remplir une Jungle. Le voisinage n'apprécie pas toujours. Cela fait peur des gens inoccupés. Parce que justement, on les soupçonne de ne pas être si inoccupés que cela et de se livrer à des choses louches.
Mo' effaça du plat de la main tout le dessin et se mit à tracer rapidement un X avec un œil de part et d'autre coincés dans l'angle de la lettre.
- Tu te rappelles de cette forme ? On l'a vue sur la route.
Cela évoqua un vague souvenir à Ham. C'était juste avant leur bivouac en haut de la montagne. Il se rappelait avoir vu Mo' le recopier dans son carnet.
- Tu sais ce que cela veut dire ?
- Non. Je donne ma langue au chat.
- Cela voulait dire qu'il y avait un bon coin pour dormir pas loin.
Il effaça le tout avec le dessous de sa manche et entreprit de dessiner autre chose. La forme était plus complexe. Mo' s'appliquait en faisant crisser le morceau de plâtre. Il le brisa en plusieurs morceaux dans une courbe du trait. Ham reconnût tout de suite la forme d'un animal. C'était un chat un peu difforme et il se dit que Mo' n'était pas très doué pour le dessin.
- C'est un chat.
- Exact dit Mo' en tapotant la porte. Cela veut dire «Ici vit une femme au grand cœur ». Cela doit te plaire ? Rapport à tes rêves.
Mo' effaça rapidement le chat et redessina la première forme, le rectangle avec le trait. Il jeta le morceau de craie et se frotta les mains. « On ferait bien de se mettre en route, la Jungle ne doit pas se trouver bien loin du fleuve. » dit-il en se dirigeant vers la rue.
Aucun panneau n'indiquait le chemin de la rivière et ils suivirent celles des rues dont la pente signalait que l'on s'en rapprochait. Ils marchaient au milieu de la chaussée en tirant le chariot, bloquant quelques fois la circulation sporadique des faubourgs. La plupart des boutiques qu'ils croisaient étaient de celles que l'on rencontre dans les quartiers déchus. Magasins de prêt sur gages, brocanteurs vendant des tuyaux de fonte récupérés dans les décharges, salons de coiffure aux vitrines grises de crasse, bars aux enseignes pâles comme des aquarelles, surplus de l'armée croulant sous les rangers ayant connues le sable de Normandie. Contre les façades des immeubles de brique les paliers des escaliers de secours servaient de terrasse. Du linge y pendait, de petites tables bricolées et des fauteuils en osier y avaient été installées. Ham imagina des soirs grenat où l'on pouvait s'y refugier pour fumer, bercé par le chant des poivrots montant du trottoir. Ils finirent par apercevoir au loin le ruban sale de la rivière. Un pont métallique l'enjambait. Mo' pointa du doigt une direction. Le long de la rive, au cœur d'une zone située entre la voie de chemin de fer et l'eau s'élevaient des ficelles de fumée. L'endroit baignait dans une enveloppe de gaze bleutée.
- La Jungle de la Bonne Famille ! Il y a déjà pas mal de monde d'installé, j'en ai l'impression dit Mo' la main en visière sur le front.
Ils se remirent en route et il leur fallut encore traverser les rails, soulevant le chariot et manquant de briser une roue pour parvenir à l'orée de la Jungle.
C'était tout juste les prémisses du soir. Le campement occupait une zone livrée aux ronces et aux débordements du fleuve. De loin en loin des foyers brûlants toutes sortes de bois - il sembla même à Ham y remarquer une rame - lançaient des gerbes d'étincelles. Elles formaient des essaims de lucioles courant se jeter dans l'eau brunâtre de la rivière. Autour des feux des groupes d'hommes et de femmes s'activaient à la préparation du repas. Ham n'avait jamais vu autant de vagabonds réunis en un même endroit. Une femme accroupie par terre portant capeline relevée sur la tête tournait le contenu d'une casserole. Un homme en redingote défraichie et haut de forme cabossé s'évertuait à scier en deux une guitare dont chaque corde lâchait une plainte avant de succomber. Un marin trapu passa devant eux, les bras chargés de bouteilles. Il enjamba un homme portant veste de tweed et pantalon pied de poule en train de lire allongé par terre. Une fille à cheveux courts, jean fuseaux, t-shirt blanc et rangers fendait des bûches. A côté d'elle un type portant lunettes cerclées en métal et nœud papillon de guingois plumait un poulet. Une rumeur de chants lointains, d'appels lancés d'un bord à l'autre, de tintements d'objets et de craquements de bois était emportée par le fleuve. La ville luisait au-delà, le reflet de son bouquet de têtes lumineuses formant dans le ciel une ombrelle orangée.
- Les voilà, Ham. La Bonne Famille, les Gens Biens !
Un air de musique leur parvint, des notes de piano baignées d'eau et quelques fois noyées par les rires. Cela venait de la rivière. Là-bas, à demi immergé dans l'eau stagnante de la rive boueuse, un piano droit dépouillé de ses panneaux luisait dans la pénombre. Il penchait sur le côté, prêt à se coucher dans le courant. Assis au clavier sur une caisse retournée, portant salopette dont les bas avaient été roulés pour ne pas être trempés, une silhouette longiligne et musculeuse faisait courir ses mains noires sur les touches blanches. A son côté une femme hochait la tête pour accrocher le rythme de la mélodie. L'eau lui montait jusqu'à mi-cuisses et le courant agrippait le voile de sa robe. Elle avait les yeux clos lorsqu'elle se mit à chanter. Les mots jaillirent, clairs, doux, et des têtes quittèrent leur occupation pour se tourner vers elle. « Summertime..., and the livin' is easy... Fish are jumpin', and the cotton is high... ».
Ham se laissa bercer par le chant. Au-delà des silhouettes le jour n'était plus qu'une fine ligne incandescente sur l'horizon. Un train de marchandises se mit à gronder en approchant, couvrant par intermittences la musique.
- C'est John Henry au piano. Mighty John ! dit Mo'. Il te racontera son histoire. L'homme le plus fort du monde, l'As du marteau. Tu n'en croiras pas tes oreilles.
Il n'y avait ni tentes ni abri dans le camp et les affaires des uns et des autres jonchaient le sol. Ham comprit pourquoi on appelait cela la Jungle. Faire un pas sans marcher sur un vêtement, envoyer rouler une bouteille ou buter contre une caisse semblait impossible. Ils laissèrent le chariot près d'une pile du pont et déchargèrent le coffre. Comme ils s'approchaient des feux plusieurs visages se tournèrent vers eux. Une voix s'éleva.
- C'est Mo'. Mo' est là !
L'appel se répercuta dans tout le camp. Mighty John cessa de jouer et se retourna.
- Frère Mo' est parmi nous !
L'Arpenteur qu'ils avaient croisé à l'entrée de la ville vint les aider à porter le coffre. Derrière lui des hommes et des femmes approchaient.
- J'ai fait circuler l'invitation aussi vite que j'ai pu. Çà arrive de partout. L'Alliance reconstitue son Maillage. Uppercut Kid, le Môme Lourd, Sally Cœur Pourpre, Sam Pieds-de-Fonte, la Libellule, et je ne sais pas qui encore sont déjà là. Personne ne voudrait rater une convention avec toi.
Mighty john fendit la foule et donna une tape sur l'épaule de Mo' « Le trône t'attend Frère Souverain. » lâcha-t-il et Il attrapa l'Arche. Il la jeta sur son épaule comme s'il s'agissait d'un simple baluchon. Mo' et Ham le suivirent, traversant la foule de Hobos qui les saluaient en portant la main à leur cœur. Ham ne savait pas comment il devait se comporter. On faisait peu de cas de lui mais il eut droit à son lot de tapes sur l'épaule. Il n'osait pas répondre aux saluts car cela pourrait leur sembler sacrilège. Les interpellations amicales fusèrent. « Heureux de te revoir Mo' ». « Tu as repris la route ? ». « Cela faisait longtemps ». « Amitiés Frère ! ». John Henry déposa le coffre près d'un feu. Une caisse retournée occupait le centre du cercle autour duquel les hobos s'étaient réunis. Mighty john la montra de la main. « Ton trône t'attends, Frère. Personne ne l'a occupé pendant ton absence ». Comme s'ils voulaient appuyer les dires de Mighty John, plusieurs de ceux qui étaient autour d'eux hochèrent la tête. Mo' s'y installa confortablement en en tapotant les côtés.
- Ma bonne vieille caisse dit-il, vous ne l'aviez donc pas brûlée ?
- Plutôt crever de froid ! cria quelqu'un dans l'assemblée.
- Eh bien vous me faites tous plaisir par cette attention.
Il se releva et s'approcha du feu. Quelqu'un habillé en cuisinier, ou plutôt, selon Ham, quelqu'un voulant faire croire qu'il était habillé en cuisinier s'approcha de Mo' une louche à la main. Il la plaça là où il imaginait être sa bouche.
- Du bon Jus de Pied Mo'. Le meilleur.
Ham ne pût s'empêcher de réprimer un frisson. Les yeux globuleux du cuisinier laissaient présager le pire. Mo' s'empara de la louche et en but lentement le contenu. Le silence se fit et à part quelques craquements intempestifs du bois en train de se consumer, Ham ne pouvait entendre que la gorge de Mo' happant le liquide. Cela semblait interminable et il se demanda si le volume intérieur de la louche était bien égal à son volume extérieur. Mo' la leva enfin au-devant de lui et la tint comme un sceptre.
- Je déclare les débats ouverts !
Une pluie de cris, d'applaudissements, et de sifflets s'abattit sur Ham comme une volée de gravillons. Le cuisinier traina un tonneau près du feu et Mo' plongea la louche dedans.
- A toi l'honneur mon petit Ham.
Il se tourna légèrement de côté pour s'adresser à ses Frères.
- Je ne vous ai pas encore présenté Ham, le meilleur porteur d'Arche qui m'ait été donné d'embaucher depuis... depuis... voyons, un bail. Caractère rebelle mais esprit sincère. Goute moi cela, tu ne l'oublieras pas de si tôt.
Ham attrapa la louche que Mo' lui tendait en ayant conscience que tous les regards étaient tournés vers lui. Il approcha ses babines du liquide et se demanda s'il était normal de ressentir comme des picotements sur tout le visage avant même de l'avoir goûté.
Ainsi qu'il tenta de l'expliquer bien plus tard à Mo', le fait d'en avaler la première gorgée lui rappela les sensations ressenties en tant que cobaye lors de ces pénibles essais de V2 reconvertis en fusées. Essais infructueux et obstinés d'ailleurs, qui tous s'étaient terminés en vertigineuses plongées dans le désert du Mojave. A la différence que cette fois ci il ne lui semblait pas plonger mais s'élever, s'élever sans fin à des altitudes qui auraient fait rêver les plus doués des ingénieurs. Il tendit la louche au premier qui se présentait et se tourna vers le cuisinier.
- C'est très original. Quelle en est la recette ? dit-il d'une voix dont le timbre lui apparût comme transformé par une forte inhalation d'Hélium pur.
- Tu veux savoir ? En es-tu bien sûr ? Sache que tous ceux qui ont découvert ma recette ne sont pas restés vivants assez longtemps pour la mémoriser !
Ham se recula de quelques pas tandis que l'on s'esclaffait autour de lui. La louche se mit à faire des allers-retours entre les mains et le tonneau. Mo' grimpa sur sa caisse.
- Nous voici tous ensemble, Compagnons de la Poussière, vous les Arpenteurs du Temps, vous mes Frères. Amis des rails, Silhouettes du Soir, Voyageurs de l'Horizon calme dans le jour qui fuit, Amis ! Je crains que le temps de la contemplation des lignes ne soit terminé.
Mo' se frappa la hanche, là où Meg' l'avait blessé en lui tirant dessus lors de leur rencontre à Bethel.
- Je porte la marque. Ici. Celui qui m'a fait cela se fait appeler Dr Game mais son vrai nom est Meg', Megadieu. Vous l'avez peut-être déjà croisé sur votre route. Un prestidigitateur entouré de sa clique, les Minidieux. Grand, massif, un sniper au regard mort. Il est celui qui emporte les ponts. Celui qui brise les rouages, attire la foudre, vit de l'ennui et se nourrit de tristesse. Un oligarque du mal. Celui qui étouffe le désir, déchire les voies, découpe la toile. J'ai fait sa rencontre à Bethel, et il m'a lancé un défi. C'est un grand joueur. Le jeu est un passe-temps en son Olympe de catafalque. Pas une journée sans qu'il ne lance les dés. Peu importe comment ils retombent, ce qu'il veut c'est jouer. On dit qu'il pratique le ball-trap céleste avec des planètes entières, que toute souffrance est sa beuverie. Je l'ai vu à l'œuvre. C'est un Fils des Ténèbres ! Nous sommes les Fils de la Lumière !
Une clameur s'éleva, elle roula du fond de l'assemblée comme un mascaret à son heure venue.
- La Guerre des Fils des Ténèbres contre les Fils de la Lumière ! Voici ce que je vois venir à nous. Un galop de nuages blancs contre un hérissement de lances noires, un torrent d'eau surgissant du cœur de la Terre pour noyer un vieux marécage, toute une forêt d'agiles félins affrontant un essaim de frelons !
Ham n'avait jamais entendu Mo' parler avec une telle force ni une telle conviction. Il lui sembla que des filaments électriques s'extirpaient de son visage opaque pour toucher chacun en son cœur profond. Il sentit le sien faire des bons, il battait au rythme de ses mots, l'hymne de sa respiration devenait la sienne. Il agrippa la louche au passage et la plongea dans le tonneau en manquant d'y basculer lui-même.
- Lançons nos forces sur les routes, surveillons ses agissements, suivons sa marque fétide, espionnons ses tricheries. Il y a beaucoup à faire... beaucoup. Lorsque je l'ai rencontré je m'étais mis en route. J'avais une mission. Quelques jours avant d'arriver ici j'ai vu des signes dans le ciel m'enjoignant de suivre la Piste de la Lune pour unir ce qui fût désuni, rendre possible l'impossible, faire en sorte que le contingent ne se mue en déterminé.
- Au fait tu en es où de la théorie sur les pigeons ? lança une voix dans le fond.
- Et l'histoire des ombres sur les murs, du nouveau ?
- Il faut que je te parle du vent Mo', j'ai de nouvelles informations !
- Oui merci, merci, tout cela avance mais ce n'était pas ma priorité à ce moment. Je cherchais à unir des lignes divergentes, prouver que tout ce qui a bifurqué un jour peut... refurquer. Vous êtes mes compagnons depuis tant d'années, à me rapporter vos observations. Temps qui passe en poignées de sable jetées contre les visages. Ombres suspendues aux murs de briques. Couleur des voitures qui prennent la voie de droite dans Main Street à Keene, New Hampshire, vers 17h00, chaque mardi. Parfum du matin, à l'Est, ici, partout. Formes récurrentes des brumes à la surface des lacs. Orientation des gouttes et tracé de leur route sur les vitres des fenêtres. Lacis des traces de sel sur les rochers chevelus. Température des sentiments de la nuit en veillant dans les rues, notant les rêves de ceux qui sont si fatigués. J'ai bien reçu vos messages, étudié tous vos rapports détaillés. J'ai compilé, trié, et additionné toutes ces données. Mais c'est un autre temps maintenant. C'est le temps de l'Alaska !
Il sauta de sa caisse et tapota le côté de sa jambe.
- Et que désormais il soit interdit de consommer la partie de tout animal où se trouve le nerf sciatique.
- Il en sera fait comme tu le dis Mo'.
- Pas de problème.
- C'est toi qui vois.
- Le tonneau est vide, quelqu'un peut en amener un autre ?
Dans les heures qui suivirent, ou peut-être les jours, voir même les années car Ham n'était plus très sûr de la vitesse d'écoulement du temps il lui sembla que les tonneaux de la mixture au goût de muscade et au parfum de cannelle dont l'origine se révéla être celle de pieds de canne à sucre, apparaissaient puis disparaissaient sous ses yeux engourdis. Il y eut des chansons, Mighty John joua du piano, une odeur de viande rôtie flotta dans le campement, on se bouscula pour avoir sa part et pendant tout ce temps Ham observa le déroulement de la Convention assis à quelques pas du coffre où Mo' se tenait, parlant et riant avec les autres Arpenteurs. A un moment, tandis que Mighty John venait s'assoir en tailleur près d'eux et posait devant lui le marteau qu'il ne semblait jamais quitter, Mo' montra Ham du menton.
- Raconte-lui John, comment tu es devenu Mighty John.
Les autres semblaient déjà connaître l'histoire mais ils formèrent petit à petit un cercle dont John et Ham situaient le centre.
- Je m'appelle John Henry. Ne me demande pas quand je suis né ni où je suis né, mais sache que lorsque j'ai vu le jour j'étais esclave. J'ai récolté le coton plus que tu ne peux imaginer et lorsque mes chaines furent brisées on m'offrit un marteau. Ce marteau que tu vois.
Il l'attrapa et le tendit à Ham mais lorsque celui-ci voulut l'attraper à deux mains son poids l'entraîna en avant. Il tomba face dans le sable.
- Tu sais ce que c'est ce marteau ? C'est un marteau de poseur de voies ferrées. Il sonne comme l'argent, il brille comme l'or dit-il en le caressant. Un jour le Chef m'a dit «John Henry, ce marteau est pour toi. La Cheasapeake & Ohio Railway veut raccourcir ce pays, elle cherche des hommes forts. Prends-le, il est à toi. ». C'est comme cela que je suis devenu poseur de voies. Dix heures par jour. As-tu déjà posé des voies ?
Ham s'essuya le sable du visage et hocha la tête en signe de dénégation.
- Laisse-moi te montrer.
Le cercle des spectateurs se recula. Mighty John se releva, se campa sur les jambes et frotta ses paumes sur le devant de sa salopette. Il attrapa la masse à deux mains puis fit un geste lent et gracieux pour la lever au-dessus de sa tête. On eut dit qu'une plume venait d'être soulevée par le vent. La grande silhouette se découpa contre le feu derrière lui. La tête du marteau, brillante, heurta le ciel et gratta des étincelles aux étoiles qui retombèrent en pluie tout autour d'eux. Le marteau oscilla puis répondant à un ordre imperceptible de son porteur il fonça vers le sol. Lorsqu'il frappa la terre celle-ci trembla avec un bruit de gong. Ham fût soulevé dans les airs. Il flotta un moment, fit quelques galipettes dans l'air bruissant de la nuit, toucha la voûte du ciel du bout de ses doigts, regarda les visages tournoyants qui suivaient son vol puis retomba de manière éparpillée, bien que, à son propre contentement, encore tout entier. Il y eut quelques applaudissements. Mighty John se rassit en tailleur, marteau posé en travers des jambes.
- C'est comme cela poser des voies. J'ai raccourci tout le pays, jour après jour et le Chef m'a dit « John Henry, tu es le meilleur poseur de voies, tu es l'homme le plus fort du monde, pour sûr ». Et j'ai continué. J'ai dessiné de grands traits dans les prairies. Prends la carte de ce pays, suis les lacets noirs de la trame qui l'enveloppe de sa suie. Je les ai tous tracés de mon poing. J'ai longé les champs de coton où je me cassais le dos enfant. J'ai vu un océan, puis l'autre. Le désert aussi, et foré les montagnes. Tout cela avec mon marteau. Et puis le Chef est venu un soir. Il a dit «Le temps passe John Henry, les machines ont des muscles, demain tu rendras ton marteau car désormais il en est de nouveaux qui pensent par eux-mêmes et se nourrissent de vapeur. ». J'ai dit au Chef « Chef, aucun marteau à vapeur ne peut avoir les biceps de John Henry. ». Le Chef a dit « C'est ainsi John Henry, ton temps est passé. ». J'ai dit « Chef, organise une compétition entre ton marteau à vapeur et moi. Demain midi, au pire du jour, une heure à marteler chacun. Deux voies parallèles. Fais cela pour John Henry ». Les hommes regardaient le Chef et le Chef a dit « Ok John Henry. Une heure. Au plus chaud ». j'ai dormi et le jour est venu. Le matin il faisait blanc tremblant d'un bout à l'autre de l'horizon. La fournaise du rail.
Autour d'eux, rythmant les phrases de Mighty John, des Hobos s'étaient mis à frapper dans leurs mains en un tempo lent. Quelqu'un lança « Mighty John ! » en jetant le ty de mighty dans la fournaise du feu de camp.
- Le Chef avait fait déposer une série de cent traverses parallèles aux cent traverses de la voie à tracer. Il a dit « Réfléchis John Henry, regarde comme le poumon de ce marteau est fort ». Le marteau à vapeur grognait sur ses rails, c'était un grand poumon monté sur des roues, avec un poing d'acier à l'avant pour frapper. J'ai dit « Donne le départ Chef ». Les compagnons formaient deux longues files, elles s'étiraient vers l'horizon. Au loin ce n'était que des poussières d'hommes. Le Chef a sorti son revolver, il l'a levé et dit « Maintenant ! ».
Les claquements de mains accélérèrent leur rythme. Ham se rendit compte qu'il s'était mis à frapper dans les siennes aussi.
- La machine marteau a grincé. Ses babines expulsaient une mousse de vapeur, on l'appelle çà la rage des machines. Elle s'est mise à pousser des cris et j'ai poussé le mien. Toute une armée soulevait mes mains pour hisser le marteau. Lever la masse, aveugler le sol de son jaillissement d'or, entendre son tintement d'argent quand le clou unit rail et traverse, s'éponger le front, avancer d'un pas, lever la masse. La Machine marteau avançait, nos coups s'affrontaient. Le Chef suivait à son côté en lui donnant des ordres secrets. Il marchait d'un pas lent, je levais la masse. Il regardait sa montre-gousset, j'abattais mon poing. La Machine marteau bondissait en avant, je poussais mon cri.
- Mighty John ! cria Mo' à son tour.
- Le soleil hésitait à s'enfoncer dans le ciel, il tremblait sur place, il lui arrivait de reculer puis de repartir en avant. C'était le balancier d'une pendule. Le Chef a dit « Tu fatigues John Henry, laisse tomber. ». La vapeur m'entourait, des bras diaphanes tirant les miens en arrière, je n'y voyais plus rien. Il me semblait avoir dépassé l'horizon, je m'attendais à voir le marteau frapper le vide. Les compagnons venaient sous mon visage et leurs regards me relevaient d'un bond. Lever la masse, aveugler le sol de son jaillissement d'or, entendre son tintement d'argent quand le clou unit rail et traverse, s'éponger le front, avancer d'un pas, lever la masse. Le Chef a dit « Ton cœur ne tiendra plus longtemps John Henry. ». Je le sentais cogner contre ma poitrine, il voulait s'échapper et tressautait de panique. Il y avait un voile devant mon visage. Le ciel est devenu noir. La Machine marteau haletait comme un chien épuisé par sa course. Elle a poussé un long ululement puis s'est tue. Je lui ai répondu et j'ai fait encore un pas. Lorsque mes yeux se sont ouverts à nouveau, je flottais sur un lit de bras. Le ciel passait d'un côté et de l'autre, une fois, deux fois, encore et encore. Les rails étaient suspendus au zénith et allongé auprès d'eux, la Machine-marteau gisait dans les bras du Chef. Il pleurait en la berçant. Le Chef m'a regardé. Il a dit « John Henry, tu es l'homme le plus fort du monde, pour sûr. Savoure ta victoire, elle ne durera qu'un temps ».
- Et c'est ainsi qu'il est devenu Mighty John lança Mo'. L'homme qui a vaincu la machine !
Il y eut un roulement de cris et de sifflets. John Henry fixait la danse des flammes avec un demi-sourire. Il se retourna vers Ham.
- Et toi petit singe ? Qu'as-tu fait de ta vie ?
Ham poussa un soupir.
- Rien qui ne mérite de faire une chanson. Les petits singes ne font jamais rien. Ils n'ont pas d'histoire. Ils ne font que rêver. Ce ne sont que des créatures.
- Eh ! lança John Henry « Les petits singes ne font jamais rien ». cela pourrait faire un bon début pour une chanson ? Si on essayait... Passez-moi ma guitare !
L'homme portant redingote et haut de forme s'approcha avec un tas de bois en charpie dont s'échappaient des cordes.
- Désolé Mighty John, je voulais seulement voir comment c'est fait à l'intérieur.
Mighty John se releva d'un bond en poussant un cri.
Il s'en suivit une bagarre plus ou moins générale qui resta dans les mémoires de tous sous le nom de Grand Chambardement de la Convention du Fleuve. Ham, estimant que sa présence n'était pas vraiment nécessaire dans ce type de débat jugea bon de rester à l'écart. Il se réfugia derrière une caisse et s'émerveilla de la forme aérodynamique des corps passant et repassant dans le ciel au-dessus de sa tête. Certains accomplissaient de gracieuses vrilles tandis que d'autres semblaient à la recherche de la forme idéale du vol plané. Plusieurs corps s'amusaient à voyager dans un sens puis à voyager dans l'autre en ayant pris le soin d'ôter certains de leurs vêtements les moins adaptés au vol. L'homme en tweed et pied de poule passa devant lui son livre en main.
- C'est vraiment pénible ces Conventions, il faut toujours que l'on en arrive à se dire ce genre de choses. On ne peut jamais lire tranquille ! Qu'ils ne comptent pas sur moi dit-il en tapotant son volume.
L'homme s'éloigna en secouant la tête. Quelques instants plus tard Ham remarqua qu'une averse de feuilles imprimées se mettait à tomber tout autour de lui, transformant son abri précaire en versant de montagne enneigée. Ham attrapa celles qui lui recouvraient la tête et tenta de les regrouper en pile. L'homme qui pensait être habillé comme un cuisinier vint s'assoir près de lui avec un air soucieux.
- Je crois que j'ai un peu forcé sur la muscade, dit-il avec une moue.
Il y eut encore quelques gracieux lancers de corps mais leur vitesse, lorsqu'ils traversaient le ciel, s'était réduite à celle de nuages paresseux. Un petit nombre trouva tout de même le moyen de bousculer une Lune déjà tremblante qui pour finir tomba au sol avec une telle absence de bruits que l'évènement laissa perplexes ceux qui en furent témoins. Ham ne sût jamais vraiment comment s'étaient terminés les débats car il s'endormit enroulé dans sa couverture de feuilles. On se donnait à ce moment les derniers coups comme des embrassades.
Le lendemain matin, tandis que chacun gardait le visage plongé dans les volutes affleurant sa tasse de café, nul ne fût capable de lui faire un résumé fiable et circonscrit des conclusions de la Convention. Une brume flottait au-dessus de la rivière. Des camions courraient sur le pont en secouant sa ferraille. Des corbeaux exhortaient les membres de la Convention à s'activer. Mo' se racla la gorge.
- Je pense que tout bien réfléchi, et nonobstant certains détails que je passerai sous silence, nous pouvons considérer cette Convention comme une pleine et entière réussite.
Il y eut quelques grognements d'assentiment et Mighty John leva sa tasse de café comme un étendard. Celui qui pensait être habillé comme un cuisinier - et dont le nom se révéla être tout simplement « Le Cuisinier » - se redressa. Il ouvrit la bouche, hésita un instant, puis fit des gestes comme s'il chassait des mouches invisibles. Il se rassit et jeta une bûche dans le feu.
- Le temps est venu de se mettre en route dit Mo'. Tenez-vous prêt à mon signal. Maillez le réseau.
Tandis que Ham hissait l'Arche d'Alliance sur le chariot, Mo' conféra avec quelques Hobos. Ils formaient une mêlée compacte et se quittèrent en embrassades.
Ils cheminèrent plusieurs jours sur la Piste de la Lune et le temps et les pas aidant, Mo' et Ham devinrent comme des sortes d'amis. Il leur arrivait de se parler pour ne rien dire, simplement par plaisir de donner à l'autre des informations sur ce qu'il savait déjà, comme la température ou l'avancement du jour.
Un soir qu'ils bivouaquaient dans l'air tendre, Mo' demanda.
- Tiens au fait, on t'a déjà montré à quoi tu ressembles ?
- Non. Jamais. Pas de miroirs dans les fusées. C'est la procédure.
Mo' fouilla dans son coffre et en ressortit un cadre flétri. Il souffla dessus et le frotta avec un pan de sa veste. Ham vint s'assoir sur ses genoux et Mo' tint le miroir devant son visage.
- Alors ? dit-il.
- Tu me trouves comment toi ?
- Il faut de tout pour faire un monde.
Ham fit la moue. Mo' gloussa.
- Plains-toi ! Tu pourrais avoir des tentacules à la place des bras.
- Mo' ? tu crois qu'un jour moi aussi je pourrais devenir un Gens Biens comme vous autres ?
- Fils, Tu l'es déjà.
Ils en étaient à ce stade de leur amitié lorsqu'ils parvinrent le lendemain dans la zone d'influence de Moon-City. Des panneaux annonçaient la chose. Ils se tenaient au faîte d'une colline. Moon-City s'étalait dans la plaine en contrebas. Les alentours de la ville formaient une rosace d'asphalte. Des rubans noirs étaient parcourus d'objets oblongs filant en un feulement de métal. L'un comme l'autre avaient du mal à reconnaître les véhicules.
- Je ne pensais pas qu'il pouvait exister une telle ville souffla Ham.
Une voiture, presqu'une forme de flamme sans roues, remontait la colline en venant dans leur direction. Elle s'arrêta à leur hauteur. La portière eut un mouvement d'élytre et un homme se matérialisa devant eux. Portant costume à rayures blanches et bleues il était coiffé - à la grande surprise de Ham - de ce qu'ils identifièrent comme un canotier surmonté d'un ventilateur. Il marcha à leur rencontre avec un grand sourire.
- Bienvenue à Moon-City ! Besoin d'aide les Amis ? Appelez-moi Bob !
Il serra la main de Mo', serra celle de Ham, puis les regarda en doublant son sourire d'un froncement de sourcils.
- Cà va les gars ? pas trop de frelons sur la route ?
Voici la 2ème partie de mon 12ème épisode d'Alaska Seas. Au départ ce devait être un chapitre d'un seul tenant mais j'ai dû le scinder en deux. La première partie peut-être lue ici :
Alaska seas épisode 12, partie 1 : L'eau des Isserson
Les deux parties sont indissociables. Ayant publié la partie précédente il y a environ 15 jours, je me rends compte que cela ne facilite par la lecture. D'ailleurs je me demande si je ne parviens pas à la limite d'utilisation du blog. Mes épisodes étant de plus en plus longs (10.000 mots pour les deux parties de celui-ci), je me retrouve dans l'obligation de les publier à des dates de plus en plus espacées car je travaille « en temps réel ». J'ai mon plan, je sais où je veux aller mais je n'ai rien d'écrit à l'avance...
« Baker of the bread of abundance », Rockwell Kent, 1945
Ray resta longtemps étendu sur la table. Lorsqu'il décolla sa joue de la toile cirée Il lui sembla qu'il avait dormi. Sarah balayait pour ramasser les tessons de la cafetière. Elle faisait des cercles concentriques autour de la tache sombre du parquet. Les brisures de faïence formaient un petit tertre en son centre. Des trainées de poussière mouillée zigzaguaient autour. Jacob était invisible. Du dehors parvenaient des bruits sourds de bois remué. Ray fit crisser les pieds de la chaise et se leva. Sarah arrêta un instant son balayage et lui fit un petit sourire. Il baissa les yeux et chercha quelqu'un ou quelque chose à regarder qui ne pourrait pas connaître ses pensées. Un triangle de lumière était posé sur le pas de la porte. Il le franchit et fit quelques pas dans la cour. Le soleil se trouvait mélangé à l'air frais de mai. Cela faisait comme une bruine, de petites billes de glace en suspension dans l'air chaud. Il leva la tête vers le halo blanc du ciel et ferma les yeux. La chaleur redonnait forme à son visage. Il lui sembla que s'il avait pu se voir dans un miroir à ce moment alors il aurait constaté que ses traits se reconstituaient petit à petit, trait après trait, ligne après ligne. Il se demanda à quoi ressemblait Melvin dans sa tombe. Une eau opaque s'ébroua derrière ses paupières et il rouvrit les yeux en une panique de cils. Il aperçut Jacob près de la remise. Il faisait le tri dans un tas de bûche. Une hache était posée par terre. Jacob se baissait, attrapait le bois en assurant sa prise puis jetait la bûche sur le côté en manquant chaque fois de perdre l'équilibre. Ray alla vers lui et se mit à l'imiter. Il sortait les bûches de l'auvent pour les mettre de côté avec le tas à fendre. Quand Jacob faisait un tour, Ray avait le temps d'en faire deux et finalement Jacob se contenta de le regarder faire tout en s'épongeant le cou. Il ne pouvait détacher ses yeux de Ray. Il regardait ses gestes précis comme s'il s'agissait d'un exercice tout de force et de dextérité. C'était comme revoir un film que l'on a beaucoup aimé il y a longtemps, un film oublié, avec ses scènes qui vous attendrissent.
- Tu en as fendu des bûches avec Melvin hein ? tu te souviens ? dit-il. Il fallait que je vous arrête sinon vous auriez gâché tout le bois pour rien.
- Sûr Jacob. Mais c'était lui le plus rapide. Il avait plus de bras que moi.
- Oui le plus rapide.
Jacob s'assombrit. Il chercha autour de lui et tira une chaise poussiéreuse de l'ombre de l'auvent. Il la traina au bout de sa main et s'assit un peu plus loin, dans le soleil. C'était une vieille chaise dont on ne voulait plus et que l'on avait exilé dehors en attendant qu'elle ne se déchausse. Elle tangua mollement sous Jacob lorsqu'il se cala contre son dossier. Ray attrapa la hache et assura ses mains le long du manche. Il la soupesa, fit quelques petits mouvements pour s'assurer de son poids. Il posa une première bûche debout, leva l'outil mais le morceau de bois retomba sur le côté. La hache oscilla dans ses mains et il laissa ses bras retomber emportés par son poids. Il remit la bûche en place et leva les bras de nouveau. Mains jointes autour de l'axe, comme dans une prière. Cette fois le bois ne bougea pas. Le métal heurta son milieu et il se fendit net. Les deux parties tombèrent de part et d'autre de ses jambes. Il resta un moment à regarder la forme ligneuse allongée sur le sol. Il lui sembla qu'elle oscillait, se tortillait. Puis elle s'immobilisa.
Ray attrapa une autre bûche. Il refit le geste. Précis, net, retrouvant le reflexe, la visée, la détente, le calcul rapide et presque inconscient de l'économie d'énergie qu'il faut pour la fendre tout en conservant suffisamment de forces pour en fendre une autre. C'était comme une science qui devait devenir une routine, un évènement exceptionnel qui doit pouvoir être reproduit à l'infini. La sueur lui grattait les yeux. Il se revit en Normandie en train de s'essuyer les paupières lorsqu'il visait la cible dans le lointain, rien qu'un petit point verdâtre qui se dandinait dans les haies et qu'il fallait suivre au bout du canon. Et puis le point finissait par se fendre en deux. Le point se séparait. Une partie de ce point faite de souvenirs s'enfuyait, soufflée dans l'air qui sentait l'herbe. Une autre partie ligneuse, blanchâtre, se tortillait sur le sol en cherchant à avaler sans heurts le métal qui la fouillait.
Ray levait et relevait encore la hache. Il attendait le moment magique où elle ne pesait plus rien, où elle se dressait au dessus de la tête, comme libre, en apesanteur. Puis il la laissait chercher elle-même la gravité, faire poindre son tranchant grave et sérieux vers la bûche. Elle tombait lentement d'abord. Puis sifflant dans l'air froid. Sifflant dans l'air froid comme ces avions que l'on voyait dans les actualités. Jacob les yeux bordés d'une eau qui nimbait le bourrelet de ses paupières suivait cette lame. Il avalait sa course, son orbe gracieux, mathématique, vers le bois. Jambe maigre croisée sur l'autre jambe maigre flottant dans sa salopette délavée. Bras noueux terminés d'un mégot jaunâtre éteint. Jacob ne se lassait pas de la répétition du spectacle. Il aimait chaque fois la certitude de ce qui allait arriver. Parce que c'était sûr. Il n'y avait aucune place au doute, aucune contingence ne pouvait s'immiscer dans la course du métal. C'était comme l'image du destin, la vision de son confort, l'abandon que l'on peut ressentir à savoir que les quelques secondes qui viennent ne sont pas faites d'improbables peut-être. Ses yeux s'écarquillaient en voyant le tranchant lisse s'approcher du bois. Puis lorsque le métal happait la chair lignée, si tendre malgré son apparence rigide, il sursautait comme sous le souffle d'une bombe qui viendrait d'exploser dans la prairie. Ses yeux voulaient sortir de leurs orbites. Il émettait chaque fois sans s'en rendre compte un bruit de la gorge, un gargouillis, comme si quelqu'un l'étranglait sans vouloir desserrer son étau. Puis Jacob détournait les yeux de la bûche morte et scrutait le visage de Ray. Pendant une seconde peut-être deux c'était difficile à dire, Ray semblait transformé en chiffon de plaisir. Son corps ondulait en voyant la bûche exploser sous son coup. Des images surgissaient pour tatouer ses traits, vouloir s'emparer de lui et le changer. C'était des visages bûches qui filaient dans son regard. Sur l'écorce déchirée des traits apparaissaient. Ils s'unissaient pour prendre forme humaine. Yeux vides et lèvres serrées, teints blafards, poussiéreux. Des faces sans autre expression que celle de l'effroi du métal. Des faces qui se heurtaient à son froid et la glue de son tranchant. Bien que Jacob ne pût le savoir Ray connaissait tous leurs noms. Il y avait les bûches « Hans » les bûches « Kurt ». Il y en avait toute une forêt à abattre, plus dense que celle des Ardennes, aussi sombre, malade, et bruissante. Des arbres tous semblables qui tombaient et qu'il fallait débiter branche après branche. Des branches tordues qui cherchaient à se protéger de son acier, des branches nobles qui ne frémissaient pas sous son coup, des branches desséchées, affaiblies, qui s'effritaient au premier contact en une pluie d'écorces. Des branches à brouiller et à réduire en bouillie. En bouillie-Hans, en bouillie-Kurt, bouillie, bouillie, pour effacer l'image de Melvin se vidant de son sang. Une fois un arbre tombé, à peine avait-il roulé sur lui-même tout de neige collé, qu'un autre venait prendre sa place. Alors il fallait réarmer.
Lorsque la bûche se fendait, Ray ravalait un soupir mêlé de mots ânonnés. « Hans » ou « Ludwig », « Wolfgang » ou bien « Ralph ». Les noms s'extirpaient de sa bouche comme des insectes fuyant un cadavre empoisonné. Jacob se mit à parler sans même s'en rendre compte. C'était des mots sourds, lâchés presque sans desserrer les dents.
- Arrête, arrête fils disait-il, arrête. Ne te perds pas. Ne perds pas ton visage. Arrête çà. Je t'en prie.
Ce n'était qu'un grommellement, quelque chose qui semblait venir d'en dessous, ramper de sous la terre nue, aride, sèche de la cour de la ferme. Ray n'entendait pas. Les traits de sa face se déformaient. Il était difficile de le reconnaître à ce moment. Tout son être vivait sous l'emprise d'autres lois physiques. Il semblait grossir puis maigrir, sourire comme sous le coup d'un brusque plaisir puis ses yeux vides regardaient le sol, bouche entrouverte en respirant rapidement. Il paraissait vieux. Ses pommettes se mettaient à gonfler, se déformer, former des poches. Ses yeux disparaissaient dans les plis de sa peau.
Plusieurs fois Jacob avait ouvert la bouche pour dire quelque chose de plus mais il l'avait refermé avant d'avoir pu prononcer quoi que ce soit. C'était comme si les mots n'existaient plus dans le monde où il se terrait. Lorsqu'il n'y eut plus de bûches à fendre, quelque part vers le début de l'après-midi, alors que la dernière agonisait en perdant un peu de sa sève Jacob desserra les lèvres pour laisser passer un vieux filet de mots exsangues.
- Tu l'as eu ? dit-il.
Ray contemplait le tas de bois fendu. Il reprenait sa respiration par à-coups. Il se retourna et regarda Jacob avec des yeux vides, la hache toujours dans ses mains. Jacob tremblait.
- Tu l'as eu ? » répéta-t-il. Celui qui a tué mon petit Melvin, tu l'as eu ? »
Lorsqu'il prononça « Melvin » sa voix dérapa. Ray esquissa un pâle sourire qui ne voulait rien dire. Il posa la hache par terre.
- Je... C'est difficile. Enfin je ne sais pas Jacob. Je crois que je l'ai eu. Ce n'était pas facile. Il changeait tout le temps de nom et de visage. Quelques fois un vieux bonhomme genre Hitler-le-taré, et puis quelques fois rien qu'un gringalet qui tremblait avec ses joues toutes pâles barbouillées de boue tu vois et qui disait « Bitte ! Bitte ! » avant que je lui file un coup de crosse. C'était malin de sa part, tu vois le truc ? Je tirais, il tombait. Et hop il changeait de déguisement. Un malin. Je courrais après son visage, je l'avais cadré et il savait. Je lui fouillais les poches chaque fois, histoire d'avoir le nom. Je me disais que toi et Sarah vous voudriez savoir. Je les ai tous notés mais j'ai perdu le carnet. Il ne faut pas m'en vouloir. Peut-être dans une chambre. Un banc, un bar. Je ne sais pas. Je ne sais pas ce qu'est devenu ce foutu carnet. Une couverture noire. De la moleskine pour le protéger de l'eau. Mais après le retour d'Europe c'était tout le temps le Junk-Time. Le temps-poubelle.
- Junk-Time ? c'est quoi fils ?
- Tous les jours superposés, empilés comme de vieux matelas crasseux et pourtant ils ne forment rien, même pas une minuscule épaisseur. Ils s'annihilent, ils s'annulent mutuellement jusqu'à ne plus former qu'une croûte. C'est la gangue du Junk-Time. Elle te gratte et tu t'arraches la peau du dos à force de gratter. C'est comme vivre dans une poubelle. Imagine. Chaque matin un mec vient soulever le couvercle et te hurle « C'est lundi ! » et puis il le referme violement jusqu'au prochain lever de soleil. Cela veut dire çà Temps-Poubelle. J'ai connu une fille à cette époque. Lorraine. Je ne sais pas ce qu'elle devenue maintenant. La seule image qu'il me reste d'elle c'est une après-midi. On avait fait l'amour. Elle s'était endormie sur le côté en chien de fusil et j'étais venu m'emboîter tout contre elle comme son exacte réplique. Je m'étais endormi aussi. Et puis par la fenêtre ouverte un souffle de vent est venu se poser sur nous. Elle a eu un petit frisson et je me suis réveillé. C'est cette image là que j'ai gardé. La forme douce de son épaule, la blancheur de sa peau, mon regard suivant le dessin de son cou, les cheveux coulant derrière son oreille. Je me suis penché et j'ai déposé un baiser dans ce creux chaud baigné de son parfum. Elle a murmuré quelque chose et j'ai vu un demi-sourire se dessiner sur son visage endormi. Ce n'était pas du Junk-Time çà. Cà s'appelle du No-Junk-Time en langage de combat. On avait pris une petite chambre près du Pier 17, un vieil immeuble de briques traversé de courants d'air. Quelques fois je passais ma journée assis sur le lit à regarder le frigidaire mais ce n'était pas lui qui m'intéressait. C'est l'ombre des bruits qui rôdaient au-delà de la fenêtre que je scrutais. La rumeur de tous ces gens qui croyaient en la ville. Parce que vivre ce n'est pas se déplacer, mais croire. Pour marcher, faire chaque pas, ce n'est pas de jambes dont tu as besoin mais d'une foi quelconque. N'importe laquelle. Si tu n'en possèdes pas, tu restes assis et le frigidaire te parle. Celle de la Ville est la plus forte. Et je pouvais entendre cela, j'en avais la capacité. La prière de leurs klaxons, le martellement des talons sur les marches des temples bureaux. Chapeaux obliques, frocs en lame de couteau, une Camel dans le bec, le poignet qui mouline en découvrant la montre bracelet, l'heure exacte où s'empalent les rendez-vous, les « Comment allez-vous ? » « Oh très bien merci » « Merveilleux ce temps ! » « Très bon pour les affaires ! » « Tout est toujours bon pour les affaires ! » « Ah-ah-ah ! » « Oh-oh-oh ! ». J'entendais les autres croire en le Pouvoir de la Ville. Ils étaient dans son courant. Ils nageaient et j'entendais le clapotis de leurs bras. Ils aimaient cette eau. Elle leur était fraîche, matin après matin. C'était leur eau, leur fleuve, leur culte. Tout coulait. Mais ce n'était pas pour moi. On a gagné la guerre, tu le sais çà Jacob ? Oui bien sûr tu le sais, il s'est passé tant d'années depuis. Mais tu vois je n'en faisais pas partie. Loraine rentrait le soir et je n'avais pas bougé de ma place. Elle préparait quelque chose à manger en me parlant des histoires du bureau, les filles, les petits amis qui les attendaient dehors, pourquoi moi je ne venais jamais la chercher pour rentrer à la maison main dans la main, en faisant des détours de vitrines et de parcs. Je lui parlais de Melvin, la Normandie, tout ce fleuve noir qui coulait en moi et dans lequel je me noyais. Elle ne disait plus rien. J'entendais les placards claquer. Elle ouvre. Elle ferme. Elle tourne sur elle-même dans la minuscule cuisine. Elle pose un couteau, il tinte. Quelque chose que l'on jette dans la poêle, il grésille. Et puis le silence dans lequel enfle le bourdonnement du frigidaire. Alors elle poussait le bouton de la radio. C'était çà avec Loraine. Un jour elle m'a dit « Je crois que je suis enceinte, j'ai tout le temps mal au cœur ». Elle venait tout juste de rentrer. J'ai merdé. J'ai juste dit « Enceinte de qui ? ». Après je crois qu'elle est partie, à moins que ce ne soit moi. C'est ensuite que j'ai commencé à écrire à Melvin. Je mangeais des pilules avec de la bière. Et puis un jour je me suis rendu compte que la plupart de mes connaissances étaient des clodos. Le pire avec le Junk-Time c'est que tu ne peux plus rien retenir. Tout se glisse dans la bonde au fond de l'évier du Junk-Time. C'est par là que le carnet a dû filer. Je me suis penché, il est tombé avec tous les noms. Tu vois ce que je veux dire Jacob ? Je crois qu'il court encore tu sais, celui qui a tiré sur Melvin. Mais ne t'inquiète pas. Cette fois je ne vais pas le lâcher. J'ai compris bien des choses ces derniers temps. Je crois que tout ceci est un jeu pour lui.
Ray prononça sa dernière phrase en fermant les yeux. Une bûche glissa du tas derrière lui et libéra des papillons de nuit qui y nichaient. Ils se mirent à voleter en tous sens, effrayés par ce monde de lumière. C'était des Sphinx Tête de mort. Ils tournoyèrent près du visage de Ray. Il resta un instant silencieux entouré des paillettes cendrées qui se détachaient de leurs ailes. Puis ses yeux se rouvrirent lentement comme sous l'effet puissant d'un alcool noir et sirupeux. Jacob se racla la gorge.
- On ne connait pas toutes ces choses par ici. Rien n'a jamais changé. Tu vois cette cour ? Bien elle était comme çà lorsque je suis né. Et elle sera pareille quand je serais parti. C'est comme çà. Il n'y a pas d'explications.
Jacob noua et dénoua ses mains. Il continua.
- Cà nous a fait tellement de bien tu sais toutes les lettres que tu as écrites à Melvin. Tellement de bien. On se disait que tu faisais çà pour toi et puis aussi un peu pour nous, une manière de le retenir à nos côtés, faire en sorte que son nom soit prononcé. Chaque fois qu'on en recevait une, on la lui lisait sous son portrait tu sais celui dans la cuisine. Je me mettais près de la radio, d'abord on éteignait le poste et puis on lisait. Quelques fois c'était Sarah, quelques fois c'était moi. Je me rappelle qu'un soir, je ne sais plus quelle lettre c'était, mais dehors, après l'avoir lue, cela sentait rudement bon. Tellement bon. L'odeur de l'eau fraîche qui surgit entre deux pierres, ce petit filet qui roucoule en lavant le gravier. C'était je ne sais pas, comme lorsque le printemps traine dans la cuisine après tous les mois d'hiver. Le premier soir où tu ne remues pas le feu pour le réveiller. Tu vois ce que je veux dire ?
Ray se contenta de hocher la tête en signe d'assentiment. Jacob reprit.
- On a gardé toutes les lettres. Elles sont dans sa chambre sur la table de nuit. Tu les verras en allant te coucher ce soir. On ne comprenait pas toujours ce que tu disais dedans mais je pense que c'était des trucs de Melvin et de toi. On en a parlé avec Sarah. C'était vos souvenirs de là-bas, la Normandie, les plages, le Débarquement. Je sais que tu as dû en voir. On est des gens simples mais on sait y faire pour comprendre à notre manière. Et même si on ne connait pas les mots qu'il faut, ce n'est pas pour autant que çà nous passe au-dessus de la tête ? Faudrait bien être aveugle pour ne pas comprendre ce que c'était là-bas.
Jacob montra l'auvent du bout de son menton.
- Reste pas debout comme çà, il y a une autre chaise là-bas.
Ray la trouva et la posa juste à côté de celle de Jacob. Il s'y assit. Il se tenait penché en avant, coudes sur les cuisses. Il regardait le sol.
- Je crois que son vrai nom c'est quelque chose comme Mégadieu. Meg'. C'est lui le vrai tireur. Ne me demande pas comment je le sais. Je le sais, c'est tout. Un joueur de Dés. C'est nous les dés. Il nous lance sur le tapis vert et regarde où nous tombons. C'est le tourbillon de nos drames qui l'exalte. Ce roulis de nos pas qui titubent avant de se figer. La manière ridicule dont nous tournons sur nous -mêmes avant de tomber en arrière. Je peux sentir sa présence, savoir s'il rôde tout près. Elle vient, s'éloigne, puis revient. Il en reste toujours une trace, surtout une odeur, écœurante et douceâtre comme celle d'une poubelle en été.
Ray se redressa et se tourna vers Jacob.
- Il y a eu des accidents ici ?
- Comment çà ?
- Des accidents, tous types d'accidents. Des gens qui tombent, qui disparaissent, un arbre qui s'abat au passage d'une voiture par exemple. Il y a eu déjà çà ?
Jacob prit un air intrigué. Son visage arbora une moue.
- Non rien de tout çà Ray. Il ne se passe jamais rien ici tu sais. Jamais. On ne fait que vivre.
Ray regarda l'horizon en cherchant quelque chose.
- Le Paradis est un endroit où il ne se passe jamais rien.
- Quoi ?
- Une vieille chanson. « Le Paradis est un endroit où il ne se passe jamais rien ». c'est le refrain.
- Alors c'est le paradis ici dit Jacob en hochant la tête. Le paradis.
Ray reprit sa position dos courbé en avant, coudes sur les cuisses.
- C'est çà l'indice qu'une partie est en cours. Les disparitions mystérieuses, les meurtres insensés, la violence, les cris, les accidents. Et pas seulement ce qui se retrouve en première page du journal. Mais toutes les petites choses aussi. La porte du placard qui refuse de rester fermé, l'eau qui goutte malgré ton serrage, ce bruit dans la nuit, ce craquement qui tombe de la pièce où personne ne vit, le fait que tu croises toujours les gens que tu ne veux pas voir et ne tombe jamais sur ceux à qui tu penses. Meg' est un joueur qui aime toutes les parties, qu'elles soient microscopiques ou mondiales. L'adversité, le jeu pour le jeu. Qu'importe le gain pour lui. Le jeu est le gain.
- Tu sais, ici les gens n'aiment pas le jeu. Ils trouvent que c'est du gaspillage. Ils ont des principes, c'est peut-être idiot mais c'est comme çà. Même jouer avec des haricots ils ne le font pas. Ils savent le temps que cela met à pousser.
- Le Paradis.
- Oui comme tu le dis.
- Je vais l'avoir Jacob.
- Le paradis ?
- Non Megadieu. Je vais l'avoir.
Ray changea de position sur la chaise. Il s'appuya contre son dossier de bois délavé, presque blanc. Elle grinça.
- Jacob ?
- Oui ?
- Il y a toujours les armes de Melvin dans sa chambre ?
- Oui.
- Je vais en avoir besoin.
suite du texte en dessous (pour cause de limite d'article dans ob) :
Jacob ne répondit rien. Ray prit conscience que quelque chose lui pinçait le bord de l'oreille. C'était plus fort qu'un chatouillement, pas encore une petite douleur. Le soleil sondait sa peau et l'arc de son oreille était devenu une ligne rouge. Il se tourna légèrement de côté et le soleil se mit à sonder ses cheveux. Il les sentit chauffer. Il ferma les yeux et les bruits alentours s'animèrent. Au-delà de la cour le feulement de grands arbres glissait sur le toit à double pente de la grange. Il pouvait se les représenter. Leur ombre fraîche, d'un vert sombre piqueté de papillons blancs. En leur cœur un ruisseau serpentait. C'est là qu'enfants avec Melvin ils venaient faire semblant de pêcher. Une corde au bout d'un bâton, une feuille morte pour asticot. Ils sautaient de pierre en pierre, tombaient dans l'eau et son froid était une morsure que l'on finissait par aimer.
Jacob regardait devait lui. Se yeux suivaient la forme des bâtiments. Ils zigzaguaient le long du bois, montaient puis descendaient l'encadrement de la porte, s'arrêtaient sur la grande tache écaillée à l'angle de la fenêtre. C'était un voyage du regard qu'il connaissait par cœur. Il avait parcouru cette route chaque jour, mains sur les hanches le soir après le travail, s'accordant un instant sans rien faire en suivant des yeux le dessin de la ferme. C'était son chemin. Il pouvait raconter chaque tache, chaque planche branlante et la relier à une tempête précise, un coup de vent particulier. Il avait vu les étés accumuler leur rebut au pied des murs, mélange de poussière et de peinture écaillée, sa couleur aspirée par le soleil.
Le chat traversa la cour et s'arrêta devant eux. Il poussa un miaulement bref, attendit un peu puis voyant que ni l'un ni l'autre n'avait de réaction il les abandonna. Il alla s'allonger sous l'auvent et s'installa de façon à pouvoir les observer de loin au travers de ses yeux mi-clos.
Plusieurs fois dans l'après-midi Sarah vint sur le pas de la porte. Elle n'était pas sortie de la maison et ne pouvait s'empêcher de vouloir savoir ce qu'ils faisaient. Elle avait longtemps entendu des bruits de bois que l'on fend puis ensuite plus rien, seulement le silence de la cour peuplé de petits tintements. Ils ne bougeaient pas. Ils étaient là, assis côte à côte au milieu de la cour en plein soleil. Ray semblait sommeiller, Jacob regardait devant lui. Sur le côté, un tas de bûches fendues et une hache posée dessus. Derrière eux, la dégringolade des prairies nimbées de lumière crue. Elle se tenait appuyée sur le montant de la porte en tentant de lire quelque chose sur leur visage. Tel le chat voulant capter leur attention elle s'attardait encore un peu puis elle repartait dans la cuisine.
A un moment de l'après-midi quelque part vers le plus chaud de son étirement, une sensation de frais toucha le bras de Ray. Il ouvrit les yeux en se demandant ce que c'était et vit Jacob lui tendant une bouteille de bière. Il l'avait effleuré avec le goulot froid et couvert de buée pour le réveiller. Ray ne l'avait même pas vu faire l'aller-retour avec la cuisine. Il avait déposé à leurs pieds un pack de canettes, le calant dans l'ombre de leur chaise.
- Tiens dit Jacob. Elle est bien fraîche.
Jacob buvait à petites gorgées. Ray s'envoyait de grandes lampées tête en arrière. Ils burent tout le contenu du pack sans rien se dire. Chacun leur tour ils décapsulaient deux bouteilles comme s'ils se payaient mutuellement des tournées. L'un tendait la bière à l'autre. L'autre l'attrapait et le remerciait en levant la bouteille avant d'en prendre une gorgée. De la prairie derrière eux un vent frais se leva. Il vint leur donner des frissons dans le dos. C'était le moment où tout bascule dans la marée des journées. Lorsque le flot du soir vient recouvrir la plage du jour, effacer les traces de pas dans les heures, noyer les paroles et conjuguer le passé. Le ciel était d'un bleu tirant sur le verdâtre. Les nuages se terraient à l'horizon.
Des bruits leur parvinrent de la cuisine. Le raclement de tiroirs et le tintement de couverts que l'on remue, le cul de casseroles qui heurtent le fourneau, le tisonnier remuant le bois dans l'âtre de fonte, le grincement d'une chaise que l'on déplace. Les odeurs vinrent ensuite rôder jusqu'à eux. Des oignons fondant dans un plat, la saveur chaude d'une viande qui vient à point, le doux parfum des pommes de terre, l'haleine sucrée d'une tarte qui refroidit. Jacob et Ray tournèrent la tête vers la cuisine. Dans l'encadrement de la porte Sarah faisait des allers-retours. Elle passait d'un côté à l'autre de la cuisine les mains chargées. A un moment elle se pencha et ils aperçurent sa silhouette en train d'arroser quelque chose dans le four. Une mèche de cheveux gris tombait dans son visage et entre deux arrosages elle la rejetait en arrière du revers de la main. Ray prit une longue inspiration. Jacob le regarda.
Tandis qu'elle refermait le four Sarah les aperçut dans la cour en train de se lever de leurs chaises. Elle poussa un petit « Ah ! » pour elle-même comme s'ils répondaient enfin à un ordre donné depuis longtemps. Ray déplia son long corps et étira ses bras avant de les frotter l'un l'autre pour se réchauffer. Jacob ramassa les bouteilles vides. Ils firent les quelques pas qui les séparaient de la porte puis lorsqu'ils parvinrent sur le perron Sarah les apostropha sans les regarder.
- Allez, venez m'aider au lieu de rien faire comme çà, c'est presque prêt. Tiens Ray, prends de l'eau, et puis toi Jacob ne reste pas là comme un empoté, coupe le pain.
Ray respira profondément les odeurs de la cuisine.
- Ça sent rudement bon dit-il.
Sarah fit un petit sourire au mur que personne ne vit. C'était comme si elle venait de remporter une grande victoire.
- Tu vas voir c'est toujours un sacré cordon bleu dit Jacob en coupant le pain. Personne ne sait faire la cuisine comme elle.
Sarah posa un plat sur la table. Les pommes de terre fumaient vers l'ampoule du plafond.
- Attention c'est chaud dit-elle. Allez Ray, coupe les tranches. Prends en une belle pour toi, nous on ne mange pas beaucoup tu sais. A notre âge on n'a jamais très faim.
Jacob et Sarah prirent leurs places. Lui au bout de la table, elle à sa gauche près du fourneau mais Ray hésita. La place à la droite de Jacob était celle de Melvin. Il restait debout sans savoir ce qu'il devait faire.
- Pourquoi tu ne t'assieds pas ? dit Jacob en montrant la chaise de Melvin.
Ils mangèrent en silence mais Ray faisait honneur aux plats en adressant à Sarah des haussements de sourcils et des regards perdus vers le plafond. Il mimait son plaisir et elle haussait les épaules en détournant la tête avec un demi-sourire aux lèvres. Jacob le regarda se resservir plusieurs fois. Il se tournait alors vers Sarah et penchait la tête sur le côté comme pour lui dire « Tu as vu çà ? ». Les couverts tintaient dans les assiettes. Dans le cadre étroit de la fenêtre au-dessus de l'évier le dernier bleu du ciel s'ourlait de noir. Très loin au-delà des prairies un chien aboya. Une unique ampoule pendait du plafond pour éclairer la table. Sa lumière blafarde oscilla un instant, papillonna et sembla devenir plus forte. Son cœur se teinta de jaune d'or. Il gonfla, il enfla jusqu'à entourer de ses bras Sarah, Jacob et Ray. Il se répandit sur les murs et caressa la photo de Melvin dans son cadre. Cela formait maintenant une sphère, une douce géode où ils se tenaient ensemble. Une chaleur pénétra cet espace paisible. Elle se révéla par petites touches, de manière imperceptible. Elle caressait les jambes comme peut le faire un chat qui tresse ses pas autour de soi. Comme lorsqu'une main vient se poser sur l'épaule, celle qui glisse vers les cheveux avant un tendre baiser. Comme cette caresse qui longe l'intérieur du bras, ces doigts qui glissent sur la peau en l'éveillant de son sommeil. La chaleur repoussait les limites de la sphère et pendant un bref instant, toute la cuisine s'éclaira de reflets d'or dans ses moindres recoins.
- C'est bon dit Ray lorsqu'il finit la dernière bouchée de sa part de tarte.
Sarah réunit et empila les assiettes. Elle se tourna vers Jacob.
- Pourquoi tu ne mets pas de la musique sur la radio ?
Ray se leva et débarrassa la table avec Sarah. Ils se mirent tous les deux à faire la vaisselle. Sarah lavait, Ray essuyait. La musique tardait à venir. Dans leur dos Jacob se mit à pester. On entendait des bruits de grésillements, des crachotements. Une main manœuvrait des interrupteurs de manière frénétique mais il ne se passait rien. Jacob marmonnait des mots inaudibles. Il semblait maudire quelqu'un connu de lui seul. Sarah passa une assiette trempée à Ray. Elle pinça les lèvres et leva les yeux au ciel en secouant la tête. Tandis qu'ils se tenaient yeux dans les yeux sans rien dire ils entendirent Jacob.
- Ah ! çà y est, je vois ce que c'est ! dit-il pour lui-même d'un air triomphant.
Il s'ensuivit un horrible grondement, quelque chose comme un saxophone baryton jouant profondément sous l'eau avant de subir les assauts d'une tronçonneuse. Jacob prit un ton effaré.
- Mais c'est quoi ? Mais c'est quoi ?
Ray et Sarah se regardaient toujours. Il se mit à glousser. Elle gloussa à son tour. Il vit ses yeux se remplir de larmes et ses joues devenir roses. Elle se retenait. Ray pouffa de rire, d'abord en tentant de le ravaler mais Sarah se laissa aller. Son rire enfla, dévala sa poitrine. Elle s'accrocha au bord de l'évier. Ray posa l'assiette en manquant de la faire tomber. Il s'essuya les yeux tout en étant secoué par les rires. Jacob se tourna vers eux.
- Vous pensez être plus malin peut-être ?
Puis il frappa un grand coup sur le poste. Un air de musique endiablé déboula du haut-parleur. Le violon s'en détachait et tentait de distancer les autres musiciens. Il esquivait leurs notes tout en galopant en avant. D'un air très sérieux Jacob se tourna vers eux.
- Tu sais Sarah, j'ai peut-être envie d'ouvrir un magasin de réparation de Radios. Çà pourrait marcher des fois.
Ray jeta le torchon sur la table et attrapa les bras de Sarah. Avant même qu'elle ait pu dire quoi que ce soit il la fit tourner en se lançant dans une valse approximative. Leurs pas trébuchaient sur les notes du violon. Jacob frappait des mains en tentant de se mettre au diapason de leurs talons. Ils tournèrent autour de la table et lorsqu'ils passèrent devant lui, Ray lâcha Sarah. Elle poussa un petit cri et Jacob la reçut dans ses bras. Il prit le relai et chercha ses pas. Là où Ray avait été brusque et frénétique, Jacob tentait de dessiner de vrais cercles. Ray haussa encore le volume. Les danseurs se cognèrent dans la table puis dans la porte. Un manteau tomba d'une patère. Sarah riait. Ils repartirent dans l'autre sens et heurtèrent à nouveau la table. Sarah manqua de perdre l'équilibre, Ray se précipita pour la rattraper et ils basculèrent tous les trois sur la table, enlacés, riant, à l'endroit même où ce matin ils s'étaient trouvés. Puis ils restèrent comme çà, les rires de l'un assourdis par la proximité de l'autre.
S'ils avaient pu être dehors à ce moment-là ils auraient pu apercevoir dans le ciel un étrange vaisseau. Un dirigeable glissait lentement au-dessus de la ferme, ses flancs à peine perceptibles dans l'obscurité, rien qu'une ombre vaguement brillante occultant les étoiles à son passage silencieux. Tim se tenait derrière la baie vitrée du pont promenade. Il n'était pas couché encore et les yeux le piquaient. Il était resté là toute la soirée à regarder le paysage. Le dirigeable survolait une plaine où se devinait faiblement le dessin de champs et de routes qui les bordaient, fins pinceaux grisâtres émergeant de la suie nocturne. La terre semblait vide à l'exception d'une petite lumière tremblotante. Ce devait être une ferme isolée, rien qu'une pique de lumière et l'on aurait pu croire, à voir cette lumière, qu'une étoile venait de se ficher dans le sol, brûlant son cœur d'hélium en grésillant dans la terre. Tandis que Tim entendait des rires monter du sol, Loraine s'approcha derrière lui. Elle se baissa et l'entoura de ses bras en posant sa tête sur son épaule. Sans se tourner Tim lui demanda.
- Tu crois que c'est qui les gens qui rigolent ?
Loraine hocha la tête. Elle regardait la lumière qui tremblait dans l'eau de la nuit.
- Je ne sais pas dit-elle, sûrement des gens heureux.
Elle l'embrassa dans le creux de l'oreille. Tim rentra les épaules instinctivement et frissonna. Elle le regarda de côté et fronça les sourcils.
- Mais tu as pris un coup de soleil juste sur le dessus de l'oreille.
Le dirigeable s'éloigna de l'étoile plantée dans le sol et les rires s'effacèrent.
Dans la cuisine le morceau de musique se termina de manière abrupte. Le speaker, emporté lui aussi par la diablerie du violon débita une publicité. Il parlait de la cité du futur, Moon City, et invitait les auditeurs à y venir pour vivre une nouvelle vie. Tous trois l'écoutaient en reprenant leur souffle. Sarah et Jacob sur une chaise, Ray debout sur le pas de la porte ouverte, main posé sur le haut de l'encadrement.
Ils rangèrent la vaisselle, appelèrent le chat depuis le pas de la porte pour qu'il rentre, éteignirent la radio et la lumière de la cuisine puis allèrent se coucher. Sarah accompagna Ray jusqu'à la chambre de Melvin. Elle passa devant lui et alluma la lampe de chevet. Son cercle restreint de lumière laissait les murs dans une demi-obscurité. Ray devina plus qu'il ne vit le papier peint et les meubles qu'il connaissait si bien. Juste avant de quitter la chambre Sarah s'arrêta sur le seuil et interrogea Ray du regard.
- Est-ce qu'il a souffert ?
- Non Sarah. C'était instantané.
Elle sonda ses yeux.
- Tu me le dirais vraiment s'il avait souffert ?
- Oui je te le dirais.
Elle hésita, revint sur ses pas puis l'embrassa sur la joue. C'était un baiser furtif, gauche.
- Bonne nuit lui dit-elle.
- Bonne nuit Sarah.
Lorsqu'elle attrapa la poignée de la porte pour la refermer Ray vit Jacob au loin dans le couloir qui écoutait ce qu'ils avaient dit. Elle referma doucement la porte. Il entendit ses pas s'éloigner et s'assit sur le lit. Le cône de lumière qui encerclait la table de nuit jetait une flaque sur une pile de lettres. C'était celles qu'il avait écrites à Melvin. Il s'allongea en se disant qu'il lui faudrait enlever ses chaussures et se déshabiller. Mais avant d'avoir pu faire quoi ce soit il sombra dans le sommeil.
Lorsqu'il se réveilla, une odeur de café flottait dans la chambre. Il pouvait entendre les bruits de la cuisine. La première chose qu'il vit dans la lumière de la fenêtre ce fût les armes. C'étaient les revolvers que Melvin possédaient. Ils étaient alignés les uns à côté des autres sur une banquette. Ray sentit l'appel d'une haine sourde monter en lui. Cela revenait, tout revenait, chaque fois plus fort, un feu qui refusait de s'éteindre ni de baisser. Un flot d'injustices et de rancœur lui tordit le ventre. Rien ne changerait tant que Meg' pourrait marcher et respirer. Ses pensées s'animèrent en voyant les revolvers. Elles nourrissaient sa haine, c'était des pépites d'énergie pure qui le consumaient. Il se redressa sur le lit et attrapa le pistolet qui se trouvait le plus près de lui. L'arme était lourde. Il n'en avait pas eu en main depuis la Normandie. Il la reposa sur la table de nuit et se leva complètement.
Il réunit ses affaires, fourra toutes les armes dans le sac, ouvrit le tiroir de la table de nuit car il savait que s'y trouvait les cartouches. Une fois tout bouclé il sortit de la chambre et referma la porte sans se retourner. Sarah et Jacob étaient dans la cuisine. Il avala plusieurs tasses de café et mangea tout ce qu'ils avaient préparé à son attention.
- Je vais repartir ce matin dit-il.
- Ne te fais pas de souci dit Sarah. Tu sais ici tu fais comme chez toi. Tu viens, tu pars, c'est comme tu veux.
- Merci.
- Mais non protesta Jacob.
- Tu t'en vas où ? fit Sarah.
- En Alaska. Enfin l'Alaska ce sera la fin du voyage. Aujourd'hui je ne sais pas. Je verrais bien. De toute manière, qu'importe mon chemin. Je sais qu'il m'amènera en Alaska. C'est là que tout sera dénoué.
- Pourquoi tu n'irais pas à Moon City dit Jacob. Ils en parlent tout le temps. Je suis sûr que cela te changerait les idées.
- Moon City ? Oui peut-être. Pourquoi pas.
Jacob sortit pour ouvrir la barrière. Lorsqu'il fut dehors Sarah vérifia qu'il ne pouvait pas l'entendre puis elle s'approcha de Ray. Elle lui glissa quelque chose dans la main.
- Surtout tu ne dis rien à ce vieux grippe-sou de Jacob, ce sera pour tes cigarettes.
Il voulut protester et lui rendre le billet mais elle repoussa sa main. Il l'embrassa et la tint contre lui un court moment. Il ramassa son sac et sortit à son tour. Lorsqu'il fût près de la voiture Jacob s'approcha. D'un geste rapide il lui glissa un billet dans la poche et marmonna près de son oreille.
- Pour tes cigarettes. Je ne te l'ai pas donné devant Sarah parce qu'elle me trouve toujours trop dépensier. Tu comprends ?
Ray se laissa faire et sourit à Jacob.
- Merci pour tout.
- Non, merci à toi. Tu repasseras ?
- Oui, promis.
Il se glissa au volant de la voiture et démarra. Lorsqu'il regarda dans le rétroviseur Sarah et Jacob se tenaient sur le pas de la porte et le regardaient partir. Le chat était assis à leurs côté, yeux fermés. Il abaissa la vitre et sortit la main pour leur dire au revoir. Sarah lui répondit, puis ensuite Jacob.
- Moon City... murmura-t-il.
crédit photo : Nicolas Osborn
Un résumé des épisodes précédents se trouve ici
Ray avait roulé toute la nuit. Sans même regarder les indications des panneaux la route l’avait porté vers son but. Tout ce temps, endolori par le bourdonnement du moteur, son serpent noir avait semblé deviner ses intentions. Lorsque Ray voulait un virage, alors la route devenait un virage. Et lorsque Ray voulait foncer dans un tunnel de poix alors la route s’étirait en une ligne presque parfaite. Tout s’était déroulé enserré par les remparts fantomatiques d’un paysage aux contours argentés. Quand enfin l’obscurité se dissipa le monde se révéla. Aucune loi physique nouvelle ne semblait s’être infiltrée dans la matière vernaculaire. L’assemblée des forces qui unissaient les particules avait renouvelé son alliance avec la lumière. C’était un autre jour sur Terre. Les choses étaient toujours là, intactes, se rappelant leur forme de la veille. Le bas-côté jonché de loin en loin de bouteilles de bières vides. Les poteaux télégraphiques tordus par l’hiver enserrant les lignes dans leur poing. Les wagons de zinc transformés en restaurant sur le bord de la route crachant la friture par leur cheminée. Les chiens qui fuyaient devant la voiture, détalant ventre à terre dans la poussière.
Bien qu’elle fût encore loin à l’horizon, Ray reconnut tout de suite la ferme Isserson, celle des parents de Melvin. Son territoire s’étendait entre la route grise et les contreforts fatigués d’une colline couverte d’arbres. Rien n’avait changé depuis toutes ces années où il n’était pas venu. Il se peut même qu’au-delà d’un certain seuil le temps n’ait plus de prise sur les choses. Passée cette frontière il n’y a plus rien à l’horizon des heures. Les lieux restent alors dans l’état de désolation où ils sont parvenus. Leur décrépitude devient une perfection que rien ne pourra dépasser. Leur allure décimée se révèle un spectre plein de grandeur.
Approchant de la ferme Ray leva le pied de l’accélérateur. Il quitta la U.S. 1 pour s’engager sur la route de terre qui menait à son entrée. De chaque côté de la voiture des murets de pierres bordaient les champs et les prairies. C’était une terre pauvre hérissée de bandes rocailleuses qui interdisaient toute bonne culture. Les plantes y survivaient en ne donnant leurs fruits que par pitié devant tant d’efforts. Aussi loin que l’œil portait on ne voyait pas d’animaux y paître. L’herbe y poussait en parcelles inégales. Des gerbes grasses y alternaient avec des touffes jaunies. Au-delà, barrant l’horizon, l’ombre dentelée d’un bois se dessinait. Ray se rappela. C’était là où ils allaient chasser avec Melvin tous ces étés qu’il avait passé à la ferme Isserson. Il sourit en repensant à la fraicheur des souches où ils s’asseyaient pour fumer en silence. Par association d’idées, Il jeta un coup d’œil sur le siège passager. Les cartouches de Lucky Strike s’y trouvaient bien. C’était pour Jacob, le père de Melvin, et pour Melvin aussi.
Le silo à céréales se dressait sur l’arrière de la grange, grignoté par la rouille. Toute géométrie semblait avoir déserté les lieux. D’obliques tortures étreignaient le bois des bâtiments. Ses moindres planches avaient abdiqué leurs formes. Leurs lignes s’étaient perdues en torsions et brisures. Les murs de la remise s’étaient gonflés comme sous la pression d’une pourriture qui enflerait dedans. Ceci n’était pas le résultat d’une brusque colère du temps mais la conséquence de son siège infatigable. De nuits et de jours oppressés par sa présence. De semaines et de mois sans pouvoir échapper à sa poigne. D’années muettes où les régiments de ses secondes étaient montés à l’assaut de la ferme. Le badigeon couleur sang de bœuf qui enduisait les bardeaux s’était dissous dans ses nervures grises. Il n’en restait plus qu’une décoloration rosâtre et craquelée. La cour de terre battue ondulait en monticules fatigués. Ils s’étaient dénudés jusqu’à prendre le brillant d’une vieille peau lisse. Ray dépassa la boîte aux lettres. Elle penchait sur le côté au bout de son pieu. Le nom commençait à s’effacer mais on pouvait encore le lire. ISSERSON. Il était arrivé chez Melvin.
Il roula au pas et la voiture dansa dans les nids de poule. Elle écrasait les cailloux en faisant un bruit de broyage et de mâchonnement. Près de la barrière un chat assis l’observait. Il reconnut le vieux matou de Melvin et lui sourit tout en laissant la voiture courir sur son erre. Il enfonça la pédale du frein de parking et coupa le contact. Il resta un moment sans bouger et le moteur se mit à faire de petits bruits de cliquetis tout en refroidissant. Tout semblait désert mais du linge séchait aux cordes tendues sur le côté de la maison. Il y avait une odeur d’eau cachée dans l’herbe. Le chat s’approcha en zigzaguant. Ray l’appela. « Mr Chat ? ». Le matou s’assit à bonne distance en le dédaignant. Il lança son petit museau en l’air pour humer la voiture. Ray ouvrit la portière. Il s’étira et gratta le dos de sa chemise maculée de sueur. Il fit quelques pas les jambes coulées dans le plomb et s’agenouilla près du chat sans chercher à le toucher. Le matou se releva et vint se frotter contre sa jambe. Ray lui gratouilla le cou et Mr Chat plissa plusieurs fois les yeux en le regardant. Rassuré par ses caresses il se laissa tomber sur le flanc et s’allongea sur le dos en étirant les pattes, invitant à ce qu’on lui gratte le ventre. Ray le caressa tout en lui parlant. « Tu te rappelles de moi ? Le copain de Melvin. Il va bien ton maître ? ». Le chat se tortillait d’un côté et de l’autre en frottant son dos. Il se mit à ronronner et ouvrit grand les yeux. Ses pupilles se dilatèrent en observant la main de Ray. Semblant y voir une proie, il essaya de l’attraper en donnant de petits coups de pattes. Mais c’était pour jouer, il ne sortait pas les griffes. Après quelques passes rapides entre ses pattes Mr Chat se releva d’un bond. Il se mit à trottiner vers la maison.
Tandis que Ray se relevait, la porte s’ouvrit. Derrière la moustiquaire un visage apparût. Une main la poussa d’un coup sec. Elle claqua contre le mur de la maison. Un vieil homme habillé d’une salopette délavée apparût sur le perron. Sa chemise à carreaux était boutonnée jusqu’en haut. La peau de son cou, piquetée de poils blancs se fripait sur le col. Ses joues creuses disparaissaient sous la barbe. Ray se dit qu’il avait vieilli depuis la dernière fois où il était venu. Non pas qu’il ait plus de rides car le père de Melvin était déjà âgé lorsque Ray venait passer ses vacances ici. Mais il semblait s’être desséché depuis. L’eau l’abandonnait petit à petit. Elle fuyait, elle se retirait de lui, tirant sa révérence pour tarir ce fleuve qu’avait été Jacob. Bientôt il ne resterait plus qu’un lit de torrent asséché, empierré de souvenirs inaccessibles. La dernière fois qu’il l’avait vu c’était lorsqu’il avait accompagné Melvin dire au-revoir à ses parents. On était au début de 1942. Ray et Melvin venaient de signer leur engagement. Le camp d’entraînement de Toccoa et son mont Currahee les attendait en Géorgie. Ensuite il n’y avait eu que de trop courtes permissions pour revenir à la ferme. Fin 1943 ils s’étaient embarqués pour l’Angleterre. Là-bas l’entraînement s’était mué en préparation. Les marches forcées, les sauts, les séances de tir n’étaient plus seulement des exercices. Sur les cartes d’hypothétiques pays prenaient une forme connue. En Angleterre Melvin avait souvent la nostalgie de la ferme de ses parents. Il n’aimait pas la campagne anglaise, trop grasse, trop riche à son goût. Mais surtout, il ne comprenait pas toutes ces haies qui quadrillaient le paysage. C’était pour lui le fait de jardiniers capricieux. « Tu comprends avait-il dit à Ray, ici Newton a semé son grain. Et le grain a bien levé. Le blé de l’horloge, la céréale des mécaniques célestes. Sacré bonne récolte, crois-moi. Ces Anglais ils pensent que l’on peut tout prévoir, tout organiser. C’est pour cela qu’ils s’amusent avec leurs petites haies, leurs lignes dans la campagne. Ils rentrent chez eux le soir et fument leur pipe devant la cheminée en rêvant aux belles lignes qu’ils ont tracées. Et regarde l’état-major, c’est pareil. Grosses moustaches, airs coincés, ils pensent qu’ils sont les maitres ici-bas. Avec leurs cartes et leurs boussoles et leurs plans. Tu sais la dernière ? Ils vont fabriquer une cabine de WC tous les 300 mètres, d’ici jusqu’à la mer. 50 kilomètres de chiottes. Mais c’est trop simple. Et ils sont là à se congratuler de leurs bonnes idées, à se faire des clins d’œil en s’offrant mutuellement des cigares. Et à tous se répéter : Dieu ne joue pas aux dés ! Tiens donc et puis quoi encore ? Sûr qu’il joue aux dés. Et tous ces WC bien alignés, çà doit le faire plier de rire. Dis-toi bien qu’il joue, et qu’il aime çà plus que tout ». Ensuite ils n’avaient plu eu le temps de penser à la terre natale ni d’évoquer les étés de la ferme. On était en 1944. Juin approchait. Tout le monde savait ce qui allait se passer. Puis il y avait eu ce fameux soir du 5 juin, le temps gris et la pluie, les jambes pesant des tonnes en passant par la porte étroite de l’avion. Le mal au ventre, l’envie de vomir, l’odeur du kérosène. Après ce moment-là, ce dernier souvenir clair qu’il pouvait associer précisément à une date que tout le monde pouvait corroborer, tout s’était fondu pour disparaître dans un corridor étroit engloutissant évènements, jours, années. Tout tenait désormais dans une gangue exigüe. Un étouffoir fait de rues envahies de ruines. Des coups de feu claquaient en réponse aux klaxons de New-York. Tout s’amalgamait en une masse qui l’assaillait de sa présence sans dévoiler son cheminement. Le retour d’Europe à une date qu’il avait oublié. Des cauchemars. La fille, Loraine, qu’il avait serré dans ses bras. Le studio qu’ils avaient partagé. Des prisonniers qui fumaient des cigarettes sur le bord d’un talus. Une veste qu’il mettait tous les jours, en tweed, et dont il relevait le col en traversant le pont de Brooklyn. Le goût de la benzédrine qui lui revenait la nuit, comme un vieux relent d’une spécialité Normande. L’amertume qui suivait l’assaut du Nembutal. Le coup de massue des pilules. Le magasin Bond de Times Square où l’on pouvait acheter des costumes avec deux paires de pantalon pour le prix d’une. Un soir lorsqu’il parlait avec Loraine, imaginant une maison quelque part, avec eux dedans. La forêt des Ardennes maculée de neige et de sang. Les poches des morts fouillées par lui ou peut-être un autre, à la recherche d’un butin. La fille qui n’était plus là, en se demandant quel était son nom, ce qu’elle avait dit, où pouvaient être ses affaires. L’attente au coin d’une rue jonchée de meubles, fusil à la main. D’autres rues à angle droit, toujours à angle droit envahies de taxis jaunes. Huit blocks par kilomètre, c’est la norme. Une longue marche dans le soleil envahi par l’odeur des poubelles. Une après-midi où il avait somnolé dans Battery Park en rêvant d’armes. Et puis toujours, quelque soit le lieu, quelque soit l’heure, des coups de feu qui claquaient encore et encore. Même lorsque les clodos lui parlaient dans la rue pour lui quémander une pilule. Même lorsqu’il commandait une bière au comptoir, parlant lentement, détachant tous ses mots pour que la fusillade résonnant dans sa tête ne les étouffe pas.
Il chercha à calculer depuis combien de temps il n’avait pas vu Melvin. Il chercha à calculer depuis combien de temps il n’avait pas vu Jacob, le père de Melvin. Mais c’était trop difficile à compter. Les chiffres refusaient de s’aligner les uns en dessous des autres. Une barrière d’algèbre, de signes, de rues empêchait toute pensée. Il effaça le compte et fit les quelques pas qui le séparait du perron de la maison.
- Bonjour Jacob dit Ray.
Jacob plissa les yeux.
- Ray ? Ray Mantell ?
Jacob tourna la tête vers la porte ouverte.
- Sarah ! Sarah ! c’est Ray ! lança-t-il.
Un bruit d’ustensile qui souffre s’enfuit de la cuisine. Une femme, torchon entortillé autour des mains apparût sur le seuil. Elle aussi avait vieilli. Son lourd chignon expulsait des flammes d’argent. Le tablier noué autour de sa taille s’harmonisait à sa parure grise. Mais elle semblait plus alerte que Jacob. C’était quelque chose qui tenait à ses gestes, comme la manière dont elle s’essuyait les mains. L’eau coulait encore en elle. Un petit ruisseau serpentant entre les obstacles, de plus en plus grands à mesure qu’elle se tarissait. Ray pensa que c’était normal finalement. Les femmes étaient la source. Elles connaissaient l’eau. Leur ventre était un océan où les petits hommes s’ébattaient. Elle esquissa un pâle sourire.
- C’est toi mon petit Ray ? Comme tu as maigri.
- Je suis passé voir Melvin. Ça fait un bail que je n’ai pas fait la fête avec lui.
- - Melvin… commença Jacob mais Sarah le coupa dans son élan.
- Enfin, mais reste pas comme çà dehors, allez rentre dit-elle.
Sarah fit un petit geste pour l’inviter à passer la porte. Jacob le front soucieux fixait Ray. Il étudiait le moindre de ses gestes comme si subitement il ne se fût transformé en quelque entité de tristesse. Ray passa entre eux deux. Il les dépassait de plusieurs têtes. Lorsqu’il se retrouva dans la cuisine, le parfum de la maison lui sauta aux narines. Toute une flore vivace campait encore là. Chaque meuble-plante, chaque objet-fleur exhalait sa propre senteur. Ray se retrouva plongé dans la chaleur des étés passés ici avec Melvin. Le grand tronc d’ébène du poêle et son odeur piquante de bûches brûlées. Le buffet rapiécé et la douce odeur de biscuit qui flottait près de ses portes. Le baquet de zinc retourné près de l’évier écaillé, son parfum tenace de savon, mélangé à ce qui semblait être des relents de feuilles mortes. Et puis cette odeur de tartes qui ont cuit et refroidi dans le garde-manger. Ray posait le regard sur chaque objet. Le balai posé contre le mur près de l’évier. La patère à droite de la porte où chacun suspendait son chapeau. La cuvette de faïence ébréchée posée sur le buffet tout à côté du catalogue de semences. Les chiffons bien pliés sur une chaise solitaire et dont on ne se servait jamais bien qu’elle fût confortable. L’antique poste de radio Philco, patiné et ventru, posé sur une petite table branlante. La toile cirée sur la longue table et son dessin de lignes rouges.
- Rien n’a changé dit Ray.
- Assieds-toi dit Sarah. Tu n’as pas roulé toute la nuit quand même ?
- Si. Mais çà va, je suis sur la route depuis pas mal de temps.
- Tu as pris ton petit déjeuner ?
Ray sourit. Sarah était toujours la même. Lorsque quelqu’un passait le pas de sa porte, son seul souci était de savoir s’il avait besoin de boire ou de manger. C’était sa manière à elle d’étreindre et de faire des baisers.
- Non pas encore.
- Je vais faire du café.
Jacob se tenait au bout de la table mains posées sur un dossier de chaise. Ses yeux bleus fixaient Ray et observaient tous ses gestes. Il tira la chaise de sous la table. Il s’assit avec précaution, ses grosses mains posées bien à plat devant lui sur la toile cirée. C’était sa place, celle face à la porte. De là, lorsque cette dernière était ouverte, et elle l’était presque tout l’été, il pouvait voir quiconque se présentait à l’entrée de la ferme. Ray se rappela que Sarah s’asseyait du côté le plus proche du fourneau. En face s’alignaient Melvin et Ray.
Sarah faisait des allées et venues de la cuisinière à l’évier. Jacob se racla la gorge.
- Alors tu viens d’où comme çà ? dit-il avec des mots que ne sortaient qu’avec difficulté.
Ray secoua la tête.
- Loin. Loin, vraiment.
Le chat entra dans la cuisine en suivant la route d’un rayon de soleil qui progressait dans la pièce. Il alla s’assoir tout près de Sarah. Le bruit des ustensiles lui suscitait quelque espoir. Ray fixa le chat sans le voir. Derrière la fenêtre la manche d’une chemise en train de sécher fit un signe de panique. Il regarda la toile cirée où les lignes rouges se croisaient et se décroisaient. Un souvenir remontait lentement. A la place de Melvin. Sous la toile cirée. Sur le bois de la table. Quelque chose, une marque. Une tache. Un papillon s’égara dans la cuisine en un vol erratique près du sol. Le chat se dressa sur ses pattes arrière et l’attrapa. Il le plaqua par terre et l’écrasa. Un nuage grisâtre passa devant le soleil. Un petit tourbillon de poussière mélangé à de l’herbe sèche frissonna dans la cour. La porte de la moustiquaire frappa le mur plusieurs fois. Jacob regardait l’endroit de la table que Ray fixait. La bouilloire se mit à siffler. Sarah l’attrapa et faillit buter sur le chat, versant une gerbe d’eau fumante sur le plancher. Une large tache noire se forma dans le bois. Le chat bondit dehors. Ray regarda la tache sur le sol. Elle s’étendait, rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Le parquet gris s’imprégnait de son ombre. Le souvenir remontait. Il avança la main vers la table. Il souleva lentement la toile cirée. Une tache noire aux bordures grisâtres sur le bois. Une grande tache d’encre faite par Melvin lorsque enfant il écrivait là. Les taches, celle du sol et celle de la table superposèrent leur dessin. Leurs contours changeant formaient de grossières amibes. Une voix l’appela. « Ray ? ». Il releva la tête. Jacob le regardait. Au-dessus de lui, fixé au mur de guingois, Ray remarqua un cadre. Les taches lui brouillaient les yeux. Elles ne cessaient de s’étendre en lui cachant les deux photos collées côte à côte. Celle de gauche, le demi-sourire de Melvin dans un visage flou et casquetté sur fond de bardeaux gris. Celle de droite était indistincte. Du blanc, un jaillissement de blanc qui dardait dans toutes les directions les branches d’une étoile. Ray regarda ses mains. Le souvenir remontait, affleurait comme une serre froide qui agrippe l’épaule. C’était une autre tache. Sur ses mains, sa vareuse, son treillis. Noire comme du cambouis. Poisseuse et collante. Du sang. C’est lorsqu’il regarda à nouveau le portrait au mur qu’il se rappela de tout. Ray revit la nuit du 6 Juin. Son saut dans l’obscurité juste après celui de Melvin, comme une grande panique éclaboussée d’éclairs. La roulade sur le sol. L’odeur des lieux, un mélange de marécage et de pluie soudaine. Le bruit de l’herbe froissée et des branches qui craquent. Le sac qui s’accroche dans les haies. Le murmure des voix qui s’appellent et cherchent à se reconnaître. L’instant de terreur lorsqu’il avait trébuché sur quelqu’un dans le noir, Melvin en train de rouler son parachute. Puis leur progression accroupis le long d’une haie avant de s’y cacher car la lune dévoilait un paysage d’argent. Puis ce moment tandis qu’ils étaient blottis l’un contre l’autre et que des voix s’étaient élevés près d’eux. Melvin s’était tourné vers lui « Crois-moi c’est de l’allemand çà ». Quelque chose s’était serrée à l’intérieur de Ray. En forme de découpe noire devant le ciel argenté, des silhouettes trottaient vers eux. « C’est le moment. » avait murmuré Ray. Melvin s’apprêtait à se lancer en avant mais au dernier moment il s’était retourné vers lui « Tu penses vraiment que Dieu ne joue pas aux dés ? ». Il souriait.
Tout était clair maintenant. Ray se rappelait tout, chaque détail oublié, chaque seconde perdue. La balle, accomplissant une trajectoire parfaite, une ligne claire, nette, précise, sans même être déviée par le vent, pénétrant dans la gorge de Melvin sur son côté gauche, évitant le larynx, puis ressortant par le côté droit en sectionnant la carotide. Melvin lâchant son arme et tombant en arrière dans les bras de Ray. Ray agrippant et tirant Melvin dans la haie. Son corps lourd, soudain flasque avant qu’il ne fût agité de sursauts comme sous le coup de mauvais frissons. Tel ceux de l’hiver glacial qui pénètre une maison. Lorsqu’il ouvre d’un coup la porte et jette son haleine fétide dans toutes les pièces sans que l’on puisse espérer échapper à sa poigne. Puis Ray enlaçant Melvin, puis le sang jaillissant de la brèche ouverte. Comme si une source de mort voulait prendre possession des lieux. Lancer ses méandres dans leur haie, infester de son fleuve intarissable les prairies et les champs du jour. Puis Ray regardant son uniforme et celui de Melvin devenir noirs, mouillés, la terre buvant Melvin goutte après goutte, la terre transformée en éponge putréfiée. La terre appelant Melvin de sa boue affamée.
Tout fût net à ce moment. Les taches devant les yeux de Ray s’effacèrent. Melvin était mort. Melvin serait toujours mort. Ray se rappellerait toujours maintenant. L’air n’était plus brouillé. La conscience nouvelle de cette vérité lui débarbouilla le visage. Celui de Melvin se superposa à celui de Sarah. Elle se tenait devant lui, près du fourneau, sa bouilloire fumante à la main. Il vit son tablier sale, sa maigreur, les mèches de cheveux qui tortillaient sur le côté de son visage. C’est à ce moment qu’il s’écroula. Sa tête heurta la table comme une balle. Ray poussa un cri étouffé. Jacob ferma les yeux. C’était un râle, celui d’un bête piégée qui découvre l’œil du chasseur tout près d’elle. Cela enflait, une douleur qui n’en finit pas. Sarah lança des petits regards vers Ray puis vers Jacob. Elle fit un pas vers le fourneau, revint en arrière, puis se précipita vers la table. Elle posa la bouilloire, tendit la main vers Ray. Un bruit de céramique brisée explosa dans la cuisine. Sarah contourna la table et se coucha gauchement sur Ray en l’entourant de ses bras. Elle couvrait la forme étalée sur la table comme un chiffon qui brûle et qu’il faut éteindre. «Pleure mon gars dit-elle, pleure mon gars. Vas-y pleure mon p’tit gars » Ray se figea dans une grimace. Plus rien ne voulait sortir. Bouche ouverte, muscles de la mâchoire tétanisés, ses dents raclaient la toile cirée. Il roula sur lui-même pour attraper Sarah à bras le corps. « Petite maman dit-il, petite maman » sans se rappeler que c’était ces mots-là que Melvin avait murmuré lorsqu’il le tenait dans ses propres bras. Melvin vivait en lui et voulait sortir de sa bouche, s’extirper du caveau de ses souvenirs brouillés. Melvin voulait se réchauffer contre le fourneau de Sarah, et regarder le soleil inonder la table. Ray s’agrippa à ses gros seins mous. Il y plongea son visage en aspirant le parfum de savon de son corsage. Son cri devint sourd, perdu qu’il était dans les monts de chair pâle de ses montagnes d’hiver. Jacob tremblait à l’autre bout de la table. Il se releva en chancelant et sa chaise s’écroula en arrière, raide morte. Des couinements de bois striaient la pièce. Le poêle de fonte vrombissait. La voix de Jacob peinait à quitter son visage cramoisi de douleur. « Tiens bon fils, tiens bon ! » dit-il en rampant sur le bord de la table pour venir caresser les cheveux de Ray. Sa vieille main ridée était tendue devant lui. La table était un vaisseau qui coulait dans le sol. Jacob remontait tout le long de son pont en s’accrochant au bastingage « Tiens bon fils, tiens bon ! » disait-il. Il avançait pas à pas vers Ray, presque inaccessible dans le lointain de la cuisine. «Tiens bon ! » répéta-t-il et sa main palpa les cheveux de Ray en imaginant qu’ils fussent ceux de Melvin. Sa caresse était gauche, brutale. « Pleure mon p’tit gars, pleure. » disait Sarah et elle eut voulu que ce cœur qu’elle entendait battre violemment au-delà de son sein fût celui de son enfant. Elle s’accrochait à lui comme à une boule de vie qu’il ne fallait pas lâcher, comme retenir de l’eau dans la paume des mains, et qui finit toujours par s’échapper et fuir dans le sol. Ray était vivant. Sarah ferma les yeux. Elle s’emplit de sa chaleur. Elle se rappela celle de son Melvin. Ray répétait sans s’arrêter « Melvin Melvin Melvin Melvin Melvin ». « Tiens bon fils, tiens bon ! » répéta encore Jacob. Il aboyait presque, grimaçant à la sonorité sauvage de ce prénom qu’il ne pouvait plus appeler. La voix de Sarah devint un simple murmure. « Pleure mon p’tit gars, tu peux pleurer va. ». Alerté par les bruits le chat sauta sur la table, queue fouettant l’air en signe d’inquiétude. Il s’approcha de la masse que formaient Ray et Sarah à demi-couchés sur la table. Indécis, regardant un instant Jacob Il émit un bref miaulement. Puis il frotta sa joue contre la tête de Ray.
Photo de la ferme Isserson : David H.
D'autres photos pour illustrer cet épisode de l'histoire se trouvent là (il est préférable de les voir après avoir lu le texte car elles dévoilent son contenu !)
Cet épisode est composé de deux parties. Je souhaitais au départ
faire un seul article pour garder la continuité du récit mais malheureusement, j'atteins les limites d'ob pour la taille d'un texte. Il sera donc publié après.
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Mo’ se traina jusqu’à la gare. Les Rues de Bethel étaient toujours désertes. Dans les jardins qu’il longeait des vêtements pendus aux cordes à linge lui adressaient de vagues signes. Son combat avec Meg’ s’était déroulé sans témoins. Tandis qu’il marchait sa plaie à la hanche le faisait de moins en moins souffrir. Lorsqu’il arriva près des voies ferrées tout le sang qui tachait sa jambe avait disparu. Un train de marchandise, suant et soufflant s’ébrouait pour le départ. Mo’ le longea en comptant les wagons. Ainsi qu’il le faisait toujours, il ouvrit la porte du 23ème. Il accéléra le pas car le train commençait à prendre de la vitesse. Lorsqu’il se jeta en roulant sur le côté pour atterrir sur le plancher, il courrait presque. Il resta un long moment sur le dos à reprendre son souffle. Il y avait de la paille par terre. Le wagon avait dû transporter du bétail.
Tandis que le train vibrait en accélérant Il repensa à la conversation avec le Dr Game au Java House. Ainsi donc cet homme n’était autre que Meg’, l’entité qui jouait avec les fils de la toile, l’ombre qui taille dans sa trame en déchirant son dessin. « Megadieu, le trou noir ultime, la sépulture de toute lumière » murmura Mo’ pour lui-même. Il se demanda comment l’autre avait pu le reconnaître et le retrouver. Depuis tous ces siècles qu’il vagabondait, qu’il arpentait chaque pouce du jardin à l’abandon qu’était ce monde, jamais il n’avait été reconnu. Sans visage, Mo’ le Hobo accomplissait son œuvre Momologique dans l’anonymat. En d’autres temps, il y avait cela des siècles, cela lui avait semblé être une bonne idée que d’agir à visage découvert. Il avait appelé cette époque d’explosion quantique la « Singularité Antique ». L’agitation qui en avait résultée dans la toile était telle qu’il avait préféré disparaître. Ceux qui le connaissaient à l’époque et trainaient avec lui dans les tavernes d’Alexandrie n’avaient pas compris lorsqu’il avait annoncé qu’il prenait la route. « Ne demandez pas de mes nouvelles les gars, ne vous inquiétez pas je saurais vous retrouver. Mais de temps en temps, buvez un coup à ma santé. » avait-il dit en les quittant. Ensuite il s’était trouvé un endroit connu de lui seul pour y ranger tout son matériel en attendant qu’il serve à nouveau.
Le train prenait de la vitesse. Hachant le temps, les disques de ses roues ouvraient le sable. Rampant sur un sol dénudé, le serpent roux et cliquetant cherchait à reconnaître son chemin. Il filait vers le Sud et une odeur de désert s’élevait de la voie. Mo’ savait qu’il approchait de sa destination et il n’avait pas besoin de tourner la tête vers le paysage pour le savoir. Convergeant depuis le mirage lenticulaire de l’horizon, le but venait à lui en étirant ses bras. Il fouilla dans sa poche et en ressortit le petit papier qui ne le quittait jamais. C’était une coupure de journal illustrée d’une photo grisâtre et un peu floue. Un mot se détachait de la bouillie des caractères : Alamogordo. Il y avait bien des années, en 1947, Mo’ était tombé sur cet article. En le lisant, il avait eu l’intuition que quelque chose s’était mis en branle. Une force conspirait dans son dos. Un plan était à l’œuvre. Il n’avait pas ressenti cela depuis l’époque de la Singularité Antique. C’est le nom de code qui lui avait donnée la clé : opération Trinité. Dans le désert du Nouveau-Mexique on s’amusait à faire sauter de gros pétards atomiques sous couvert de guerre. Le premier test avait eu lieu en Juillet 1945 en faisant exploser une bombe nommée Gadget dans le désert de Jornada del Muerto. Les essais continuaient toujours et Mo’ était sûr que cela avait un rapport avec lui. Comme pour confirmer ses doutes, cette même année 1947 on avait parlé de découvertes à Qumrân, au bord de la Mer Morte. Mo’ connaissait bien l’endroit. C’était le lieu où il avait caché tout son matériel. On avait parlé de manuscrits trouvés dans des jarres de terre cuite et d’après les citations qu’en faisaient les journaux, Mo’ avait reconnu certains passages de son journal intime. On ne parlait pas du reste dans la presse mais nul doute qu’ils avaient mis la main sur le matériel. Il fallait le récupérer coute que coute. Sans cela, aucun moyen de battre Meg’ ni de retrouver les routes de la fille et du garçon. Sans même parler du gamin.
Le ronflement de l’air glissant sur les panneaux de bois noyait ses oreilles. Crevant la paillasse d’une terre qui refusait de se plier aux exigences du temps, le train avalait le paysage. Les voies croisaient d’autres voies en hoquets brusques mêlés de soliloques. Il y eut une nuit, il y eut un jour. Mo’ lové dans un coin du wagon somnolait lorsque celui-ci poussa des cris stridents en s’arrêtant. Il sût qu’il était arrivé. Mo’ se releva et se massa les jambes. Il ramassa sa musette en baillant mais au moment d’attraper la poignée de la porte pour la tirer, cette dernière s’ouvrit toute seule. Un flot de lumière blanche pénétra l’espace du wagon. De la pâte photonique émergea une petite silhouette velue qui dansait d’un pied sur l’autre en regardant dans le wagon. Mo’ s’approcha du bord de la plateforme. Devant lui se tenait un chimpanzé vêtu de ce qui semblait être une combinaison spatiale. Le singe mit sa main en visière sur le front. « Maurice Katz ? Mo’ ? Je vous attendais. Vous avez bien failli vous jeter dans la gueule du loup. Venez, nous n’avons pas beaucoup de temps. ». Avant même que Mo’ ne lui réponde quoi que ce soit le singe l’attrapa pour le faire descendre. Il l’entraina le long de la voie tout en se dandinant rapidement devant lui. Mo’ le suivit tant bien que mal. Ils sortirent de la gare et remontèrent le long d’Alamogordo Drive pour s’éloigner du centre-ville. S’arrêtant un moment, le singe montra de la main la direction de l’entrée de la gare. Le long du trottoir stationnaient plusieurs voitures de police. « C’était ton comité d’accueil » dit le chimpanzé. Ils reprirent leur chemin en trottant. De temps à autres, le singe se retournait pour vérifier si Mo’ était toujours bien là. Lorsqu’ils se retrouvèrent hors d’Alamogordo le chimpanzé quitta la route. Il se mit à serpenter le long des contreforts de la mesa qui bordait la plaine desséchée où s’étalait la ville. Mo’ trébuchait dans les crevasses que le singe évitait en sautant d’un bord à l’autre. Il s’écorchait les mains sur les cactus tapissant le sol et pestait entre ses lèvres. Un grand désordre répétitif régnait dans ces lieux. Il nota mentalement la chose. Lorsqu’ils parvinrent enfin au sommet, le singe et Mo’ se firent face. Mo’ respirait bruyamment.
- Comment connais-tu mon nom ? dit-il d’une voix rauque.
- Attends encore un peu. Suis-moi. Tu vas tout comprendre.
- Et le tien ?
- Oh désolé, je m’appelle Ham. Ham le Chimpanzé.
- Ham ?
- Ham c’est le nom du labo qui m’emploie. Holloman Aerospace Medical center. Je vais bientôt partir dans l’espace, mais là on me fait bosser sur un autre truc. Suis-moi je te dis.
Ils traversèrent la mesa jusqu’à un surplomb qui dominait le désert. Ham fit signe à Mo’ de s’agenouiller pour ne pas être vus depuis le fond de la plaine.
En contrebas, sur le fond jaunâtre et poussiéreux du désert, tout un réseau de lignes sombres convergeait vers une esplanade où se dressait une tour. De hauteur modeste, peut-être une vingtaine de mètres, ce n’était qu’un simple treillis métallique évoquant une sorte de potence. On l’avait visiblement construite sans aucun souci d’une quelconque esthétique et seule une obscure utilisation justifiait sa présence ici. Elle semblait l’objet de l’attention de toute une foule de silhouettes qui s’agitaient autour d’elle. Des hommes en uniforme, seuls ou par petits groupes transportaient des matériaux vers l’esplanade. Des bulldozers, tels de petits coléoptères jaunes et lents erraient sans but entre les lignes de pistes qui menaient à la tour. Des camions bâchés en livrée de l’armée stationnaient plus loin au fond de la plaine. Tout autour de la vaste cuvette, des paires de silhouettes armées marchaient de long en large. Mo’ se retourna vers le chimpanzé.
- Jordana del Muerto ? l’opération Trinité ?
Ham se contenta de hocher affirmativement la tête. Mo’ regarda à nouveau l’agitation en contrebas. Parmi les soldats circulaient d’autres et étranges silhouettes. De là où il se trouvait il lui semblait qu’elles portaient des sortes de tuniques blanches. Elles allaient de groupe d’uniformes en groupe d’uniformes flottant plus que marchant et Mo’ se demanda ce qu’elles étaient. La plupart d’entre elles semblaient plus petites que les silhouettes des soldats. Leur gestuelle était brusque, impérative. Sans même savoir ce qui se passait en bas, il n’était pas difficile de comprendre que les silhouettes-tuniques donnaient des ordres aux silhouettes-uniformes. Comme si Ham avait compris ce qui intriguait Mo’ il tendit le menton vers la scène.
- Ceux-là, c’est les pires. Je ne sais pas d’où ils viennent. Je déteste leur tête. On croirait des espèces d’anges.
- Des minidieux.
- Des mini-quoi ?
- Je te dirai plus tard. Mais le temps des explications est venu pour toi. Ils font quoi ici ?
Mo’ se retourna et fit face à Ham. Ce dernier vint s’assoir en face de lui.
- Ok, je commence par le début. Je travaille sur la base d’Holloman. On me prépare pour le premier vol habité qui doit avoir lieu bientôt. Pas question d’envoyer un Wasp tu comprends ? Si le pétard doit cramer en vol, il vaudrait mieux que ce soit un machin comme moi qui parte en fumée. Ils avaient pensé envoyer un cochon mais tu penses çà rentre pas à l’intérieur. Et puis tu imagines l’état de la capsule au moment du retour ? Personne ne voudrait nettoyer. Donc il y a quelques mois, on voit débarquer tous ces gars de l’armée et les mini-machins comme tu dis au centre spatial. Et une grosse caisse avec. Ils disent qu’ils ont perdu les clés d’un coffre et qu’ils vont utiliser un méga-ouvre-boîte atomique pour faire sauter la serrure. Ils disent qu’ils ont besoin de petites mains habituées aux conditions extrêmes pour fouiller dans le coffre après l’opération ouvre-boîte. Ils demandent des volontaires. Tu penses bien, personne ne se propose. Moi je suis tranquille dans ma chambre en train de peler des bananes tout en potassant mon algèbre quand je vois rentrer toute l’équipe médicale avec des grands sourires genre veillée de Noël. Là je me dis, ok, c’est bon, mange toutes tes bananes Ham parce que ton jour de gloire est arrivé. Donc Ils me disent que la bonne nouvelle c’est que je suis volontaire pour une expérience dirigée par un nouveau médecin. Le type se présente et là je me dis, eh bien s’il ouvre un jour un cabinet en ville, il faudra qu’il se choisisse une clientèle d’aveugles parce que vu sa tête, jamais personne ne voudra se laisser ausculter. Son nom c’est…
- Dr Game. Meg’.
- Tu le connais ?
- Oui, et c’est pour lui que je suis ici.
- Donc voilà, on m’emmène dans le désert, ils font sauter l’ouvre-boîte et dès que le champignon de poussière est un peu retombé, ils m’envoient là-bas pour récupérer le coffre. Quand j’arrive au pied de ce qui était la tour, tu le croiras ou pas, le coffre n’a pas une égratignure. C’est comme si tu lui avais tapé dessus avec une banane. Dr Game est très énervé, tout le monde se gratte la tête. Ils construisent une nouvelle tour et c’est reparti pour une autre opération ouvre-boîte. Çà dure des mois. Un à deux essais par jour. Toujours pas d’égratignure. Et puis un matin, Dr Game met un revolver dans sa poche et file en disant qu’il a un truc à faire. Quand il revient il à l’air ravi. Çà c’était hier. Ensuite on refait un essai et cette fois, quand j’arrive là-bas, le coffre est entrouvert sur le côté, comme si une balle avait fait sauter l’un de ses bords.
- Je comprends dit Mo’ tout en se massant là où la balle de Meg’ l’avait touché.
- Ah oui ? T’as de la chance alors. Donc quand je vois çà, je glisse un œil à l’intérieur, et quand je reviens vers les mini-machins et Dr Game, je leur dis que c’est toujours pareil, que le coffre n’a pas une égratignure et que je l’ai mis dans la cabane comme d’habitude, en attendant qu’ils reconstruisent une tour. Je n’ai pas envie qu’ils mettent la main là-dessus parce que leur tête elle commence à me revenir de moins en moins. Dr Game entre dans une rage folle, il demande que l’on reconstruise la tour immédiatement. Le soir, je vais à la cabane et en glissant la main dans le coffre, je sens comme un livre. Je le sors, je l’ouvre, et sur la page de garde je vois marqué «23ème Journal intime de Maurice Katz, dit Mo’, inventeur des nombres et de la Momologie ». Cela m’intrigue et comme j’aime l’algèbre, je divise 1 par 23. Cela donne 0,666. Or 666 c’est le numéro du prochain essai ouvre-boîte. Donc je me gratte la tête et je vais à la gare. Je laisse passer 22 trains, et dans le 23ème, j’ouvre le 23ème wagon et je tombe sur toi. Tu sais tout.
Mo’ hocha lentement la tête. Les grands yeux de Ham le regardaient. Sans dire un mot il entrouvrit sa combinaison et sortit le livre qu’il tenait caché dessous.
- Tiens c’est à toi.
Mo’ attrapa délicatement le volume qu’il n’avait pas tenu en main depuis des siècles. La couverture de cuir, usée, avait perdue une bonne partie de sa teinte rousse. Un lacet serré l’entourait. Il le défit délicatement et laissa le livre s’ouvrir de lui-même.
- C’est l’histoire de ta vie là-dedans dit Ham ?
- C’est… c’est comme mon journal intime. L’écheveau des vies qui déroule son fil.
Les mains en coupe sous le livre, Mo’ sentit la vibration qui l’habitait. Les pages
s’ébrouèrent. Elles frissonnaient sous ses doigts. Elles se décollaient les unes des autres comme des pétales cherchant la lumière. C’était comme l’envol gauche de vieux goélands restés trop
longtemps dans une ville morte. Elles bruissaient, battaient comme des petits cœurs. Ailes déployées les mots en jaillirent telle une assemblée de voix mêlées :
(suite ci-dessous)
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« Je m’appelle Hanah Stevens et je suis née à Carthage le 15 avril 1991 à 18h15. Le 8 décembre 2006, il faisait du brouillard ce jour là et je me rappelle que la route glissait. Sur la Départementale 120, à 4 kilomètres de la maison, juste après le Café Starbucks, la voiture a dérapée. Il n’y a pas eu de douleurs particulières, tout a été instantané. Ma page Myspace n’est plus à jour depuis le 6 décembre 2006, 15h50, soit 2 jours avant, date et heure à laquelle je m’y suis connectée pour la dernière fois pour poster une vidéo. Dans le film, je faisais la dingue avec Allison. On avait tourné çà dans la galerie marchande près de la maison. J’aimais les chevaux, le snowboard et les Simpson’s. Je m’appelle Carl Hoff et je suis né en 1903 à Trondheim en Norvège, le 27 février. J’ai été marié 65 ans à Katherine, l’amour de ma vie, et je suis mort le 9 décembre 1994 à Sylvan Lake, Michigan. J’avais 91 ans. J’ai fait toute ma carrière à la Pontiac Motor Division, et j’ai eu deux enfants, Katherine et Karen, qui sont deux femmes merveilleuses. J’avais un frère, Heinar, qui est resté en Norvège. Il était plus jeune que moi et je ne sais rien de lui. Je n’ai jamais su ce qu’il était devenu. Il paraît que je lui ressemblais beaucoup. Je ne suis jamais retourné en Norvège, mais chaque fois où je suis passé devant un pin ou un sapin j’ai pensé à mon frère. Pendant la seconde guerre mondiale c’était très dur. J’étais dans la marine marchande, mécanicien de 1ère classe. Avec Katherine on s’écrivait beaucoup de lettres. Pour nos 60 ans de mariage, nos filles les ont réunies et en ont fait un petit livre qu’elles ont nous offert ainsi qu’aux petits enfants. C’était une journée merveilleuse. Chacun notre tour, au dessert, Katherine et moi nous avons lu une lettre. Et vous me croirez ou pas mais lorsque j’ai relu tous ces mots j’ai pleuré. Je m’appelle Alfred Day et je suis né le 20 mai 1794 à Wilbraham, Massashussets. D’après ce que m’a dit ma mère, c’était le pire mois de mai que l’on ait vu depuis des années. En 1812 je me suis engagé dans l’armée en tant que Tambour et j’ai combattu les Canadiens. Pendant cette guerre une seule fois j’ai tué un homme, avec ma baïonnette, c’était sur les berges du lac Ontario. En 1818 je me suis marié avec Lydia, la fille d’Abraham Caulkins. Nous sommes partis ensuite nous installer dans l’Ohio. Là-bas j’avais le titre de propriété du Lot 13, qui n’était pas un bon terrain. J’ai eu 9 enfants. La vie était très dure et la plupart des récoltes mauvaises. Et puis ensuite, j’en ai eu assez. Nous sommes partis à Castle Rock. C’est là que je suis mort, le 13 Juillet 1886. J’ai vu beaucoup de choses dans ma vie. Avant il n’y avait pas le télégraphe ni de bateaux à vapeur. Maintenant tout cela semble ordinaire. Mais à cette époque, c’était totalement nouveau. Lorsque l’on voyait passer un bateau par exemple, on s’arrêtait tous de travailler. Ma femme n’a jamais su pour l’homme que j’avais tué à la guerre mais la nuit, même très vieux, je revoyais encore son visage. Il se penchait au-dessus de moi dans le lit et il me regardait sans parler. Je m’appelle Eugene Abbagnale. En 1958, le 15 mai pour être précis, en allant faire des courses à Aix je suis tombé raide mort dans la rue. J’étais né le 29 Avril 1896 à Forcalquier en Haute-Provence et je n’ai connu qu’une seule femme dans ma vie. Son nom était Louise. Elle avait les cheveux blonds et fins, et je lui disais que c’était ceux d’un ange. A cause de mon problème aux jambes, j’ai fait la guerre dans l’intendance. C’est peut-être çà qui m’a sauvé après tout. En 1924 on s’est trouvé un petit terrain grâce à Fernand, mon parrain. Il était situé dans les environs de Sisteron et on s’est lancés dans l’élevage de chèvres. On faisait du fromage, un des meilleurs du coin et je suis fier de le dire nous n’avons jamais eu de réclamations. Les gens ont toujours aimé nos produits. Nos clients étaient très fidèles et c’est Louise qui vendait sur le marché. Elle a fait plusieurs fausses couches et le seul petit que l’on ait pu avoir est mort en 1933 à seulement 2 ans. Toutes ces années, on voyait grandir les gamins qui mangeaient nos fromages et je disais toujours « tant que tu en mangeras de celui-là, eh bien tu grandiras ». Cela faisait rire les parents. J’ai toujours eu un bon contact. Il faut çà lorsque l’on est peu biscornu des jambes. Quelques fois, les soirs d’été, je faisais l’amour avec Louise dans le jardin de notre maison. Je m’asseyais dos contre l’olivier et Louise venait s’accroupir sur moi. On était loin de tout, on ne risquait rien. Avec Louise on n’en parlait jamais mais c’était notre petit secret. Je m’appelle Megan Bradley. Je suis née le 30 septembre 1992 à Etowah en Alabama. Je suis morte le 14 Juin 1999. J’avais 7 ans. Les médecins avaient diagnostiqué une tumeur bilatérale sur le thalamus 3 mois plus tôt. Cela a été une tragédie pour mes parents. Mon père était employé au service d’électricité. Ma mère travaillait dans une entreprise de Télémarketing, où elle s’occupait de la Hotline pour AOL. Maman m’appelait son Petit Cœur. Mon frère me volait tout le temps mes jouets. Le samedi soir on regardait des cassettes vidéo que papa et maman avaient louées. Je m’appelle Fred Burn Barnhill et je suis né le 24 décembre 1921. J’ai toujours aimé travailler et personne ne pourra dire que je n’ai pas fait ma part. J’ai eu trois enfants avec mon Helen. D’abord Phyllis, ensuite Kathleen, et puis la petite dernière, Helen comme sa mère. On m’a toujours dit que je devais lever le pied mais je n’ai jamais cru toutes ces balivernes. Je dois dire que dans les années cinquante, j’ai vraiment installé beaucoup d’antennes. Combien, çà je ne me le rappelle pas, c’était mon cousin Edouard qui faisait la comptabilité du magasin que l’on avait ouvert tous les deux. On avait une belle maison, j’ai tout fait moi-même. Le soir après le bricolage, j’allais me mettre à la fraîche dans le jardin parce que la TV je n’aimais pas trop çà. Helen m’apportait une bière, c’était mon petit moment préféré et puis on regardait la maison pendant qu’il faisait encore jour. J’ai toujours aimé faire des blagues. Un jour, pour amuser les filles, j’ai collé une pièce de monnaie sur le trottoir le long de la maison. On s’est tous cachés dans le jardin et puis on a regardé les gens passer et essayer de la ramasser. Vous auriez vu leur tête, les filles en pleuraient de rire. Je suis mort le 28 mars 2002. Helen était partie faire les courses à ce moment-là. On m’a retrouvé dans le garage allongé près de l’établi. Je m’appelle John Bicknell. Je suis né dans le Devon en Angleterre le 4 Aout 1879 et je suis arrivé à New York à bord du RMS Majestic. C’était le plus beau paquebot de l’époque. On est arrivé très exactement le 8 Mai 1890, classe émigrant. J’avais 11 ans. New York n’était pas aussi grand que maintenant mais cela m’a beaucoup impressionné tout de même. J’étais amoureux de ma nurse, elle était irlandaise et je me rappelle de son odeur. Je me suis marié à Bertha en 1903 et elle sentait un peu comme ma nurse, d’ailleurs en y pensant je ne me rappelle plus le nom de cette irlandaise, seulement son odeur. J’ai fait toute ma carrière à Denver en tant que receveur des Postes. C’était un métier qui demandait beaucoup de sérieux et d’efforts. Bertha ne le comprenait pas toujours, ce qui est dommage. Nous n’avons pas eu d’enfants. Je m’appelle Jeanne Rosay. Je suis née le 22 Aout 1912 au Havre, Rue Percanville. J’aimais bien l’école et ma maitresse disait à mes parents que j’étais douée. J’ai commencé à travailler à 12 ans à la conserverie de crabe. Je collais les étiquettes. Après j’ai travaillé à la brasserie pour mettre en bouteille la bière, et puis aussi au triage de café sur le port. Je faisais les lots d’Afrique. Il fallait enlever les petits grains noirs, les brindilles, les petits cailloux. Pierre je l’ai rencontré dans l’escalier de là où j’habitais. On ne savait pas comment faire pour sortir ensemble et je ne sais plus qui je crois que c’était son copain Frédo l’a poussé dans le dos en lui disant « Allez vas-y, embrasse là Pierrot ». On s’est marié en 1927. J’ai eu trois enfants. Evelyne, Pierre et Nicole qui est née le 8 mai, jour de la libération. Pierre a été prisonnier 4 ans au Stalag XC près de Brême. A la fin des repas de famille, Pierrot racontait toujours comment çà s’était passé. Ils étaient sur la plage de Dunkerque, il n’y avait pas de bateaux pour tout le monde. Et les bateaux Anglais ne prenaient que des soldats Anglais. A un moment avec tout son barda, il essayait de monter sur une barge, il avait de l’eau jusqu’aux épaules, et un Anglais lui a tapé dessus pour lui faire lâcher le bastingage. Après il est revenu sur la plage, il n’en pouvait plus et c’est là qu’il a été fait prisonnier. Quand il est revenu de captivité il n’était plus le même. Il a repris son vélo chaque matin pour aller travailler sur le port mais il est tombé malade. Il est mort d’un cancer en 1952. Après j’ai travaillé comme femme de service à l’hôpital, pavillon des cancéreux. La nuit c’était calme et je tricotais beaucoup pour les petits-enfants. Je suis morte en 2000 le 4 septembre. J’avais 88 ans. Cela a été très long pour partir, toutes ces années dans le noir, avec juste des ombres autour de moi, c’était très long. J’étais contente lorsque cela a été fini. On devrait mourir vite lorsque l’on devient aveugle. Je m’appelle John Bradley. Je suis né le 5 Aout 1883 dans les West Midlands, en Angleterre. En 1903, j’ai reçu une lettre de l’oncle Alfred qui avait tâté déjà de l’Amérique. J’étais le préféré de l’oncle Alfred, je n’ai jamais su pourquoi. Pour toute la famille c’était un peu l’aventurier. Il avait toujours des idées d’inventions. Dans la lettre il me disait de venir pour travailler avec lui et j’ai pris le bateau à Portsmouth en Avril de la même année. Je n’étais pas très bien à ce moment, j’avais tout le temps ces douleurs au ventre que le médecin de famille n’a jamais pu expliquer. Je suis mort à bord le 25 avril pendant le repas du soir, un peu avant de toucher New-York. C’est là-bas que je suis enterré. J’y suis parvenu tout de même. Je m’appelle Laurent Hauchecorne. Je suis né le 24 Aout 1969 à Yvetot. Je suis mort le 15 Décembre 1973 à Yvetot aussi. C’était une méningite. J’aimais bien mes petites voitures. Des Matchbox. Ma préférée c’était la Jeep. J’ai appris à jouer à cache-cache aussi. Dans la cour il y avait un arbre très grand qui me faisait peur. Mon dernier souvenir c’est maman qui crie en me tenant dans ses bras. Je m’appelle Ellen Loretta Woods. Je suis née le 23 Novembre 1889 à Danielsville en Géorgie. Pendant la Grande Dépression j’étais institutrice à Paoli. J’avais une classe unique, de pauvres petits de 8 à 15 ans dont les parents ne savaient que faire. C’est là-bas que j’ai rencontré Georges. Il travaillait à l’épicerie dans Main Street. Quand je passais le soir il m’attendait sur le pas de la porte et me disait toujours un petit mot, un compliment, et je haussais les épaules en passant devant lui. C’était vraiment un bel homme. Un peu italien, avec les cheveux très noirs et une forte mâchoire. Il portait toujours un tablier impeccable et un tricot de corps blanc. Il riait tout le temps. Un soir que je rentrais plus tard il m’a proposé de me voir le dimanche. Nous sommes allés mangés une glace, il sentait l’eau de toilette à la lavande et nous avons fait l’amour dans sa chambre. C’était la première fois pour moi et je n’étais pas très en avance. Il a été très doux, il savait y faire et je n’étais pas sa première, cela se voyait. Après il y a eu beaucoup de réfugiés avec la crise et je n’ai pas eu le temps de revoir Georges une seule fois. Après la guerre, en 1947, je suis repassé à Paoli au mois de Mai. Je suis allé à l’épicerie et j’ai demandé de ses nouvelles. Son patron m’a dit qu’il était mort à la guerre dans les Ardennes, en décembre 1944. C’est drôle parce que ce jour-là j’ai appris qu’il était juif. Georges ne me l’avait jamais dit. Ensuite je ne me suis pas mariée. Je suis morte le 25 Aout 1960. J’avais 71 ans et si je regarde bien, je crois que le plus beau jour de ma vie, c’était ce dimanche avec Georges. Je m’appelle Philippe Tarainne et je suis né le 26 Juin 1959 à Tours. Mon père était chef de chantier dans le bâtiment et je n’ai pas de souvenirs de Tours. On s’est installé au Mans, à Caen et puis ensuite au Havre. C’est à partir du Havre que j’ai des souvenirs. Je me suis marié avec Hélène en 1983 et nous avons eu deux garçons. Enfant Je n’avais pas beaucoup d’amis et dans la cour de l’immeuble on m’appelait gros patatouf quand je passais. J’étais tout le temps coiffé en brosse, je n’aimais pas çà mais mon père était très rigide. Il est mort un dimanche après une dispute avec ma mère. Je ne les ai jamais vus s’embrasser. J’ai fait une licence de droit et je suis rentré dans la police en tant qu’inspecteur. Je n’ai jamais eu beaucoup d’amis parmi les collègues. Avec Hélène le week-end on ne faisait rien de spécial, seulement les courses au supermarché, et puis quelques fois une ballade en forêt. Le samedi soir on faisait l’amour, pas toujours car Hélène n’était pas trop portée sur la chose. A partir de 1995 j’ai vraiment pris beaucoup de poids. Je suis mort d’une crise cardiaque le 21 Février 1998, à 9h30. C’est un collègue qui a prévenu ma femme à son bureau. Je m’appelle Frances Lockhard. Je suis née le 31 Aout 1941. Je suis morte le 8 Décembre 1982 d’une embolie pulmonaire. C’est vrai que je fumais trop mais si on passait sa vie à s’écouter on ne ferait rien de rien finalement. Il faisait vraiment très froid le mois où je suis tombée malade et je n’avais pas le courage d’aller acheter le cadeau de Noël de Sabrina, ma fille unique. Je le regrette vraiment. Si je l’avais fait, elle aurait eu un souvenir supplémentaire de moi. Je ne pense pas avoir fait de mal à tous ceux que j’ai croisé sur ma route à part bien sûr le fait d’avoir laissé Sabrina dans les mains de son père. Il s’appelait Sam et ne s’est jamais vraiment occupé de qui que ce soit, ni même de lui. Pourtant, à l’époque, avec toutes les fêtes et les trucs dingues que l’on faisait je pensais qu’il assurait justement. Quand je repense à la manière dont on faisait l’amour. Et pas seulement avec lui. A trois souvent, une fois à quatre. On n’arrêtait pas de s’éclater. On baisait tout le temps, quelques fois je ne savais même pas avec qui. Je pense avoir toujours été libre d’esprit. Et même je ne suis plus là pour lui dire, même si elle ne m’entendra plus jamais, j’aimerais que Sabrina soit aussi libre que je l’aie été. J’ai travaillé dur après la naissance de ma fille en 1961 pour reprendre des études de psychologie et j’ai passé une licence pour devenir éducatrice. Lorsque je travaillais comme serveuse, cela ne m’a jamais gêné de faire autant d’heures. Les néons, la musique, les mecs accoudés au bar qui ne peuvent pas décoller du siège et déblatèrent c’était un peu comme les études. Sabrina était une enfant adorable. Elle n’a pas connu beaucoup son père mais elle n’a jamais semblé en souffrir énormément. Le soir, après le service j’allais la rechercher chez mes parents et elle trépignait en me voyant arriver sur le parking. Un jour, je venais de toucher ma paie et je lui ai acheté de petites bottes de cow-boys que j’avais vues. Pendant des mois elle ne voulait plus les quitter. Il fallait voir çà, c’était tout un cinéma pour lui faire enlever le soir. Je m’appelle Paul Lemarcis et je suis né dans la campagne près de Gacé, dans l’Orne, le 18 Décembre 1951. J’aurais aimé faire la marine marchande mais j’avais un problème à l’œil et cela n’était pas possible finalement. Mais je ne regrette pas trop car de toute façon j’ai toujours bien aimé la campagne. Donc en fait, à cette époque-là quand je voulais faire la marine marchande, mon oncle Fernand travaillait chez Moulinex, il avait une bonne place et il m’a conseillé de faire ajusteur. Il me disait qu’ajusteur, il y aurait toujours du boulot. J’ai fait l’école d’ajusteur et j’ai trouvé du boulot dès la sortie chez Delaunay & Fils près d’Alençon. J’avais ma mobylette, j’habitais chez Tante Marie, je faisais ce que je voulais et j’avais ma petite paie. Et c’est comme çà que j’ai pu acheter mon premier aquarium. J’avais vu une publicité dans un prospectus et il faut se rendre compte que dans l’Orne on n’a pas beaucoup de couleurs, donc je pense que c’est pour çà que j’ai eu envie d’avoir un aquarium. Mon tout premier poisson c’était un mâle Guppy avec un très beau voile rouge carmin. Après j’ai vu dans la Revue de l’Aquariophile qu’il y avait un club d’Aquariophiles près d’Alençon et je suis devenu membre. On se voyait tous les samedi après-midi dans la salle des fêtes de Gacé et c’est là que j’ai rencontré Dominique. Je suis vraiment tombé amoureux d’elle. Elle n’était pas mariée. Quand je lui parlais, je tremblais carrément et je n’avais pas l’air très malin. J’essayais de lui faire comprendre des trucs, ce que je pensais d’elle et je lui ai offert des poissons mais je n’ai jamais été très doué pour la chose. Donc il ne s’est jamais rien passé entre nous. Après chez Delaunay les choses sont allées moins bien. Le vieux père Delaunay a passé l’arme à gauche et les fils ont commencés à croquer le pognon de la boite. La maison a déposé le bilan en 1982. J’ai fait des stages, ajusteur ce n’était pas vraiment une bonne voie finalement. Et c’est comme çà que le 18 Décembre 1983, jour de mon 32ème anniversaire, la roue avant de la mobylette s’est coincée dans un rail sur la zone industrielle de Caen où je faisais un stage. J’étais à la bourre, je ne portais pas de casque et j’ai fait comme un vol plané avant de m’écharper sur le lampadaire. C’est bizarre à dire mais pendant quelques secondes je me suis mis à nager comme un poisson. Je m’appelle Franck Ledun. Je suis né à Fécamp le 12 Juin 1961 et je n’ai jamais su pourquoi mon père ne m’a jamais aimé. J’ai fait mes études au lycée agricole d’Yvetot. La seule chose que je me rappelle de mon enfance, c’est le soir lorsque l’on se mettait à table. Mon père dépliait sa serviette en me regardant sans un mot. Il avait un regard noir, il ne disait rien. Quand je lui demandais quelque chose, soit il ne disait rien soit il répondait simplement « demande à ta mère ». J’aurais aimé que l’on joue au foot ou qu’il m’aide à faire mes maquettes mais ce n’est jamais arrivé. Une fois je l’ai dit à ma mère et elle m’a répondu que papa était fatigué, que c’était le travail. Cela m’empêchait de dormir. Il y avait toujours cette question. Pourquoi est-ce qu’il ne m’aime pas. L’été je faisais des remplacements à l’usine de conditionnement de moutarde. Ils étaient contents de moi et comme je ne trouvais pas de travail, ils m’ont pris en contrat à durée indéterminée comme manutentionnaire. Ensuite, en 1991 mon père est tombé malade. Je suis allé le voir plusieurs fois à l’hôpital. Ce n’était pas facile car il y avait presque une heure de route depuis Neufchâtel. Quand j’allais là-bas c’était pareil. Il ne me parlait pas. Il était dans le lit avec la sonde dans le bras et il me regardait avec ses yeux noirs. Il est mort le 14 juillet. Après l’enterrement, ma mère m’a dit qu’il m’aimait en fait, mais que ce n’était pas possible pour lui de le dire. Je n’ai jamais su si elle disait cela pour me réconforter ou si cela était vrai. En 1993, un samedi d’avril, j’étais de quart de nuit à l’entrepôt. J’ai conduit le chariot élévateur derrière un tas de palettes. J’ai monté les fourches, j’y ai attaché une corde et je me suis pendu. J’étais tellement fatigué. »
suite ci-dessous
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Mo’ posa le livre par terre. Ham le regarda en se demandant ce qui arrivait. Il avait entendu les voix parler lorsque le livre s’était ouvert. Maintenant Mo’ se tenait penché en avant comme sous le coup d’une vive douleur. Les feuilles se relevèrent et le livre se referma de lui-même. Il retomba sur le sol aux pieds de Mo’ et Ham. Ham le regardait du coin de l’œil.
- J’ai trop tardé dit Mo’. Trop tardé. La fille, le garçon, et tous les autres.
- Je suis là dit Ham. Je suis de ton côté. Ça va le faire.
- Tu veux faire parti du truc ?
- Un peu que je veux. Oui.
- Il va nous falloir de la Science pour traiter tout çà. De la BIG SCIENCE tu comprends ce que je veux dire ?
Ham hocha la tête rapidement.
- Pas la peine de me faire un dessin. J’ai compris.
Ham se leva et marcha jusqu’à un rocher qui se trouvait à quelques pas d’eux. Il revint en tirant à deux mains quelque chose de lourd sur le sol. Mo’ se précipita pour l’aider.
- Comment as-tu fait ?
- Je t’ai dit que j’avais mis le coffre en lieu sûr. Je l’avais caché là, derrière le rocher, pas dans la cabane où on le range d’habitude après les essais ouvre-boîte.
Mo’ était fébrile. Il posa sa main sur le coffre et le caressa affectueusement. Les tentatives de Meg’ pour l’ouvrir n’avaient occasionné que peu de dégâts. Sur le dessus les chérubins étaient intacts et le bois ne portait aucune marque de brûlure. A part cet éclat du couvercle qui avait sauté, l’Arche était telle qu’il l’avait laissée dans les grottes de Qumrân. Il donna quelques tapes sur les épaules de Ham.
- Je pense que nous allons faire une bonne équipe.
Ham le fixa un moment puis se laissa tomber à genoux sur le sol Il mit ses bras en croix et ferma les yeux.
- Je te reconnais comme l’étincelle, je te reconnais comme la foudre qui pilote l’univers, je te reconnais comme le redresseur de torts, je te reconnais comme celui qui bercera nos ténèbres, je te reconnais comme le doux et suprême Momologue !
Tout en gardant sa posture il ouvrit à demi un œil pour observer la réaction de Mo’.
- Tu ne crois pas que tu en fais un peu trop ? dit-il.
Ham se releva et épousseta ses genoux en donnant de petites tapes sur sa combinaison.
- Je commence à avoir la dalle dit-il.
Mo’ se frotta les mains et souleva le couvercle du coffre sans aucun effort. Ham resta bouche bée. C’était comme si il n’avait jamais été protégé ni cadenassé. Mo’ se pencha dedans en avant. Courbé en deux, sa voix en sortit toute assourdie
- Çà tombe bien j’ai toujours un petit en-cas dans l’Arche. Un sandwich au Pastrami avec des cornichons çà te dit ?
- T’as la bière qui va avec ? dit Ham.
Ils mangèrent sans un bruit face à la plaine où l’agitation était retombée. La tour métallique était presque prête pour un nouvel essai. L’un à côté de l’autre, mastiquant leur sandwich, ils profitaient de la chaleur du soleil à son couchant. Une odeur d’humidité monta dans l’air, la température baissait. Ham n’avait plus qu’un trognon de sandwich dans la main. Il montra du bout du menton le Livre que Mo’ avait posé devant lui.
- Mais en fait çà marche comment ce truc ?
Mo’ finit une bouchée avant de répondre.
- Pour les humains, Dieu ce n’est rien qu’un livre. Tu le sais çà ? Et pour les Dieux, c’est la même chose. Les hommes sont leurs livres.
Ham fronça les sourcils et hocha la tête en avalant le trognon du sandwich.
- Alors tout çà fit-il avec un grand geste de la main qui emportait le ciel, tout çà ce n’est rien qu’un livre ?
- Oui, tu peux compter là-dessus.
Ils restèrent encore un moment en regardant le soleil disparaître derrière une mesa. De grandes écharpes enflammées traversaient le ciel. Brusquement, Mo’ se tourna vers Ham.
- Mais au fait, tu as mis quoi dans la cabane à la place de l’Arche ?
- Un grand coffre rempli de bananes.
Ils éclatèrent de rire.
Petit résumé du feuilleton en cours...
Le 25 Avril 1954 vers 15h30, à New York, à l’angle de la West 43eme Rue, trois personnes se sont croisées. La première s’appelle Ray Mantell. Ray marchait sans but en se demandant s’il irait voir
ou pas le film Alaska Seas qui passe dans une salle juste à côté. La deuxième se nomme Loraine Kowalski. Accompagnée de son petit garçon, Tim, elle se rendait à la séance de 16h d’Alaska Seas. En
marchant, elle s’est rendu compte que l’homme en chemise blanche qu’elle venait de dépasser n’était autre que le père de son enfant. Elle ne l’avait pas vu depuis de nombreuses années. En le
dépassant elle se retourne. Il ne la voit pas. Chacun continue son chemin. Le troisième protagoniste s’appelle Maurice Katz. Son surnom est «Mo’ ». C’est un homme qui ne possède plus de visage et
vit depuis des années dans une quasi-invisibilité aux yeux des autres. Tandis qu’il marchait perdu dans ses pensées il a remarqué le comportement étrange des deux autres personnages. Il se
demande qui ils sont.
Le soir du 25 Avril, Ray écrit une lettre à son ami Melvin et décide de prendre la route pour savoir à quoi ressemble vraiment l’Alaska. Loraine Kowalski, lasse de la ville, découvre avec étonnement un dirigeable se présenter à sa fenêtre. Le dirigeable file vers l’Alaska et elle y monte avec son fils. Mo’, une fois retourné chez lui a une vision. Il pense qu’en appliquant tout un tas de théories fantasques qu’il a développé, il pourra retrouver l’homme et la femme qu’il a croisé le jour même. Il a l’intuition que les faire se rencontrer à nouveau pourrait changer leur destin.
Dans les jours qui suivent, chacun suit son chemin et les voies semblent s’écarter. Ray Mantell a pris la route en voiture. De motel en motel, il écrit des lettres à son ami Melvin. Il évoque leur passé commun lorsqu’ils combattaient ensemble en Normandie. Il parle de sa conviction que le monde est dirigé par un Dieu mauvais qu’il appelle Mégadieu ou Meg’. Loraine et Tim coulent des jours tranquilles à bord du dirigeable en regardant le paysage. Mo’ a repris son sac de vagabond et voyage clandestinement à bord d’un train de marchandises dont il ne connaît pas la destination. Dans la ville de Bethel, il croise un inconnu appelé le Dr Game. Ce dernier n’est autre que Megadieu, Meg’. Il semble bien connaître Mo’ et lui lance un défi. Il se propose d’empêcher la réunion de Ray et Loraine, proférant des menaces à l’encontre de leur enfant. Mo’ se bat avec Meg’ et ce dernier blesse Mo’ à la hanche. C’est le début d’un long combat entre le bien et le mal. Ce combat, Mo’ le connait bien. Et il semblerait bien que la nature profonde de Mo’ aille bien au-delà de celle d’un simple vagabond…
Qui est vraiment Mo’ ?
Que va faire Meg’, l’esprit du mal, à Loraine et Tim ?
Ray sortira-t-il de son errance ?
Melvin pourra-t-il les aider tous ?
Vous le saurez bientôt dans les prochains épisodes de : ALASKA SEAS !
Les épisodes précédents sont là :
Alaska seas, 1er épisode
Sur la route d'Alaska Seas, épisode 2
Alaska Seas : "Salut vieux", épisode 3
Alaska seas, épisode 4 : "Mo et la Momologie"
Alaska Seas épisode 5 : "Loraine et le dirigeable"
Alaska Seas épisode 6 : "Ray s'alaskalise"
Alaska seas épisode 7 : le temps des Hobos
Alaska seas épisode 8 : le grand pays de Tim
Alaska seas épisode 9 : Rouleau de la guerre des Fils de Lumière contre les Fils des
Ténèbres
Alaska seas épisode 10 : Ray et la théorie des Cordes