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Qui n'a pas rêvé d'une cabane au fond des bois ?

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Minifictions : Nouvelles

Mardi 9 septembre 2008
- Publié dans : Minifictions : Nouvelles

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Mardi 9 septembre 2008
- Publié dans : Minifictions : Nouvelles

Je fis la connaissance d'Ottorino Balderiotti lors d'un vernissage dans l'une des galeries perchées sur les remparts de la ville. C'est seulement à ces hauteurs que les rues attrapent la lumière du jour et leurs devantures s'y ouvrent aux vents de sables ferrugineux. Je ne me souviens plus exactement des circonstances qui m'amenèrent là-bas, ni même du nom des artistes qui y exposaient. Je me rappelle seulement qu'il s'agissait d'une exposition organisée autour du thème de la transparence. Il y avait là des sculptures, mais aussi des dessins et des photos. La plupart des sculptures utilisaient des matériaux cristallins et occupaient la pièce principale de la galerie. De l'ensemble se dégageait une impression d'amoncellement minéral soudainement révélé à la lumière. La plus grande d'entre elles était une fine plaque cristalline reposant sur la tranche. Il était difficile de déterminer par quel moyen l'artiste l'avait fait tenir dans cette position. Une impression de fragilité et d'énergie prisonnière s'en dégageait. Partageant en deux tout l'espace elle dessinait une diagonale. Je ne connaissais personne parmi les gens présents, pas même vaguement, et je m'étais contenté de déambuler entre les socles présentant les sculptures. Les invités arrivaient par paquets humides car la pluie tombait en trombes ce jour-là. Le temps passant le brouhaha de leurs conversations avait enflé jusqu'à former un courant, une lave agitée léchant le pourtour des œuvres muettes.

Je me tenais un peu en retrait, verre à la main, l'œil dévalant le mouvement des têtes et des membres lorsque j'aperçus au-delà de la foule un homme lui aussi en retrait, verre à la main. Il ne m'était pas difficile de remarquer qu'il se trouvait dans la même situation que moi et ne connaissait personne dans l'assemblée. Nos regards se croisèrent un instant au travers de la grande sculpture et dans l'espace de cette seconde perdue, la compréhension de notre mutuel abandon prit la forme d'un demi-sourire partagé.

Plus tard dans la soirée, une fois le brouhaha réduit à de sporadiques ilots et tandis que le buffet se couvrait de gobelets froissés, je me tenais devant la l'étrange plaque cristalline. Un cadre métallique enserrait cette fine lamelle qui semblait réduite à un entrelacs d'atomes. Je me tenais penché en avant, cherchant à distinguer dans l'œuvre ce qui était matière et ce qui ne devait être que l'air ambiant lorsque je remarquais de l'autre côté du socle l'homme aperçu au fond de la pièce. Il étudiait lui aussi la sculpture. Je me relevai et lui adressai un sourire poli.

-       C'est assez intéressant dis-je.

-       Oui assez répondit-il en embrassant la pièce d'un geste large du gobelet qu'il tenait en main.

Le silence retomba entre nous et nos regards se posèrent à nouveau sur l'œuvre. Il but une gorgée de son gobelet et je fis de même, aspirant le fond de vin tiède qui y macérait.

-       Je ne connaissais pas cet artiste. A vrai dire je ne connais pas particulièrement grand monde ici dis-je en lançant le menton vers le buffet désert.

-       Idem pour moi.

Il me tendit la main avec un sourire.

-       Ottorino Balderiotti.

-       Emmanuel Wexler répondis-je en tendant la mienne.

Vaguement gênés mais inconsciemment contents de trouver quelqu'un à qui parler nous échangeâmes nos impressions sur l'exposition sans bouger de place, désignant de nos gobelets vides celles des œuvres qui nous avaient le plus marqué. Il n'en faut pas plus quelques fois pour qu'un sentiment d'amitié naisse spontanément et c'est ce qui se passa avec Balderiotti. Nos commentaires tatillons n'étaient que prétexte à faire durer cet échange et il m'apparut qu'Ottorino en connaissait aussi peu que moi en matière d'Art. A un moment il chercha ses mots pour me donner son sentiment au sujet de la grande plaque que nous avions détaillée l'un et l'autre.

-       Celle-ci est... comment dire ? On dirait...

Il hocha la tête comme s'il renonçait à pouvoir exprimer son impression.

-       Ce n'est pas trop ma partie continua-t-il. Je pense être capable d'observation et d'analyse mais pas dans ce domaine. J'aurais bien du mal à résumer ce que j'en pense. Pourtant elle est intéressante. Elle dégage une drôle de présence vous ne trouvez pas ?

-       Dans quelle branche êtes-vous ? lui dis-je.

Il eut un mouvement de sourcils comme si la mise en mots de sa réponse allait être un tour de force.

-       Je suis une sorte de free-lance. Pour toutes sortes d'enquêtes. Je pourrais dire détective mais je n'aime pas trop ce terme. Il suppose des clients et je n'en ai aucun. Je travaille pour moi. Je cherche à élucider certaines affaires.

-       Historien amateur ?

-       Oui et non.

Je hochais la tête en le regardant avec un demi-sourire.

-       J'ai l'impression que nous avons vous et moi les mêmes loisirs. J'étudie à titre personnel certains évènements inexpliqués.

Ce fût à son tour d'afficher un visage amusé.

-       Vous plaisantez ?

-       Pas le moins du monde.

-       Alors nous sommes confrères ?

Nous éclatâmes de rire en nous serrant la main de nouveau. La galerie s'était presque vidée. Notre aparté y semblait si étrange que nous décidâmes d'aller continuer cette conversation dans un Bar. Je lui proposai le Dragon de Mer, une taverne située sur les vieux bassins. Il la connaissait et poussant la porte de la Galerie nous remontâmes le col de nos cabans. Le vent jouait les bolides dans les ruelles tortueuses. Il soufflait fort, enragé d'écume et chargé d'iode. Nous marchions sans parler car cela ne servait à rien de discuter avec le vent écharpant nos mots. Nulle lumière ne scintillait sur la mer et contre les quais l'écume des vagues dessinait des rictus couleur de lune. Les rues étaient sombres et Balderiotti se trompa plusieurs fois sur le chemin à prendre. Je finis par marcher en tête, servant de guide dans le dédale du port. Au détour d'un dernier quai la taverne nous apparut au loin tel un havre. Les fanaux de sa devanture teintaient d'ambre ses fenêtres. Nous poussâmes la porte et le vent nous jeta à l'intérieur. Il y avait peu de monde mais nous nous installâmes naturellement dans un coin éloigné des conversations du comptoir. Je fis un signe de la main au patron avant de m'assoir sur le banc et deux pintes de Muskoka Honey Brown se matérialisèrent sur la table.

-       Ils servent cette bière ici ? dit-il en regardant son verre.

-       Oui et c'est la meilleure. Entre ambre et miel. La juste teinte. Mais alors quoi confrère ? En quoi consistent vos enquêtes dis-je en attirant l'une des pintes vers moi.

Un chat vint se frotter contre les pieds de la table et Ottorino se pencha vers lui. Il se mit à lui gratter le cou tout en lui parlant. Le matou plissait les yeux en tournant sa tête d'un côté et de l'autre. Puis satisfait, il s'en alla trottiner vers une autre table. Balderiotti revint vers moi.

-       Il est bizarre ce chat dit-il en le regardant s'éloigner.

-       Ils le sont tous un peu non ? Dites-moi. Alors, ces enquêtes ? de quoi s'agit-il ?

Ottorino prit son temps avant de me répondre. Il but une longue gorgée de Muskoka, se cala en arrière dans la banquette et me regarda longuement. L'expression de son visage était celle du solitaire qui, peu coutumier de partager son monologue intérieur voit enfin se présenter à lui l'occasion d'exposer ce qui exsude de ses heures. Cette expression je la connaissais bien pour l'avoir arborée moi-même plus d'une fois. Il s'éclaircit la gorge et entama son récit.

-       Je ne suis pas à proprement parler un détective ou un enquêteur. Rien de ce que je fais n'est officiel. Disons que les affaires criminelles m'intéressent un peu comme d'autres s'intéressent aux fleurs ou à la géologie. C'est un passe-temps, un loisir. Quelque chose qui m'apporte son lot d'émotions et fait travailler les méninges. Je me suis intéressé à beaucoup d'affaires. Souvent sur plusieurs dossiers à la fois. J'ai toujours eu dans l'idée d'en faire un livre mais sans y travailler vraiment. Cela n'a pas beaucoup d'importance sur le fond. Mais depuis quelques années l'une d'entre elles m'a littéralement accaparé. Aves le temps elle a fini par prendre la place de toutes les autres. Il s'agit de l'affaire Ewing-Scott. Cela vous dit-il quelque chose ?

Le nom ne m'évoquait rien et je lui en fis part. Il se pencha en avant sur la table et y croisa ses bras.

-       Cela n'a pas d'importance. A dire vrai je n'ai jamais rencontré qui que ce soit ayant eu de près ou de loin connaissance de cette affaire. Ce n'est rien qu'un fait divers banal. Elle concerne une disparition inexpliquée mais j'ai toujours pensé qu'il y avait bien plus derrière. C'est une simple intuition naturellement mais elle est basée, comment dire ? sur la banalité des faits eux-mêmes. Quelques fois, l'ordinaire devient en soi un mystère tant il commun vous ne pensez pas ? C'est un peu obscur dit comme cela mais...

Il marqua une pause avant de se lancer vraiment.

-       Autant tout reprendre depuis le début. Le point de départ de l'affaire se situe à Bel Air dans la banlieue de Los Angeles, en 1955. Louis et Evelyn Ewing Scott formaient un couple sans histoires. Ils vivaient dans une maison cossue de style hispanique comme il y en a tant dans Bentley Avenue, ces espèces de constructions en stuc. Louis était âgé de 45 ans à cette époque et Evelyn de 53. C'était un couple aisé et sans enfants. Je ne sais pas grand-chose des occupations d'Evelyn. Quant à Louis, il semble qu'à cette époque il ait été négociant en Livres anciens ou en Antiquités. Je n'ai rien déniché de plus précis sur lui et tous les annuaires professionnels de l'époque sont restés muets à son sujet. C'était un homme aux traits massifs, assez élégant, portant des vestes cintrées et croisées dans le style des années 40. La seule photo que j'aie vue de lui, celle prise à sa sortie d'un interrogatoire dans les locaux de la Police le montre les cheveux gominés plaqués en arrière, l'air méfiant et bourru. Evelyn était quant à elle une femme assez frêle d'après le cliché publié dans les journaux de l'époque. Elle y apparaît stricte, d'allure sobre, mais le tout contrebalancé par un sourire franc. Le genre de personne en qui l'enfant a survécu. D'après les déclarations faites par Louis à la Police, voici ce qui est arrivé le 23 avril 1955. Evelyn et lui étaient allés faire un tour de voiture dans le coin de Mulholland. Il faisait beau et chaud ce jour-là. Le seul moyen d'échapper à la touffeur de l'air sec de Bel Air était de monter dans les collines qui surplombent la ville. Lorsqu'ils revinrent à la maison en fin d'après-midi, Evelyn dit à Louis qu'elle avait oublié de faire une course au drugstore. Louis reprit la voiture et lorsqu'il revint de la course environ une demi-heure plus tard, la maison était vide. Evelyn avait disparu. Louis expliqua aux enquêteurs qui l'interrogèrent quelques semaines après qu'il ne s'était pas alarmé outre mesure et n'avait pas jugé bon de prévenir la Police car sa femme était soi-disant coutumière de ces disparitions temporaires. La plupart liées d'après lui à son penchant immodéré pour l'alcool. Les jours passèrent sans qu'Evelyn ne réapparaisse et Louis ne faisait rien de particulier pour la retrouver. Quelques jours plus tard, sans que l'on sache rien des circonstances exactes, Louis retrouva la voiture d'Evelyn abandonnée à quelques blocs de leur maison. De manière incompréhensible il ne trouva rien de mieux à faire que de la revendre sans même prévenir la Police. Les amis et surtout le frère d'Evelyn, Raymond Throsby, qui prenait des nouvelles tous les jours auprès de son beau-frère, commencèrent à s'inquiéter sérieusement. Louis faisait des suppositions fantaisistes pour expliquer cette disparition à son entourage. Peut-être Evelyn s'était-elle arrangée pour être hospitalisée sans que la famille soit au courant ? Ou bien peut-être avait-elle voulue échapper à l'ambiance étouffante de Los Angeles en prenant des vacances sur un coup de tête ? Raymond Throsby était un homme de caractère. Il était chercheur dans un laboratoire de Physique et n'était pas du genre à rester les bras croisés. Voyant que Louis n'entreprenait rien pour retrouver sa sœur il prit la décision d'aller déposer une plainte pour enlèvement à la Police. Dès la première visite des enquêteurs au domicile Ewing Scott, quelque chose dans cette disparition les chiffonna. L'absence d'inquiétude de Louis, la revente sans raison de la voiture de sa femme, le soit disant penchant d'Evelyn pour l'alcool, penchant violemment démenti par son frère furent autant d'éléments qui aboutirent finalement à l'inculpation de Louis Ewing Scott pour l'enlèvement et le meurtre de sa femme.

 



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Mardi 9 septembre 2008
- Publié dans : Minifictions : Nouvelles

Mon visage devait afficher une étrange expression car Balderiotti s'interrompit.

-       Quelque chose vous gêne dit-il ?

-       Non. C'est que... Je vous le dirai plus tard. Continuez plutôt votre histoire.

-       Donc comme je le disais, Ewing Scott fût inculpé assez vite mais laissé en liberté faute de preuves probantes. La Presse s'empara de l'affaire et spéculait sur le destin d'Evelyn. Louis Ewing Scott opposait de violents démentis aux accusations de meurtre. Il parlait d'une conspiration orchestrée par sa belle-famille qui ne l'avait jamais aimé. De son côté le frère d'Evelyn s'étendait à loisir dans les journaux sur la duplicité de son beau-frère. Il lançait les pires accusations envers ce dernier, avançant lui aussi l'idée d'une conspiration. La Police se mit sérieusement au travail mais aucune des pistes pour retrouver Evelyn, qu'elle soit morte ou vivante, n'aboutit. L'enquête était au point mort lorsqu'en mai 1956, soit un an après la disparition d'Evelyn, il se produisit un coup de théâtre. Louis ne se présenta pas à une convocation du Procureur. La Police se rendit à son domicile pour l'arrêter mais elle ne put que constater sa disparition. C'était aux yeux de tous la preuve qu'Ewing-Scott était bien coupable. Throsby lança aux journalistes que l'on avait trop tardé, que désormais on ne saurait jamais ce qui était arrivé à sa sœur. Mais un deuxième coup de théâtre ne tarda pas à se produire. Quelques jours plus tard la voiture de Louis fût retrouvée abandonnée sur Washington Avenue. La Police inspecta le véhicule et constata la présence de deux impacts de balles. L'une avait traversé le pare-brise et l'autre la banquette avant. Le coffre était ouvert. Des papiers d'emballages déchirés témoignaient que l'on avait violement extirpé un contenu. Quelques livres anciens de grande valeur jonchaient le fond du coffre comme les vestiges d'un tri rapide. Tout concourrait à croire que Louis avait subi une attaque mais l'expertise balistique révéla que les coups de feu avaient été tirés de l'intérieur du véhicule. Par ailleurs, aucune trace de sang ne fût retrouvée dans la voiture. C'était à l'évidence une mise en scène. Un mandat d'arrêt à l'encontre de Louis Ewing Scott fut lancé sur tout le territoire ainsi qu'au Mexique et au Canada. Tout aurait pu...

-       C'est incroyable ne pus-je m'empêcher de dire. Vous prenez une autre Muskoka ?

-       Avec plaisir. Donc... Tout le dossier aurait pu en rester là. Evelyn avait disparu, sans doute assassinée par Louis. Louis avait pris la fuite en mettant en scène une fausse disparition. La Police ne possédait aucun indice sur l'endroit où il cachait. Il ne se passa rien pendant près d'un an lorsque l'affaire rebondit au Canada. Louis s'y était établi sous une fausse identité et vivait à Gananoque, une petite ville située au bord du lac Ontario. Il s'y faisait passer pour un représentant de commerce dans le domaine de l'édition et vivait discrètement à l'hôtel. En avril 1957 il se trouva impliqué dans un accident de la circulation. La Police Routière voulut contrôler ses papiers et ceux-ci étant incomplets elle releva ses empreintes non sans que Louis fasse tout ce qui lui était possible pour se soustraire au contrôle. Les recherches étaient longues à cette époque et lorsque l'identité d'Ewing-Scott fût confirmée, ce dernier avait déjà filé de Gananoque. Dans sa chambre d'hôtel tout y était en désordre suite à un départ précipité. La Police trouva quelques effets personnels, un plateau d'échecs avec une partie en cours, des postes de radios en pièces détachées ainsi que divers outils dans un sac mais aucun indice sur la direction prise par Ewing Scott. L'information comme quoi le suspect avait échappé de peu à son arrestation fût transmise à Los Angeles. Après ce dernier évènement, l'affaire sombra dans l'oubli officiel des dossiers non classés.

Il fit une pause et bût longuement sa Muskoka. Les mains resserrées autour de ma pinte, le regard perdu dans le voile d'or du breuvage, je tentais sans y parvenir de prendre toute la mesure de ce que la révélation de cette affaire impliquait dans mes propres recherches. Ottorino repoussa son verre et termina son récit.

-       Tout ce qui vient après ressort de mon enquête personnelle. En apprenant qu'Ewing Scott s'était réfugié au Canada je suis parti de l'idée qu'il avait dû y rester pour se cacher mais sans doute dans une autre province que l'Ontario. J'avais le choix entre l'Est et L'Ouest et j'optai pour l'Est, soit le Québec, supposant qu'Ewing Scott avait sans doute préféré se cacher des autorités Américaines dans une Province ayant peu de liens avec les Etats-Unis. Je me suis demandé aussi quels avaient pu être ses moyens de subsistance. C'est là que je me suis rappelé de la dernière profession de Louis, négociant en Livres Anciens. Je me suis dit qu'il avait dû fuir au Canada avec un stock d'ouvrages de grande valeur, les écoulant au fil de ses besoins. C'était un moyen discret de se faire de l'argent étant donné que les transactions dans le domaine se font souvent de la main à la main. La piste était mince mais je l'ai suivie. Je me suis mis à interroger de loin en loin les vendeurs de Livres Anciens au Québec. J'ai fureté dans les salons de ventes, j'ai commencé à fréquenter les collectionneurs originaires de là-bas. Au fil des ans, je crois être devenu un spécialiste honorable en matière d'éditions anciennes.

Il leva le bras et fit signe au comptoir que l'on nous resserve.

-       Et avez-vous retrouvé Ewing-Scott ?

-       Je l'ai recherché sans succès pendant des années. Comme je vous l'ai dit, cela n'avait pas d'importance car je travaillais conjointement sur d'autres affaires. Je ne me pressais pas. Et puis j'ai trouvé quelque chose. J'avais eu raison de remonter cette piste finalement. C'était en 1986. Un bouquiniste de Montréal dans le quartier Saint-Denis me parla d'un très vieux collectionneur à l'accent américain. Il se rappelait bien de lui car l'homme qui approchait les 80 ans parlait un français exécrable. Il lui avait proposé un ouvrage de très grande valeur, un exemplaire de...

-       l'édition originale d'Alice au Pays des Merveilles illustrée par John Tenniel dis-je en scrutant sa réaction.

-       Exactement. L'édition de 1865. Mais... Comment pouvez-vous savoir cela ?

-       Une intuition dis-je en souriant.

Balderiotti hocha la tête en signe d'incompréhension. Il continua sur sa lancée.

-       Le bouquiniste n'avait jamais eu entre les mains un ouvrage d'une telle valeur. L'homme lui avait expliqué qu'il possédait aussi l'édition originale d'Alice au travers du Miroir, celle de 1871 mais que pour rien au monde il ne s'en séparerait. Le bouquiniste mit en relation le propriétaire qui voulait à tout prix rester anonyme avec des collectionneurs fortunés. La transaction fût réalisée moyennant une très confortable commission. Puis le bouquiniste fit parvenir le paiement en liquide à une adresse que le vendeur lui avait donné.

Balderiotti marqua une pause en regardant la table.

-       Il n'y a pas grand-chose à dire de plus. Je me suis rendu directement sur place, à Montréal, et j'ai rencontré le bouquiniste. J'ai réussi à lui soutirer cette adresse en lui faisant comprendre qu'il était indirectement complice d'une affaire criminelle non élucidée. L'adresse se trouvait aux Bergeronnes, un petit village de la Côte-Nord au bord de la route qui file droit vers le Labrador. Lorsque je m'y suis rendu il s'était passé des années depuis la transaction du livre. On était en 1995. Il y avait peu de chances pour qu'Ewing Scott soit encore vivant s'il vivait toujours caché là-bas. C'était sans espoir mais je n'ai pas pu m'empêcher de vouloir y faire un tour. L'adresse correspondait à un restaurant tenu par un jeune couple. Je me rappelle que leur tarte aux Bleuets était délicieuse d'ailleurs. Je les sondai mais ils n'avaient rien à voir avec l'affaire. Je les interrogeai ensuite sur l'origine du restaurant et ils me racontèrent que cela ne s'était pas fait tout seul. Le local appartenait auparavant à un vieil excentrique qui en avait fait une sorte d'atelier. Atelier était un grand mot selon eux car l'homme, un vieillard, ne cherchait pas à y vendre quoi que ce soit. Toujours est-il qu'il se présentait en tant que tel. Tout le monde se rappelait de lui pour l'avoir aperçu seul dans son atelier, passant de longues heures à jouer aux échecs contre un adversaire imaginaire. Ils pouvaient confirmer que l'homme n'était pas d'ici et ne s'était jamais intégré à la communauté. Il disparût un jour en abandonnant toutes ses affaires et le local resta en l'état plusieurs années. Au fil des ans, les lieux tombèrent en décrépitude et le couple qui cherchait à établir son affaire se renseigna auprès de la mairie pour en faire l'acquisition. Il s'en suivit tout un tas de démarches infructueuses pour retrouver la trace du propriétaire et finalement la mairie décida de préempter le bâtiment avant de le revendre au couple. Ils me précisèrent combien il y avait de saletés et qu'il leur avait fallu jeté tout un tas de vieux livres décrépis. Naturellement j'ai tout de suite reconnu la silhouette d'Ewing Scott en la personne de ce vieillard excentrique.

Il marqua une pause et soupira..

-       Voilà où j'en suis aujourd'hui. Une impasse. Je pourrais tout laisser tomber naturellement. Mais il y a quelque chose qui me retient. Je ne parle du destin de Louis Ewing-Scott car il est sans doute mort aujourd'hui. Il s'agit plutôt des incohérences dans la banalité de son affaire. Je voudrais tellement expliquer tout cela. D'un côté ce n'est rien d'autre qu'un crime comme il s'en commet tant. Le type a une idée en tête. Je ne sais pas... il a une maîtresse ou veut hériter d'un magot par exemple. Sa femme le gêne, il s'en débarrasse. Çà c'est la manière banale de voir ce qui s'est passé. D'un autre côté, si je reprends tout dans le détail, je ne parviens pas à trouver aucun des éléments propres à ce type d'affaire. Ewing Scott n'avait pas de mobile pour tuer Evelyn. Il n'avait pas de maîtresse. Il n'avait pas besoin d'argent. Sa femme n'avait pas de fortune personnelle. Elle n'avait pas souscrit une assurance-vie. Lui n'était pas un homme violent. Tous deux formaient un couple sans histoires comme je l'ai dit. Pour ma part je suis intimement persuadé qu'Ewing Scott n'a jamais tué personne. Je sais bien que sa femme n'a jamais été retrouvée. Mais je reste persuadé qu'il y a quelque chose d'autre derrière tout cela. Vous me comprenez ?

-       Plus que vous ne le pensez dis-je. Je ne sais pas par où commencer mais autant vous dire tout de suite que votre enquête rencontre l'une des miennes de la manière la plus incroyable. Cela me semble totalement absurde de dire cela, mais nos affaires, aussi éloignées soient-elles, n'en forment qu'une seule.

Balderiotti tâta les poches de son caban et en sortit un paquet de cigarettes. Il en prit une et me le tendit. J'en attrapais une à mon tour et Ottorino me tendit son briquet. La cigarette avait un goût étrange, bizarrement parfumé. Je jetais un coup d'œil rapide au paquet sans en reconnaître la marque.

-       Je crois qu'il est temps de vous parler de mon enquête lui dis-je. Vous ferez tout de suite les mêmes rapprochements que moi. Le problème étant de savoir ce qu'ils signifient.

Il se cala en arrière dans sa banquette.

-       Je vous écoute.

 



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Mardi 9 septembre 2008
- Publié dans : Minifictions : Nouvelles


-       Voilà. Mon père était assez féru d'histoire locale. Ce n'était pas à proprement parler un érudit mais plutôt une sorte d'archiviste. Je crois qu'il n'a jamais vraiment été heureux dans sa vie. Son travail était ennuyeux. Ma mère et lui ne se parlaient pas beaucoup. Son seul échappatoire consistait à collectionner les coupures de journaux. Le soir en rentrant du travail sur les docks il allait s'enfermer dans le garage et faisait ses découpages. Il n'en ressortait que pour manger puis y retournait ensuite. Il gardait tout ce qui concernait les faits sortant de l'ordinaire. Ensuite il les classait par thème et les collait dans des cahiers. Il serait impossible de citer tous les sujets que cela recouvrait. Naturellement les affaires criminelles bizarres y avaient une place de choix. Lorsque j'ai grandi il a commencé à partager avec moi un peu de son univers. Il me montrait ses cahiers, me lisait certains des articles. Cela suscitait toujours la rêverie. J'ai encore le souvenir de sa voix résonnant dans le garage qui sentait le bois et les outils. Je me rappelle que vers le milieu des années 50 un évènement local le marqua beaucoup. On avait trouvé errante sur le port une femme qui semblait avoir perdu la mémoire. Elle était si effrayée et si mal en point qu'on l'avait emmenée à l'hôpital pour lui prodiguer des soins. C'était l'été et le journal local se cherchait des sujets pour remplir ses colonnes désertes. Pendant presque deux mois jusqu'à sa sortie de l'hôpital il y eut chaque jour un article consacré à son mystère. On commença par publier en première page sa photo, appelant les personnes qui pourraient la connaître à se manifester. Sur le cliché son regard fixait le lecteur et semblait l'appeler au secours. Dans les jours qui suivirent quelques personnes crurent y reconnaître un proche, une parente disparue, une amie. Le journal ne faisait pas le tri des témoignages et ses colonnes se remplirent des suppositions les plus fantaisistes à son sujet. La plus en vogue voulait que cette femme soit une riche héritière Américaine enlevée sur un Transatlantique puis ayant échappé à ses ravisseurs. Les enquêteurs qui l'interrogèrent dans sa chambre d'hôpital ne purent rien tirer d'elle à part le fait établi que sa langue maternelle était bien l'Anglais. Ils firent le tour des compagnies maritimes et épluchèrent les listes de passagers récemment débarqués. On alla jusqu'à câbler en mer aux Paquebots qui venaient de faire escale de diligenter des enquêtes à leur bord. Mais rien ne ressortit de toute cette agitation. Mon père était naturellement fasciné par cette affaire. Il gardait scrupuleusement toutes les coupures de journaux et ouvrit un cahier spécial au sujet de celle que les journalistes appelaient « l'inconnue du port ». Il me lût tous les articles sur elle, souriant aux plus farfelus d'entre eux affirmant qu'elle venait peut-être d'un autre monde. Vers la fin de l'été l'affaire déserta les colonnes du journal. Un article signala que l'inconnue sortirait bientôt de l'hôpital et qu'une association charitable s'était proposé de la recueillir. On soulignait que la femme avait retrouvé la parole mais que ses propos étaient incohérents. Elle n'avait toujours pas dit qui elle était et la peur ne la quittait pas. Les journaux restèrent muets à son sujet jusqu'à ce qu'un article ne paraisse quelques mois plus tard. Il y était raconté que depuis sa sortie de l'hôpital, l'inconnue avait entrepris des recherches pour recouvrer son passé. Tout ce temps elle était restée discrète sur le sujet, parlant peu avec les bonnes âmes charitables qui s'occupaient d'elle. On informait qu'au début du mois elle avait eu une crise d'hystérie. Elle paraissait au bord de la folie, répétant sans cesse qu'elle « devait le retrouver », que ce n'était pas possible, « qu'il » ne pouvait avoir disparu. A ce qu'il semblait elle avait voulu mettre la main sur un certain...

Je ménageais un silence avant de le dire.

-       Un certain Raymond Throsby habitant en Californie.

Balderiotti sursauta presque en entendant ce nom.

-       Le frère d'Evelyn ? Alors votre inconnue c'était Evelyn Ewing Scott ? .

-       J'en ai bien l'impression.

-       Mais... Comment se fait-il qu'elle ait attendu tout ce temps avant de contacter son frère ?

-       Je n'en sais rien.

-       Et pourquoi ne pas avoir pas contacté son mari à la place ? Et comment s'est-elle retrouvée de l'autre côté de l'Atlantique ?

-       Attendez, attendez, n'allez pas si vite. Je n'en suis qu'au début.

Il écrasa sa cigarette dans le cendrier en gardant un air soucieux. Il fit signe au patron de la taverne lorsqu'il passa près de nous et lui tendit un billet en lui demandant de nous resservir la même chose. Nous restâmes un moment silencieux à ruminer l'incroyable hasard qui avait présidé à la mise en relation des deux volets de cette affaire. Le patron revint avec son plateau et posa les verres sur la table. Il rendit son billet à Balderiotti.

-       Je suis désolé monsieur mais c'est un faux.

Balderiotti prit un air gêné en me regardant

-       Je suis gêné mais...Puis-je vous demander... ?

-       Aucun souci. Je comptais bien payer ma tournée dis-je en tendant de la monnaie au patron.

Balderiotti me remercia d'un hochement de tête et reprit la parole.

-       Ce que je ne comprends pas, vraiment pas, c'est pourquoi Evelyn a dit qu'elle ne pouvait pas joindre Raymond Throsby lors de sa crise d'hystérie. Je veux bien croire qu'à l'époque le téléphone et le courrier ne fonctionnaient pas très bien mais de là à ne trouver aucun moyen de parler à son frère, quelque chose m'échappe dans l'histoire.

-       Elle n'a jamais dit qu'elle n'avait pas réussi à le joindre. Elle a affirmé qu'il avait disparu, ou quelque chose comme cela. Elle était sous le choc et c'est ce qui a déclenché la crise d'hystérie.

-       Mais cela n'a aucun sens vous le savez bien. Elle devait cacher quelque chose. Throsby était parfaitement joignable. Il n'a jamais quitté Los Angeles et ne ménageait pas son temps pour donner des interviews au sujet de la disparition de sa sœur. Son nom s'est retrouvé en première page du journal plus d'une fois. C'était un chercheur en Physique. Il avait même travaillé pour le gouvernement pendant la guerre. Les colonnes lui étaient largement ouvertes et il ne s'est pas gêné.

-       Toujours est-il qu'Evelyn, elle, croyait qu'il avait disparu. Et elle y croyait suffisamment pour que cela déclenche chez elle une crise de folie hystérique. Ou une simulation d'hystérie car tout est fait de faux-semblants dans cette affaire. Mais je voudrais continuer.

-       Allez-y, pardon.

-       Suite à la crise d'hystérie il y a eu encore un article dans le journal pour informer du fait qu'on venait de l'hospitaliser devant la gravité de son état. Ensuite plus rien. L'inconnue n'est plus jamais apparue dans la presse.

-       C'est tout ?

-       Non ce n'est pas tout. J'avais complètement oublié cette affaire au moment de la mort de mon père. Quand il a fallu déménager le contenu de son garage je suis tombé sur ses cahiers. Je ne savais pas quoi en faire mais je les ai gardés. Parmi eux se trouvait celui qu'il avait consacré à l'inconnue. Tout un flot de souvenirs est remonté à la surface en les feuilletant. A l'époque de sa mort je commençais à me prendre d'affection pour le passé de la ville. La redécouverte du cahier de l'inconnue ne pouvait pas mieux tomber. Il s'arrêtait à l'article parlant de l'hospitalisation suite à la crise d'hystérie. J'ai voulu en savoir plus sur le dénouement de cette affaire. J'ai pris directement contact avec l'association qui s'était occupé de l'inconnue pour obtenir des informations. Je suis d'abord tombé sur une jeune femme qui m'avoua ne rien savoir de l'affaire. Elle me promit de faire des recherches auprès de ses consœurs, sachant que les plus anciennes connaissaient bien l'histoire de l'association. Quelques jours plus tard elle reprit contact avec moi. Effectivement, quelqu'un se souvenait d'une inconnue recueillie au milieu des années 50. J'avoue que je me fis passer pour quelqu'un recherchant un parent disparu sans laisser de trace. Je demandai à rencontrer la personne qui se rappelait cette inconnue car peut-être y-avait-il un rapport avec mon histoire. C'était abuser de leur gentillesse mais il s'agissait là du seul moyen pour en savoir plus.

-       Et que vous a dit cette personne ?

-       J'y viens. Elle se rappelait très bien de l'inconnue car elle avait vécue dans le foyer d'accueil bien des années. Ce n'était pas dans l'habitude de l'association d'héberger quelqu'un aussi longtemps mais ils avaient été tous touchés par son mystère et sa détresse. Une fois l'inconnue remise de sa crise d'hystérie elle avait repris sa chambre au foyer. Elle se rendait bien compte qu'elle n'avait aucun moyen de subsistance et vivait de charité. Elle apprit le français et commença à effectuer de petites tâches pour l'association en échange de son hébergement. Son univers se réduisait à une chambre toute simple. Elle sortait peu, semblant craindre l'extérieur. Le soir on la voyait lire dans la salle commune. Elle montait ensuite se coucher. On ne lui connaissait aucune activité particulière à part le jeu d'échecs qu'elle pratiquait de manière solitaire. Voyant qu'elle semblait s'y intéresser on lui en avait offert un jeu. La femme qui me parla de l'inconnue s'appelait Mademoiselle Renouvin. Son regard exprimait une grande tendresse en se remémorant l'inconnue. Elle m'expliqua combien elle avait eu l'air triste toutes ces années. Aucune conversation avec elle ne pouvait dépasser le contenu des jours passés au foyer. Elle était d'une grande gentillesse mais passé un certain stade des relations elle se muait en un puits obscur. Elle semblait vivre terrée, cachée, déracinée. Mlle Renouvin l'aimait beaucoup mais elle m'avoua qu'il lui avait été impossible de l'aider. Quelque chose semblait l'avoir coupée de son monde. Je lui demandai si elle lui avait connu des visiteurs, si toutes ces années elle n'avait pas reçu un peu de courrier ou des appels téléphoniques mais elle pût m'affirmer qu'il n'en était rien. Je sondai ses souvenirs en lui demandant si elle se rappelait un évènement marquant la concernant. Effectivement, quelque chose d'étrange dénotant sa fragilité mentale était arrivé bien des années après son installation au foyer. A cette époque l'inconnue sortait une à deux fois par semaine pour faire des promenades sur la plage et aller à la bibliothèque. Un jour qu'elle était sortie, la bibliothèque appela pour dire qu'ils venaient d'arrêter quelqu'un qui avait tenté de voler un ouvrage de grande valeur. Le voleur étant une personne qui résidait dans leur foyer et l'ouvrage n'ayant pas subi de dégradation ils n'avaient pas jugé bon de prévenir la Police mais demandaient à ce qu'un responsable vienne la rechercher. Il s'agissait de l'inconnue. Elle avait tenté de subtiliser l'une des pièces maîtresses de la bibliothèque, un ouvrage uniquement consultable sur place, une édition originale...

-       Je devine. L'édition originale D'Alice au Pays des Merveilles. C'est cela ?

-       Exactement.

-       je comprends mieux votre surprise de tout à l'heure. Cela veut donc dire que ces deux là, Louis et Evelyn étaient impliqués dans un trafic ? un vol quelconque ?

-       Je finis mon récit. Mlle Renouvin alla à la bibliothèque et ramena avec elle l'inconnue. Cette dernière semblait effondrée. On la questionna mais elle resta floue sur les raisons de son geste. Elle disait avoir lu dans le journal que la bibliothèque venait de faire l'acquisition de ce livre. Qu'elle avait seulement voulu le voir, le toucher, mais qu'une fois en main elle avait voulu le garder pour elle. Elle ne s'expliquait pas ce geste. Le lendemain, touchée par ce qu'elle prenait pour de la détresse, Mlle Renouvin offrit à l'inconnue un exemplaire bon marché d'Alice au Pays des Merveilles. Elle me dit que l'inconnue s'était mise à pleurer en acceptant son cadeau.

-       A quelle date s'est déroulé ceci ?

-       Mlle Renouvin n'avait pas le souvenir exact de la date. Elle pensait que cela s'était passé au milieu des années 80.

-       L'époque où un exemplaire d'Alice aux Pays des Merveilles a fait surface à Montréal pour être vendu par Ewing Scott. Et vous pensez qu'il pourrait s'agir du même exemplaire ?

-       Aucune idée dis-je. Mais au vu de ce que nous avons réuni je dirais qu'il se peut que la bibliothèque ait fait l'acquisition de l'exemplaire d'Ewing-Scott par l'entremise du bouquiniste de Montréal. Qu'en pensez-vous ?

-       Je ne sais pas.

-       Après cet évènement du milieu des années 80, Mlle Renouvin ne se souvenait de rien en particulier sinon du fait que l'inconnue vieillissait et qu'elle aussi avait vieilli. L'inconnue ne sortait presque plus et passait ses journées dans sa chambre. Elle souffrait de plus en plus de nausées et de pertes d'équilibre. Sa santé était fragile. Puis Mlle Renouvin prit sa retraite mais elle garda des contacts avec le foyer. Quelques années plus tard on l'appela un matin pour lui dire que l'inconnue avait disparu en laissant un petit mot à son attention. Il y était écrit - je cite de mémoire - « Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi pendant ces longues années. Mon temps est venu maintenant. Ne vous inquiétez de rien. Adieu. ». Cela ressemblait à une lettre laissée par quelqu'un qui va mettre fin à ses jours, ce que la dépression chronique de cette femme avait laissé craindre depuis longtemps. La Police fût avertie. Elle fit des recherches mais on ne retrouva jamais cette personne. Le doute plana quant à son destin. Le mot laissait penser à un suicide mais elle avait emporté quelques effets personnels avant de disparaître. Cela ne cadrait pas avec cette idée. Voilà toute l'affaire. J'en suis là depuis des années. J'ai consigné le tout dans le cahier que mon père avait commencé. J'ai toujours gardé l'espoir d'y mettre un point final. Vous comprenez donc ma surprise en découvrant que nous suivons la même piste depuis tant d'années.

 



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Mardi 9 septembre 2008
- Publié dans : Minifictions : Nouvelles

Il se faisait tard. La taverne s'était vidée et je pouvais entendre dehors le sifflement assourdi du vent. Au travers du vitrail, le balancement affolé du fanal tordait des ombres sur le trottoir. Nous échangeâmes nos numéros de téléphone en convenant de nous revoir dans les jours suivants. Après une poignée de main rapide nous partîmes chacun de notre côté dans la nuit délavée.

Je ne pouvais pas me résoudre à rentrer tout de suite dormir. Je pris le chemin de la plage et marchais sur le rivage malgré le vent et la pluie. Au loin, sur l'horizon, les lumières vacillantes des bateaux scintillaient. Sous mes pieds les galets évoquaient un amoncellement de dents phosphorescentes. Le vent me giflait le visage et l'air chargé d'iode me vrillait les tympans. Je finis par m'assoir contre un rocher relativement abrité. Il reposait de guingois sur la plage, sa masse noire formant comme l'entrée d'un tunnel plus obscur que le ciel lui-même.

Ma rencontre avec Balderiotti promettait de trouver une solution à l'énigme. Mais en soi, cette rencontre elle-même en suscitait une nouvelle. Je ne crois ni au hasard ni à la destinée. Ces deux notions sont par trop le reflet de notre propre position dans l'espace. Tous nous n'avons que des points de vue précaires, la perception d'horizons partiels et déformés par notre étroit champ de vision. C'est cela qui suscite en nous cette fausse impression de hasard, cette illusion désarmante d'une destinée. Pourtant, je n'en doutais pas, toute une chaîne de causalité invisible avait œuvrée pour nous mettre en présence l'un de l'autre. C'était en soi l'autre énigme.

Dans les jours qui suivirent j'appelais plusieurs fois Balderiotti mais son téléphone resta muet. J'avais couché sur le papier tout ce que nous nous étions dits et fait quelques recherches complémentaires sur Throsby. C'était peut-être un chercheur reconnu dans son domaine mais son nom n'était pas passé à la postérité. Je ne trouvai rien à son sujet. Je me maudissais de ne pas avoir demandé son adresse à Balderiotti. Je la recherchai dans l'annuaire mais son nom n'y figurait pas. En désespoir de cause je retournai en fin de semaine à la Galerie où nous nous étions rencontrés. Je pensais que le Galeriste pourrait peut-être m'aider s'il me laissait consulter la liste des invités au vernissage. J'étais en train de le lui demander lorsque j'aperçus Balderiotti dehors. Il poussa la porte vitrée et s'approcha de moi avec un air soulagé.

-       Enfin dit-il. Cela fait une semaine que je cherche à vous contacter ! où étiez-vous donc ?

Il fit un petit signe de tête au galeriste et je m'empressais de remercier ce dernier, lui expliquant que je venais de retrouver la personne que je cherchai. Nous sortîmes dans la rue.

-       Je n'ai pas bougé je vous assure. Et je suis venu ici pour retrouver votre trace car votre téléphone ne répond jamais dit-il.

-       Vous me croirez ou non mais j'ai eu le même problème. J'étais inquiet, je pensais avoir mal noté votre numéro. C'est pour cela que je suis moi-même venu là.

Un silence gêné s'installa entre nous. Balderiotti prit une expression préoccupée tout en me fixant.

-       Maintenant que tout en ordre on pourrait peut-être aller quelque part pour reparler de notre affaire ? lui dis-je.

-       Un endroit pas très loin d'ici si c'est possible répondit-il avec un geste vague.

La bibliothèque n'était qu'à deux pas et je savais qu'à cette heure il y aurait peu de monde. Nous nous installâmes avec un gobelet de café fumant dans la cafeteria, un endroit pour la plupart du temps désert. Ses grandes baies vitrées donnent sur la mer. Le soleil était caché et sous nos yeux s'étalait un immense lavis gris. Le monde extérieur semblait en cours d'invention.

-       Je suppose que vous avez repensé à tout ce que nous nous sommes dit la dernière fois. Vous en êtes où de votre côté ? me demanda-t-il.

Je le lui expliquai en quelques mots. Selon moi Louis Ewing Scott devait être un trafiquant. Antiquités, objets de valeur, Livres anciens. L'un de ces types à qui s'adressent les collectionneurs sans scrupules. Evelyn était au courant de ses activités. L'un de ces trafics, celui concernant les éditions originales de Lewis Carroll avait dû lui faire peur. Elle en avait fait part à son mari en lui demandant de tout laisser tomber. Puis elle s'était confiée à son frère, Throsby. Dans un premier temps, celui-ci n'avait rien dit à la police pour ne pas compromettre sa sœur. Craignant qu'elle ne le dénonce Louis avait décidé de se débarrasser d'elle d'une manière ou d'une autre mais elle s'était enfuie avant. Une fois arrivée ici, sous le choc de sa fuite, elle avait tu son identité dans la crainte d'être retrouvée par son mari. J'avais la date de son arrivée ici d'ailleurs, c'était le 23 Avril. Ensuite lorsqu'elle avait jugé bon de le faire elle avait tenté de contacter son frère pour lui demander de l'aide. Je ne m'expliquais pas pour l'instant l'impossibilité qu'elle avait eue de le joindre. Elle était ensuite restée ici, vivant dans la peur. Il me semblait incroyable qu'elle ait passée autant d'années en vivant anonymement mais je mettais cela sur le compte de son dérangement mental. Lorsqu'elle avait appris que la bibliothèque avait acquis cet exemplaire d'Alice au Pays des Merveilles, Evelyn avait fait le projet de le voler. Elle devait y rechercher un indice, une caractéristique connue d'elle seule permettant de compromettre son mari. C'était selon moi les grandes lignes de l'histoire.

Je m'interrompis et Balderiotti hocha plusieurs fois la tête. Il évitait mon regard. Il avait l'air peu convaincu, presque gêné par mes paroles.

-       C'est tout dit-il ?

-       C'est tout.

Le silence s'installa entre nous. Il était tel que je pouvais entendre le doux clapotis de la pluie sur la baie vitrée. Balderiotti bougea sur sa chaise et sortit un petit livre de sa poche. Il le posa sur la table, l'ouvrit comme s'il cherchait un passage puis se ravisa. Il le referma et le poussa de côté. De là où j'étais je ne pouvais pas voir le titre. Sa chaise grinça dans la cafétéria déserte.

-       Je crois que vous allez me prendre pour un fou si je vous dis franchement ce à quoi je pense. D'ailleurs ajouta-t-il, je ne suis pas loin de mettre en doute mon propre discernement.

Il avait dit cela d'un air las, comme si c'était une chose inévitable. Je le laissais continuer.

-       Emmanuel ?

-       Oui ?

-       Emmanuel, as-tu remarqué des choses étranges depuis notre première rencontre ?

C'était la première fois qu'il me tutoyait et cela me surpris. Cela exprimait plus le désarroi qu'une certaine convivialité.

-       Si vous... Si tu fais référence au fait que nous avons eu du mal à nous joindre toute cette semaine dis-je, alors effectivement j'ai remarqué des choses plutôt étranges. Mais je pense que notre excitation y est pour beaucoup. Quel rapport avec notre histoire ?

-       Je te l'ai dit dès le début. La banalité de l'affaire nous prouve son mystère fondamental. C'est presque hors de notre portée. C'est... à la frontière... des choses. J'ai fait des vérifications cette semaine. Rien ne colle dans cette histoire. Tu viens de me dire qu'Evelyn est arrivée ici le 23 avril c'est çà ?

-       Oui. J'ai repris les coupures de journaux.

-       Je peux te montrer celles que je possède. Elles indiquent qu'Evelyn Ewing-Scott a bien disparu de Los Angeles ce même 23 Avril. Tu mesures ce que cela signifie ? Elle a disparue de Los Angeles en pleine après-midi du 23 pour ressurgir de l'autre côté de l'Atlantique le même jour. Cela n'a aucun sens.

-       Des erreurs sur les dates ?

-       Impossible. Non, impossible. Emmanuel, la seule chose qu'il nous faut admettre, c'est l'irrationalité de ce qui est réellement arrivé.

Il attrapa son gobelet et aspira un peu de l'écœurant café instantané qui y refroidissait. Il fit la grimace et y versa un sachet de sucre. Il but en silence le regard tourné vers la baie vitrée. Je remarquai pour la première fois l'étrangeté de son profil.

-       Tu veux dire quoi ? repris-je en tournant avec le bâtonnet la mousse au fond de mon gobelet.

-       Je veux dire que nous faisons fausse route. J'ai repris tout ce que je savais. Tout. Sais-tu à quoi travaillait le frère d'Evelyn ?

-       Il était Physicien. Chercheur.

-       Exact. En 1942 il était l'un des responsables du Projet Philadelphia. Cela te dit quelque chose ?

-       Un truc en rapport avec la bombe atomique.

-       Rien à voir. Il s'agissait d'expériences visant à rendre invisibles les navires de guerre américains. Throsby était en charge de l'expérience menée le 28 octobre 1942, celle qui a fait disparaître pendant quelques secondes le USS Eldridge et ses deux cent hommes d'équipages. Les conclusions des recherches sont toujours restées secrètes.

J'éclatai de rire.

-       Tu veux me faire croire que toute cette histoire farfelue à un rapport avec notre affaire ? Ce ne sont que des légendes... Evelyn aurait été donc, comment dire ? Téléportée ici ? Elle serait arrivée de Los Angeles en passant par la 4ème dimension ? Cela ne tient pas debout Ottorino. Désolé, désolé...

Je le regardais pour voir s'il me faisait marcher mais Balderiotti gardait un air sérieux, presque défait.

-       Je ne dis pas du tout qu'elle a été téléportée. D'ailleurs le Projet Philadelphia est considéré comme un fiasco, même par ceux qui croient à la réalité de l'expérience. D'après ce que j'ai lu le navire aurait eu beaucoup de mal à revenir parmi nous. Non le plus important est le fait que Throsby travaillait sur le sujet.

-       Même s'il travaillait sur le sujet, quel rapport ?

-       Je pense qu'après la guerre Raymond Throsby a continué les recherches pour son propre compte.

-       Tu as des preuves ?

-       Non pas vraiment. Mais je suis tombé sur d'autres choses grâce à ton volet de l'affaire. Louis Ewing-Scott était négociant en livres anciens, d'accord ? Personnellement je n'ai jamais pensé qu'il pouvait être trafiquant. Je sais que tout fait de lui un fugitif mais il n'a pas l'étoffe d'un criminel. Naturellement lorsque tu as parlé de ce vol à la bibliothèque, le livre de Lewis Carroll, j'ai naturellement fait le rapprochement avec la vente du livre à Montréal. Et puis ce rapprochement m'a rappelé autre chose. Tu te souviens de ce que l'on a retrouvé dans la chambre de Louis lorsqu'il se trouvait au Canada ?

-       Je ne sais plus. Des pièces détachées... Des postes de Radio ?

-       Oui. Mais aussi un jeu d'échecs. Et lorsque j'ai interrogé le couple de restaurateurs aux Bergeronnes, ils ont évoqué l'image de Louis jouant seul à ce jeu. Encore les échecs. C'est ensuite que j'ai fait le rapprochement, lorsque tu m'as dit que Evelyn jouait seule aux Echecs.

-       Désolé Ottorino, mais je ne te suis pas. Tu veux en venir où ?

Il attrapa le livre qu'il avait posé de côté et me montra la couverture.

-       Alice au travers du Miroir dit-il.

Il ouvrit le livre et se mit à lire. «  Attendu que le problème d'échecs ci-après énoncé a déconcerté plusieurs de nos lecteurs, il sera sans doute bon de préciser qu'il est correctement résolu en ce qui concerne l'exécution des coups. Il se peut que l'alternance des Rouges et des Blancs n'y soit pas observée aussi strictement qu'il se devrait... ». Il reposa le livre et me regarda.

-       Le livre se déroule sur un échiquier. Alice passe au travers du miroir et y découvre l'Autre Monde.

-       Désolé fis-je en secouant la tête. Désolé je ne comprends toujours pas.


 

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Mardi 9 septembre 2008
- Publié dans : Minifictions : Nouvelles

Balderiotti reprit le livre et le rouvrit. Il tourna les pages rapidement avant de tomber sur le passage qu'il cherchait. Il semblait le citer de mémoire, ne jetant que de brefs coups d'œil sur la page pour vérifier qu'il ne se trompait pas dans l'énoncé.

-       Au début du livre, Alice parle à sa chatte Kitty : « Aimerais-tu vivre dans la Maison du Miroir Kitty ? Je me demande si l'on t'y donnerait du lait ? Peut-être le lait du Miroir n'est-il pas bon à boire. ? Mais maintenant, oh ! Kitty, maintenant nous en arrivons au couloir. On peut tout juste avoir un petit aperçu de ce qu'est le couloir de la Maison du Miroir si l'on laisse grande ouverte la porte de notre salon. Ce que l'on en voit ressemble fort à notre couloir, à nous, mais plus loin vois-tu, il est peut-être tout différent. »

Il marqua une pause et me regarda avant de reprendre.

-       « Oh Kitty, comme ce serait merveilleux si l'on pouvait entrer dans la Maison du Miroir ! Je suis sûre de ce que je dis, oh ! elle contient tant de belles choses ! Faisons semblant d'avoir découvert un moyen d'y entrer Kitty. Faisons semblant d'avoir rendu le verre inconsistant comme de la gaze et de pouvoir passer à travers celui-ci. »

Il retourna le livre et le posa texte contre la table. Il chercha une cigarette dans sa poche et l'alluma. Il fit glisser le paquet vers moi.

-       Je pense que Raymond Throsby et Louis Ewing-Scott cherchaient un moyen de passer de l'autre côté du Miroir. Ils étaient associés et non pas ennemis. Je ne sais pas en quoi cela consistait. Peut-être une machine. Je n'en sais rien. Throsby avait toutes les connaissances en Physique. Louis était sûrement un spécialiste des écrits de Lewis Carroll.

Il rejeta une bouffée de fumée vers le plafond.

-       Evelyn était l'exploratrice. Le rôle d'Alice, c'était elle.

Je cherchai des mots adéquats pour répondre à Balderiotti. Je ne pouvais me contenter de balayer tout cela d'un revers de la main car il semblait convaincu des choses incohérentes qu'il avançait.

-       Ottorino... Tu établis des correspondances qui n'ont de sens que dans ton rapprochement. Mais que vient faire Lewis Carroll là-dedans ? Dans cette histoire, la clé c'est la valeur marchande du livre, et rien d'autre. Excuse-moi mais ta théorie est un non-sens.

-       Le « Nonsense ». Tu as raison d'en parler. C'était bien cela dont s'occupait Lewis Carroll. Maintenant, réfléchis à cette chose. Throsby était Physicien, Carroll était mathématicien. Ce que tout le monde prend pour des contes pour enfants étaient en fait des ouvrages scientifiques codés. Lewis Carroll poursuivait un but. Il est évident que Throsby a percé le code avec l'aide d'Ewing-Scott. Représente-toi un Alchimiste des temps modernes. Sur quoi devrait-il travailler ? Sur la chimie ? Sur les Philtres ? Non. Il lui faudrait travailler sur le langage Mathématique et la logique. La manipulation des symboles, n'est-ce pas cela le travail Alchimique ? Et qu'est-ce toutes les Mathématiques, sinon une vaste manipulation de symboles ? Et qu'est-ce que le livre de Lewis Carroll sinon un ouvrage de symboles ? J'ai l'intuition qu'il leur fallait l'édition originale pour être au plus près du code mis au point par Lewis Carroll. C'est pour cela qu'ils se sont associés. Puis ils ont tenté l'expérience. Evelyn est passée de l'autre côté du miroir. C'est là que tout a basculé. Evelyn n'est pas revenue. Elle est restée coincée de l'autre côté. Louis et Raymond n'étaient pas d'accord sur ce qu'il fallait faire. Throsby a décidé de faire pression sur Louis en portant plainte pour la disparition de sa sœur. Il a fait planer des soupçons sur Louis...

-       Balderiotti, Balderiotti... fis-je pour résister à son déluge échevelé.

-       Attends. Louis se savait en mauvaise posture et a décidé de fuir. Mais pas pour échapper à la Police, pour échapper à Throsby et continuer de son côté les recherches, car il voulait retrouver sa femme. Nous faisons fausse route Emmanuel, et j'ai fait fausse route toutes ces années car Louis n'était pas un criminel. Rends-toi compte...

-       Balderiotti ; cela n'a aucun sens.

Il ne m'écoutait plus, les yeux dans le vague.

-       Toutes ces années, toutes ces années il ne faisait que rechercher sa femme, et non pas fuir la Police. Imagine sa vie. Ses jours, ses nuits. Toutes ces années. La chambre d'Hôtel de Gananoque. Les pièces détachées que la Police a pris pour des vieux postes de radio, étaient les éléments d'une machine pour passer de l'autre côté du Miroir. Mais Louis n'était pas Physicien. Il ne savait pas la faire fonctionner. Ce n'était qu'un expert en livres anciens. Sa seule...

-       Balderiotti. Tu n'as aucune preuve. Aucune.

-       Sa seule arme c'était Alice au Pays des Merveilles et Alice au travers du Miroir. D'où la partie d'Echecs.

Il se pencha en avant sur la table. Il reprit la parole les yeux fixés vers la baie vitrée.

-       Le seul espoir pour lui était de faire retrouver le chemin à Evelyn en refaisant la partie d'Echecs d'Alice au Travers du Miroir. Tu connais le livre ?

-       Un peu mais...

-       Toute l'histoire se déroule sur un plateau d'Echecs. Chaque chapitre correspond à un coup des rouges ou des blancs. Alice s'y déplace de case en case. Carroll a trouvé le moyen de traverser le miroir en traversant le plateau d'Echecs. C'était la voie qu'il avait découverte. Il a codé le chemin en rédigeant ce livre que tout le monde prend pour un conte écrit par un pédophile imaginatif.

Il écrasa sa cigarette dans le cendrier et en ralluma une autre aussitôt. Les néons de la Cafétéria se mirent à crépiter. Balderiotti secoua la tête.

-       Il n'y a vraiment rien à garder de la Psychanalyse... quelle foutaise.

-       Des preuves Balderiotti. Des preuves...

-       La transmutation de la logique ouvre les portes. Voilà la preuve.

-       Ce ne sont que pures conjonctures...

-       La seule passion d'Evelyn était pour les échecs. Tu n'as pas compris ? Elle aussi étudiait l'équation. Elle cherchait l'issue. Elle voulait retrouver Louis. Mais elle ne connaissait rien du code ni de la méthode.

-       Non-sens encore. Et je vais te dire pourquoi... laisse-moi parler. Ta théorie est bien jolie mais elle présuppose quelque chose d'impossible, à savoir qu'en arrivant ici, dans cette ville, ce 23 avril 1955, elle est passée de l'autre côté du Miroir. Et je peux t'assurer que ce monde est tout ce qu'il y a d'ordinaire.

-       Emmanuel...

-       Non, tu vois bien... Cela ne tient pas debout.

-       Emmanuel... Rappelle-toi Evelyn ne parvenant pas à joindre son frère. Mais surtout, rappelle-toi ce qui nous est arrivé cette semaine. S'il te plaît, pense à cela.

Il resta silencieux et quelque chose s'immisça en moi, coulant comme un jus froid sur ma peau.

-       Emmanuel... Emmanuel je ne viens pas de ton monde et tu ne fais pas partie du mien. Nous vivons chacun d'un côté du miroir. Nous avons été mis en présence l'un de l'autre pour une raison que je ne m'explique pas. Notre point de rencontre est la zone de jonction des deux mondes. L'interzone.

J'avais du mal à articuler. Le sentiment de couler dans une eau glacée m'engourdissait la bouche.

-       Ce... n'est pas possible. Tu n'as pas de preuves.

-       Tu te rappelles l'autre soir en allant au Dragon de Mer ? je me suis trompé plusieurs fois de chemin en route. Un changement, comment dire ? subtil semblait avoir affecté le dessin des rues. Les maisons me semblaient différentes de manière inexplicable. Les virages semblaient venir trop tôt, certaines ruelles ne se croisaient pas comme dans mon souvenir.

-       Nous étions dans l'obscurité, il y avait de la tempête.

-       Je ne connaissais pas la bière servie au Dragon de Mer. Je te l'ai dit.

-       Tu ne t'en rappelais pas, c'est tout.

-       Lorsque j'ai voulu payer on a refusé mon billet en disant qu'il était faux.

-       Il l'était sûrement.

-       Je l'ai porté à la banque. On m'a certifié qu'il était vrai. Il est faux ici, dans cette zone de rencontre des mondes. Et vrai dès que je m'en éloigne.

-       Ce n'est qu'un billet. Je ne sais pas... fis-je un peu excédé.

-       - Evelyn a souffert toute sa vie de nausées et de pertes d'équilibres.

-       Phénomène de somatisation. C'était logique vu sa fragilité.

-       Emmanuel, toute la semaine je t'ai appelé au téléphone et tu ne répondais pas. J'ai cherché ton nom dans l'annuaire et tu n'y étais pas.

Je ne trouvais rien à dire à son dernier argument. Il m'était arrivé la même chose avec lui. Je cherchais à me raccrocher à quelque chose.

-       Et comment expliques-tu leur disparition alors ?

-       Tu ne comprends pas ? Pas besoin de vérifier les dates. Ils ont fini par réussir. Ils se sont retrouvés après toutes ces années. Evelyn n'a pas mis fin à ses jours. Louis n'a disparu dans le Grand Nord. Il leur a fallu toutes ces années pour traverser à nouveau l'échiquier et se retrouver tous les deux du même côté. Emmanuel, tu commences à me croire ? Il faut se rendre à l'évidence. Je suis passé de l'autre côté à mon tour. Mais ce que je ne m'explique pas, c'est comment.

Je me rejetai en arrière sur le siège.

-       Autant que je le sache nous n'avons pas traversé un quelconque miroir sur notre route.

Me représenter l'image d'un miroir me fit l'effet d'une secousse. Balderiotti me fixa. Il venait de penser à la même chose. Nous nous levâmes de la table.

-       La galerie dit-il.

-       La grande sculpture.

Nous courions presque en rejoignant les hauteurs de la ville. Le soleil se couchait. Le vent soufflait les sables ferrugineux en volutes de rouille sur la plage. Au loin j'eus le temps d'apercevoir un banc d'hippocampes remontant vers l'hiver et la banquise. Des trirèmes chargées remontaient lentement le chenal du port. En arrivant près de la Galerie nous étions aussi essoufflés l'un que l'autre. Il n'y avait personne à l'intérieur et le galeriste nous reconnut. Après un petit signe de tête depuis son bureau il se replongea dans sa lecture. Balderiotti s'approcha de la grande lame cristalline qui divisait l'espace et je le suivis. Sa surface s'irisait à l'unisson de nos mouvements. J'approchais ma main jusqu'à effleurer la matière. Quelque chose me picota la paume, le foisonnement d'énergie pure retenue dans cette feuille fragile. Cela évoquait un bourdonnement d'essaim d'abeilles, le murmure des particules à la frontière des mondes. Le Galeriste se leva de son bureau et nous rejoignit.

-       Etes-vous intéressés ? C'est une sculpture qui nous vient du Canada.

-       Vous connaissez l'artiste demanda Balderiotti ?

-       Elle nous a été prêtée par une Galerie du Québec. Il s'agit d'Art Brut. On ne sait rien de l'auteur. Il avait son atelier aux Bergeronnes. Elle a été retrouvée quelques années après sa disparition. Je n'ai pas beaucoup d'informations à son sujet sinon qu'il semble avoir travaillé longtemps à cette œuvre.

-       Elle porte un titre dis-je ?

-       Oui. Elle s'intitule « L'Echiquier ».

Le galeriste, sourire aux lèvres resta un moment près de nous puis voyant que nous ne lui demandions rien de plus il retourna s'assoir à son bureau. Balderiotti me regarda avec un demi-sourire.

-       Je crois que le moment est venu.

Son regard s'attarda dehors dans les rouleaux de nuages gris. Il se retourna vers moi.

-       Nos chemins se séparent là. Je dois retourner de mon côté des choses.

-       Balderiotti... Balderiotti, comment est la vie de l'autre côté du miroir ?

Il me sourit et haussa les épaules.

-        Au moins aussi étrange que de ce côté où tu vis.

-       Comment est l'air ?

-       Il caresse, mais c'est une autre main. Le matin a une odeur piquante.

-       Le soleil ? comment est le soleil ?

-       Sa chaleur est douce, la lumière de son couchant a la couleur du bronze. Peut-être légèrement plus petit. Il me semble que le crépuscule y est plus long.

-       Tout y est presque semblable alors.

-       Non pas tout. D'ailleurs, tu sais, j'aurais dû tout de suite deviner que j'étais de l'autre côté. Tu te rappelles le chat que j'ai caressé au Dragon de Mer ? Je l'avais trouvé bizarre sans comprendre pourquoi. C'était pourtant facile à voir mais j'étais trop troublé par notre rencontre.

-       En quoi était-il si différent ?

-       Là-bas, chez moi, de l'autre côté, fit-il en montrant la sculpture, un chat à qui tu adresses la parole est toujours ravi de te faire la conversation. Ils sont terriblement bavards.

Nous nous tenions l'un en face de l'autre.

-       Bon et bien... Au revoir Emmanuel.

-       Au revoir Balderiotti.

Nous nous serrâmes la main. Il passa de l'autre côté de L'Echiquier puis se retourna pour me faire un petit signe. Je n'attendis pas de voir sa silhouette s'estomper. Il me sembla néanmoins qu'elle se déformait, et que ses mouvements devenaient gauches. Ensuite je sortis. La nuit tombait.

***

Il m'arrive encore de regarder la photo d'Evelyn. Je repense alors à son exil dans ce monde. Je tente de me représenter tous ces jours dans l'ombre de sa chambre. Je la vois essayer sans fin les combinaisons sur le plateau d'Echecs, déplacer les pièces, les faire glisser de case en case, ramasser celles qui tombent. J'imagine ses nuits passées à essayer de résoudre l'équation qui lui permettrait de rejoindre son monde, à défier les pièges des cases interdites, à éviter les puits noirs où coulent les pions. Je l'aperçois suffoquant dans l'air hostile d'une rue déserte, lutter contre la nausée, résister aux pertes d'équilibre. Je la vois en terre étrangère, apprivoisant les angles de rues écrasées d'une autre perspective. Je la vois guidant de case en case la Reine vers son Roi. Je la vois rêvant de son étreinte. J'ai compris ses larmes lorsqu'on lui offrit l'édition de poche d'Alice au travers du Miroir. Je me demande quels furent leurs premiers mots, leurs premiers gestes, lorsque ce gouffre d'années une fois comblé ils se retrouvèrent au cœur du désert noir et blanc d'un échiquier vaincu. Unis sur une même case, à la frontière pulsante du miroir.

Il m'arrive de regarder le soleil et d'éprouver l'impression qu'il vient brusquement de diminuer en taille. Je vérifie souvent le chemin des rues que j'emprunte, surveillant la posture des immeubles. Il me semble quelques fois apercevoir sur le coin de mon œil des distorsions affectant les lignes formant l'angle des murs, de sentir que les embruns ont été modifiés dans leur substance, de percevoir le vent chargé de fleurs nouvelles et dont je ne peux me souvenir le nom. Souvent, éveillé au cœur de la nuit, je surveille le bourdonnement du réfrigérateur, guettant la moindre variation de son ton. J'écoute, je scrute, je sens, je regarde en me demandant chaque fois si d'infimes variations dans la stridente répétition des jours ne pourraient être un indice. Il m'arrive alors de me demander si je ne viens pas de traverser le miroir à mon tour et de chercher du regard ces chats bavards que l'on y croise de l'autre côté.
 

David H., Septembre 2008
 

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Vendredi 25 juillet 2008
- Publié dans : Minifictions : Nouvelles

Rien ne serait sans doute arrivé si une suite de circonstances fortuites n'avait œuvrée ce matin-là. Peut-être en est-il toujours ainsi dans les évènements de nos vies appelés à laisser des traces indélébiles. J'ai lu quelques part que l'on peut étendre le raisonnement au déroulement entier de nos existences, voir, pourquoi pas, à tout ce qui ici-bas se donne les apparences de la causalité. Mais là n'est pas mon propos. Si j'essaye de remonter au point de départ de toute l'affaire, j'y trouve ce nouveau téléphone portable et mon erreur en réglant l'heure du réveil. Je me levais donc ce jour là à 5h30 au lieu de mes 6h30 habituels. Nous étions au début d'un mois de juin frais. Il faisait déjà jour et les fumées du port cachaient le ciel rouge. Je me levai sans remarquer rien d'autre qu'un silence plus profond qu'à l'habitude. C'est en passant dans le salon que je vis l'heure à ma montre et constatais mon erreur. Elle était posée sur le bureau qui fait face à la fenêtre. A côté s'y trouvait mon appareil photo. J'étais en train de regarder par la fenêtre lorsque survint cette chose dont je n'aurais pas dû être le témoin. La vue du salon donne sur la plage, distante d'à peu près trois cent mètres. Rien ne vient s'interposer entre la mer et moi. C'est d'abord une large bande de galets, ensuite un étroit cordon de sable sombre, puis la mer. Rétrospectivement, si j'essaye d'analyser les raisons qui me poussèrent à prendre l'appareil photo lorsque je vis cet homme marcher seul sur la plage, je crois que l'heure y joua la plus grande part. Voir quelqu'un sur la plage à 6h30 n'est pas en soi quelque chose d'extraordinaire. Mais voir cette même personne à 5h30 suscite une impression étrange. Comme si le premier n'était qu'un promeneur matinal, tandis que l'autre serait un conspirateur de la nuit. Toujours est-il que je pris une photo. L'homme était loin. Dans le viseur ce n'était rien d'autre qu'un fin bâtonnet noir planté dans les galets. Je ne pensais à rien de particulier en prenant ce cliché. Seul le caractère anecdotique de cette apparition me poussait à le faire. Je ne possède aucun talent ni goût particulier pour la photographie artistique. Si mon appareil ne me quitte jamais c'est simplement parce qu'il est pour moi un outil de travail, tel un stylo ou une calculatrice pour d'autres.

C'est seulement en fin d'après midi, chargeant sur l'ordinateur des photos de pièces détachées de machines que je tombai sur celle de la plage. D'une certaine manière elle était belle. Une disproportion de taille opposait l'environnement et son sujet. La plage apparaissait telle la répétition d'un motif grisâtre, un aplat de galets qui à cette distance imitait le gravier. L'homme, unique sujet vivant, y dessinait une tache. Sa silhouette sombre se tenait de profil, légèrement penchée en avant. L'une de ses jambes était levée. Il portait ce qui ressemblait à un long manteau épais. Il se déplaçait d'un pas sûr en venant du rivage et se dirigeait vers la ville en traversant la longue plaine de galets. En soi, et à défaut de signifier quelque chose, il se dégageait de cet ensemble une certaine harmonie. On ne distinguait rien d'autre à cette échelle. Je zoomais et agrandissais la silhouette. De la pâte des pixels émergea la forme plus détaillée de cet homme. Les aberrations chromatiques mouillaient son visage de dégoulinures verdâtres et troubles, interdisant d'y distinguer le moindre trait. C'est à ce moment, fouillant son dessin et sa forme que je me rappelle avoir éprouvé cette impression d'étrangeté qui conditionna tous les faits ultérieurs. Ce que j'avais pris au premier abord pour un long manteau était en fait une grosse valise qu'il portait à son côté. Elle était de la même couleur que ses vêtements et cela expliquait que je ne l'ai pas remarquée à cette distance. Quelque chose me troublait mais je n'arrivais pas à trouver quoi. J'étudiais la silhouette en détail. Le dos était vouté, le col relevé sciait le visage déformé par les pixels. Son allure était résignée, comme celle d'un marcheur qui a fait une longue route. Puis je compris d'un coup l'origine de cette étrangeté. Cela ne venait pas du fait qu'il transporte une valise, mais qu'il transporte cette valise si tôt le matin sur la plage et surtout, du fait troublant qu'il se déplace avec cette valise en venant du rivage. Car figé tel qu'il l'était à cet instant de son obscur parcours il produisait l'effet d'un homme sortant tout juste de l'eau. Une foule d'hypothèses se bouscula dans mon esprit. Il devait y avoir une explication simple à ceci mais je ne parvenais pas à deviner ce qu'elle était. Sans doute le cliché partial omettait un élément qui aurait permis de tout comprendre.

J'étais en train de faire défiler toute la plage sur l'écran à la recherche d'un indice quelconque lorsque Flo, ma collègue, passa dans le couloir devant mon bureau. Je lui demandai si elle voulait bien venir voir la photo et me dire si elle y voyait quelque chose d'anormal. Debout à côté de moi, main sur la souris elle explora le cliché. Je l'observais, traquant sur son visage un soudain éclair de surprise. Il n'en fût rien. Elle finit par secouer la tête.

-       Non rien dit-elle. Il y a un problème avec ton appareil ?

-       Ce n'est pas cela. Ce n'est pas pour le boulot. C'est une photo prise ce matin par la fenêtre de chez moi. Tu ne vois pas l'homme qui marche, là ?

Je pointai le petit bâtonnet noir sur l'écran et elle le vit.

-       Tu ne trouves pas qu'il est bizarre ? dis-je en zoomant sur lui.

Elle fit varier l'échelle de la photo et approcha son visage de l'écran. Elle relâcha la souris en prenant un air amusé.

-       Non, désolé. Je devrais voir quoi ?

Je le lui expliquai et elle convint que la chose était effectivement étrange. Elle ne semblait pas aussi intriguée que je l'étais.

-       C'est peut-être quelqu'un qui fait une espèce de trafic. Il était peut-être venu récupérer quelque chose sur la plage ? C'est à cela que tu penses ? dit-elle.

-       Oui j'ai pensé à çà. Ou alors quelqu'un qui a fait une trouvaille. Une valise rejetée par la mer.

-       Une valise rejetée par la mer aurait flotté jusqu'au rivage, et dans ce cas il s'agirait d'une valise vide. Or celle-ci semble lourde dit-elle. Elle ne pouvait donc pas flotter.

-       Ou alors un être surnaturel ? un esprit des eaux ? dis-je avec un demi-sourire.

-       Tu veux me faire marcher ou quoi ?

-       Non mais avoue que ce truc est étrange.

-       Etrange mais pas surnaturel. C'est tout simplement un type qui aime promener sa valise tôt le matin. Certains promènent leur chien, lui c'est sa valise.

Le soir même, poussé par je ne sais quelle curiosité je décidai de me lever le lendemain à la même heure. J'avais dans l'idée que le mystérieux promeneur reviendrait peut-être sur la plage. Je me levai à 5h30 au terme d'une nuit agitée et me rendis tout de suite dans le salon. J'éprouvais un sentiment étrange et il monta en moi comme une bouffée perdue. Je ressentais l'impatience des matins de noël lorsque enfant on parcourt le couloir sombre avant de découvrir son cadeau. Je restai dans le salon près d'une heure sans quitter la fenêtre mais il ne se passa rien. La plage resta déserte. Plus tard en me rendant au travail je pris conscience du ridicule de la situation. Il n'y avait rien de particulier dans tout cela. Mon réveil prématuré de la veille et le changement d'habitude pouvaient à eux seuls expliquer cette sensation d'étrangeté.

Dans les semaines qui suivirent j'oubliais presque totalement l'anecdote. La photo traina dans un dossier de l'ordinateur sans que je m'y intéresse. Tout aurait pu en rester là si un dimanche de la mi-juin je n'avais été le témoin d'un évènement qui rappela à moi toute la bizarrerie de cette vision. En soi l'évènement n'avait rien d'extraordinaire, mais sa mise en relation avec le premier suscitait des questions.

C'était l'après-midi. Il faisait chaud et j'étais resté terré à la maison. La rumeur de la plage me parvenait par la fenêtre ouverte. C'était un magma de petits cris étouffés, de voitures qui passent et de bruits d'eau alourdie. Ainsi que je l'ai dit mon salon donne sur la mer. La cuisine elle, donne sur l'arrière de l'immeuble. Sa fenêtre surplombe une rue en retrait de la plage. Tandis que les promeneurs cônes de glace à la main se bousculent sur le boulevard qui longe le rivage, cette rue déserte reste toujours dans l'ombre. Il y règne une douce fraicheur toute la journée. Les trottoirs vides y servent de canapés à des chats paresseux.

La fenêtre de la cuisine était grande ouverte. Un peu de cette fraicheur se coulait dans l'appartement. J'étais en train de me servir un verre d'eau lorsque j'entendis des pas dehors. Ils résonnaient contre les façades et claquaient à une allure décidée. Je jetai un coup d'œil au-dehors. Descendant la rue et s'apprêtant à passer sous ma fenêtre marchait un homme seul. Quelque chose me frappa lorsque je le vis. Il portait une valise à la main et semblait peiner sous son poids. Habillé d'un costume vert et passé de mode il avançait voûté, le visage penché vers le sol pour rétablir l'équilibre de sa charge. Quelque chose de tendre et d'amusant se détachait de sa personne car valise et vêtements étaient d'un ton assez semblables. Tandis qu'il s'approchait je remarquai qu'il était âgé. Sans même réfléchir j'allai chercher mon appareil photo dans le salon. Le temps de le mettre en marche et de viser, l'homme se présentait déjà de dos. Un chien courrait derrière lui en aboyant. Je pris une photo. Puis il tourna à l'angle de la rue et disparût de ma vue poursuivi par le chien.

Si le fait d'avoir vu un porteur de valise sur la plage pouvait sembler étrange, je convenais du fait qu'apercevoir un autre porteur de valise en pleine journée n'avait rien de particulièrement bizarre. Pourtant quelque chose en moi réfutait la simple banalité. L'observation n'avait durée que quelques secondes mais j'avais eu le temps de noter un certain nombre de détails frappants. La couleur concordante des vêtements et de la valise, l'allure pressée de l'homme en plein dimanche, son âge avancé et l'apparente lourdeur de son fardeau. Mais plus que tout cela, je connaissais bien les horaires des trains. Or à cette heure du dimanche aucun train n'entre en gare ni ne s'apprête à en partir. Ce ne pouvait donc pas être un simple voyageur. La similitude de comportement et d'allure avec l'homme de la plage était frappante. Il se pouvait que les deux se livrent à un trafic quelconque. Quelque chose devait s'échanger et se transporter à l'abri des regards, trafic seulement visible de manière fortuite et prenant l'allure de simples passants pressés. La photo ne m'apprit rien de plus sinon qu'il ne s'agissait pas du premier homme. L'agrandissement me confirma qu'il était âgé. Rien n'indiquait ce que cette valise pouvait contenir.

Dans les jours qui suivirent je fus assez perturbé. Je me trouvais à cette époque dans une relative solitude. Mes contacts avec l'extérieur, excepté le travail, se bornaient à des relations sporadiques. Je baignais dans une atmosphère atone et ouatée. Ces lambeaux de vie déserte expliquent peut-être que je me sois intéressé plus qu'il ne l'aurait fallu à tout cela. Sans que j'en prenne conscience mon regard sur la ville changea. Derrière la façade quotidienne des choses j'entrevis des lueurs nouvelles. L'ordinaire se travestit de nouveaux possibles. Sans même m'en rendre compte je me mis à l'affût de voyageurs et de valises. Chaque rue devint un territoire inconnu pouvant déboucher sur une découverte, chaque foule un fleuve qu'il me fallait passer au tamis. Je me pris à ce qui s'apparentait à un jeu. Ce n'était pas à proprement parler une enquête mais plutôt une occupation née du désœuvrement, tel un recensement nonchalant. Mes efforts ne tardèrent pas à être récompensés. Un soir, tandis que je marchais près de la place des Baleiniers, j'aperçus devant moi un homme portant une valise et semblant fuir les regards. Il marchait à une allure pressée et s'engouffra sous une porte cochère avant que je n'ai pu le rattraper. Ce fût l'une parmi tant d'autres d'une longue série d'observations.

 



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Vendredi 25 juillet 2008
- Publié dans : Minifictions : Nouvelles

J'achetai un carnet et commençai à prendre des notes. Chacune des rencontres y était méticuleusement répertoriée. Date, heure, lieu, direction, description du porteur et du bagage, tout y figurait. Le soir je consultais mes rapports et tentais de dégager des indices me permettant de formuler des hypothèses. Je penchais de plus en plus pour l'idée d'un trafic illicite et formais le projet de réunir suffisamment de preuves pour les soumettre aux autorités. Je reportais sur un plan de la ville les lieux d'observation, traçais des lignes reliant ces points. Je cherchais à découvrir l'existence d'un itinéraire récurrent, de points de rendez-vous, d'identifier expéditeurs et destinataires mais rien de précis n'apparaissait au grand jour. Seules trois ou quatre choses se dégageaient de cet écheveau d'informations. Les porteurs étaient âgés dans leur majorité. Ce qu'ils transportaient était lourd. Je n'observais jamais deux fois le même porteur. L'âge avancé des supposés trafiquants et leurs agissements en plein jour furent les raisons qui me poussèrent à penser qu'il pouvait s'agir d'un trafic implanté de longue date. J'imaginais qu'une telle aisance était le fait d'une organisation ayant établi ses codes et ses procédures depuis longtemps. Tirant les conclusions de l'hypothèse j'allai à la bibliothèque pour y consulter les journaux locaux. Mon idée était d'y recenser les affaires de trafic ayant un rapport avec cette histoire. Dans les mois qui suivirent j'y passais la plupart de mon temps libre. Une part non négligeable de mes congés finit par s'y engloutir. Le matin j'arrivais dès l'ouverture. Je m'installais à ma table avec une pile de recueils de journaux. Je jetais d'abord un œil sur les gros titres en première page de chaque édition. Si l'un d'entre eux se référait à une affaire criminelle locale j'allais tout de suite lire l'article. Si aucune manchette ne concernait la ville je me rendais en pages trois et quatre pour lire le détail de tous les faits divers locaux. Je ne laissais rien au hasard. Je fouillais les scories de crimes obscurs et anciens, traquant le moindre détail pouvant être en rapport avec mon affaire. Tout port suscite des vols et des trafics. En soi, n'importe quel commerce n'est peut-être rien d'autre que cela. Les faits divers ne manquaient pas mais il s'agissait le plus souvent d'affaires de grande envergure. On y parlait de bandes démantelées, d'entrepôts regorgeant de marchandises illicites. Je pris note de dizaines d'affaires mais aucune ne mettait en cause des trafiquants arrêtés alors qu'ils transportaient des valises. Je perçus vite les limites de ma méthode. Mon idée de rechercher des preuves de ce trafic dans les faits divers supposait que la chose eut été plus ou moins connue. Or il se pouvait que cette contrebande n'ait pas encore été découverte et qu'il faille rechercher dans d'autres faits divers les indices de sa présence souterraine. Par exemple, se pouvait-il que cet homme âgé renversé en pleine nuit il y avait près de vingt ans fût l'un des transporteurs ? L'article ne parlait pas d'un quelconque bagage mais signalait la présence sur le sol d'une canne ou d'un bâton de marche. Il se contentait de préciser que l'homme, un inconnu dont personne n'avait déclaré la disparition était mort sur le coup. On racontait en quelques lignes que traversant la rue vers deux heures de matin dans la nuit d'un mardi pluvieux il avait été heurté de plein fouet par un véhicule. Le journaliste ne semblait pas s'étonner outre mesure de la présence d'un homme seul, âgé, en pleine nuit dans la rue. Etendant le cercle des recherches un faisceau presque infini de possibilités s'ouvrait à moi. La disparition mystérieuse il y avait trente ans de ce locataire du numéro 22 de la Rue de l'Océan ; ces bagages retrouvés à la gare et jamais réclamés ; ces riverains réveillés par les bruits d'une rixe et d'aboiements de chiens pas plus tard que la semaine ayant précédée l'apparition sur la plage ; tous ces évènements pouvaient être les indices de l'agissement de ceux que j'appelais dans mes notes les Transporteurs. La tâche devenait gigantesque. Au bout de quelques mois je ne savais plus ce que je devais noter. Tout me semblait relié à cette affaire d'une manière ou d'une autre sans que je puisse prouver quoi que ce soit de concret. Il me semblait qu'une toile se formait sous mes yeux, toile reliant chaque évènement à l'un de ces Transporteurs. Plus j'étudiais les journaux et plus chaque évènement, même le plus éloigné d'un quelconque trafic m'apparaissait comme la conséquence de cette affaire. Je me mis à douter d'une issue possible à ces recherches. Ma vie se mit à ressembler à une routine sordide. J'épluchais les journaux chaque jour et remplissais mes cahiers de faits pouvant être mis en relation avec les Transporteurs. Je faisais de longues promenades et passais le plus clair de mon temps dehors, quelques fois assis des heures entières à une terrasse pour regarder le flux des passants, traquant la moindre apparition de l'un d'entre eux. La fin de l'été approchait lorsqu'une grande lassitude s'empara de moi. Août s'était mis à pourrir. Les jours dégoulinaient d'orages incessants, leur parfum de pierre et d'acier m'entêtait. Les bars qui longent la mer étaient déserts. On rangeait soigneusement les parasols en fagots bariolés. Les serveurs étaient fatigués. Lorsqu'ils posaient le verre sur la table ils prenaient un air absent, regard tourné vers l'horizon et ramassaient leur pourboire sans rien dire. Les conversations faisaient le compte des jours de chaleurs et de ceux de pluie. Une géographie de courbes de températures, ligne de front de la bataille de l'été tempérait les échanges de mots. Je continuais néanmoins à noter les apparitions de Transporteurs. Infatigables ils ne semblaient craindre ni l'orage ni la pluie. Vers la mi-septembre, après avoir passé tout l'été dans l'ombre des rues et la moiteur de la bibliothèque j'étais prêt à abandonner l'affaire. L'impression de m'être laisser aller à un gâchis, de m'être livré à une obsession stérile empoisonnait mon sommeil. C'est à ce moment-là que je rencontrai le vieil homme. Je ne savais pas encore qu'il s'appelait Giuseppe et pendant les semaines où nos rencontres n'eurent lieu qu'à la bibliothèque je me contentais de m'y référer dans mes notes en l'appelant le vieil homme.

Autant que je me souvienne il avait plu le jour où je le vis pour la première fois. J'étais en train de rendre une pile de recueils de journaux au bibliothécaire. Ce dernier ne connaissait pas l'objet de mes recherches et m'avait adressé un sourire.

-       Alors avez-vous trouvé finalement ce que vous cherchez depuis tout ce temps ? m'avait-il dit en attrapant les recueils.

-       Pas vraiment dis-je. C'est vraiment compliqué.

-       Je peux peut-être vous aider ? vous faites des recherches historiques ?

-       Non pas tellement. Enfin, pas vraiment historiques. Je cherche tout ce qui a rapport avec une forme de délinquance locale.

-       Des affaires criminelles célèbres ?

-       Non... Peut-être.

Mes paroles n'étaient pas très claires. Il arborait un air perplexe. Je pris mon élan.

-       Je recherche toutes les affaires criminelles concernant des trafics ou de la contrebande. Pas ces grandes affaires dont on parle sur le port mais quelque chose qui se déroulerait surtout en ville, des petits trafiquants.

J'hésitais à continuer. C'était comme si le ridicule de cette affaire m'apparaissait tout d'un coup sous une lumière violente.

-       Des gens qui transporteraient des choses dans des valises continuai-je.

-       De la drogue ?

-       Je n'en ai aucune idée. En fait je voudrais savoir s'il y a déjà eu des enquêtes à ce sujet.

Une voix s'éleva alors dans mon dos. Je me rappelle encore l'impression que me fit son ton suave. Elle se teintait d'un léger accent.

-       Bien sûr qu'il y en a eu. Pas beaucoup mais il y en a eu.

Celui qui venait de prononcer ces mots était un homme d'un certain âge à la chevelure sombre. Il attendait derrière moi une sacoche fatiguée à la main. Son allure était celle des gens qui vivent près des livres. Il me faisait l'effet d'un professeur ou peut-être d'un libraire, quelqu'un en tout cas qui vit dans plusieurs mondes à la fois. Cela se devinait à ses vêtements dont l'impression générale était qu'il les tirait au sort chaque matin. Il portait une veste noire et stricte, un pantalon de treillis militaire et sous la veste ce qui semblait être une chemise à motifs hawaïens. Il m'indiqua du regard une table voisine et nous y primes place l'un en face de l'autre.

-       Alors comme çà vous vous intéressez aux Passeurs ? dit-il d'un air désinvolte, comme s'il s'agissait d'un loisir banal. Cela fait bien longtemps que quelqu'un n'a pas suivi leur trace.

Le mot me heurta comme un coup de poing. Les Passeurs. Ainsi donc ils avaient un nom. En soit, le fait même qu'ils en portent un était une preuve. Un mot est une appartenance commune, une monnaie d'échange. Tout ce qui porte un nom se doit d'exister sous une forme ou une autre. Ils avaient été identifiés en tant que groupe. On avait communiqué ou enquêté sur leurs agissements. Ce dont j'avais été le témoin depuis tant de mois n'était donc pas une chimère née de mon imagination désœuvrée. J'allais dire quelque chose mais il me coupa.

-       Je vais vous donner la référence de la monographie écrite à leur sujet par Beekman. Elle fait partie du fonds local et régional.

Il sortit un petit papier et un stylo.

-       Dans les annales de la Société d'Etudes Historiques d'Al-Minaq continua-t-il. Autant aller à l'essentiel. Beekman a fait un remarquable travail. Succinct mais remarquable.

-       C'est donc une organisation ? les autorités sont au courant ?

Il me tendit le papier sans répondre à ma question.

-       Lisez-ceci. On en reparlera ensuite. Je tiens une boutique de livres anciens près du sémaphore. Je ne peux pas rester plus longtemps aujourd'hui mais nous nous reverrons, je viens presque tous les jours ici.

Il se leva et s'en alla après un petit signe de tête. Je me levai à mon tour pour demander le document au bibliothécaire. Il partit dans la réserve et l'attente me sembla interminable. Lorsqu'il revint il me tendit un petit fascicule à couverture souple. Je retournai m'installer à la table où j'avais parlé avec le vieil homme et posai le fascicule devant moi. Le papier était jauni et de mauvaise qualité. Son allure était molle et cireuse. La couverture portait les armoiries d'Al Minaq, le blason des Quatre Tours. En-dessous était noté : « Société d'Etudes Historiques d'Al-Minaq, Bulletin trimestriel, Automne 1861, 147ème année ». Au sommaire figurait ce que le vieil homme m'avait indiqué. Situé entre un article sur la pêche hauturière à l'hippocampe et un autre sur l'artisanat du fanon de baleine se trouvait l'article de Samuel Beekman. Il était intitulé « Folklore d'Al Minaq et ses environs : Etude préliminaire relative aux apparitions de voyageurs appelés les Passeurs ». Je dévorai l'article et lorsque j'en eus fini la lecture une onde d'incompréhension me parcourut. J'avais pensé découvrir l'explication d'un mystère mais plutôt que de le clarifier l'article de Beekman ne faisait que le renforcer en lui donnant une nouvelle dimension, celle du temps, qui bouleversait mes perspectives. Plus tard Giuseppe m'en dit un peu plus sur Beekman. Ce dernier n'était pas natif d'Al-Minaq. C'était un armateur originaire de Nova-Scotia qui s'était établi définitivement ici lorsque sa flotte de navires avait grossie. L'âge venant il s'était pris d'affection pour la ville et son passé. Lorsque le temps et la prospérité le lui avaient permis il avait entamé des recherches sur les coutumes locales. Curieux de tout, intelligent, collecteur infatigable de mémoires il devint vite un membre estimé de la Société d'Etudes Historiques. D'après Giuseppe ses articles couvrent un large éventail de sujets et sont une mine d'or pour qui veut en savoir plus sur le passé local.

Ainsi qu'il l'exposait dans le préambule de son étude, le sujet s'était présenté à lui lors de ses recherches dans les campagnes alentours. Il travaillait alors au recueil des légendes locales se rapportant à la survivance de rites Solaires. A cette fin il parcourait à pied les hameaux encerclant Al-Minaq en interrogeant les plus vieux habitants. Parmi tout le matériel collecté se trouvaient des témoignages relatifs à l'apparition récurrente de mystérieux étrangers traversant les villages. Tenté dans un premier temps d'écarter ce matériel car trop éloigné de son étude Beekman s'y était progressivement intéressé tant les témoins semblaient y accorder de l'importance. C'était devenu au final un sujet d'étude à part entière et Beekman se proposait d'en faire un tour d'horizon rapide dans cette étude préliminaire.

 



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Vendredi 25 juillet 2008
- Publié dans : Minifictions : Nouvelles

La première partie de l'étude de Beekman consistait en une sélection de témoignages représentatifs du phénomène. Les observations revêtaient toujours un peu la même forme. La plus commune figurait un travailleur rentrant des champs. Il était en train de parcourir son chemin habituel lorsqu'il croisait un voyageur sur la route. Le voyageur marchait d'un pas décidé et ne répondait pas aux saluts. Il portait une valise ou une malle, quelques fois une simple besace. On notait souvent une concordance entre les couleurs de son habit et celles de son bagage. On remarquait souvent que les chiens du voisinage le poursuivaient, cherchant à mordre sa jambe. Un autre type d'apparitions courantes avait lieu la nuit. Le témoin, réveillé par la pluie ou un autre bruit racontait qu'il s'était relevé. Il voyait alors passer dans la grand-rue un voyageur solitaire portant un bagage à la main. Malgré l'obscurité l'homme ne demandait pas l'hospitalité. La totalité des témoignages attestait du fait que jamais ces voyageurs si particuliers ne faisaient d'étapes dans les villages. Si on les voyait passer dans un sens, on ne les voyait jamais revenir dans l'autre. Tous ces détails conféraient à l'apparition une telle étrangeté que les témoins étaient forcés de s'en rappeler et de rapporter le fait autour d'eux. Au fil des échanges de récits l'idée que ces voyageurs étaient de nature mystérieuse s'ancra dans les esprits. On en vint à les désigner sous le nom de Passeurs. Dans la deuxième partie de l'étude, Beekman s'efforçait de situer dans le temps l'origine de ces témoignages. Il lui apparut qu'au moment de leur collecte certaines histoires étaient déjà le résultat d'une transmission sur plusieurs générations. Selon lui les plus anciennes dataient de cinq générations, soit environ 250 ans. Pendant tout cette période, aussi incroyable que cela paraisse, les villages avaient connus le passage de ces individus sans qu'il soit possible d'en savoir plus sur eux. Les récits primitifs affectaient au moment de leur collecte des formes approchant la maturation mythique. On parlait de voyageurs d'une taille anormalement grande, de géants, d'hommes doués d'une capacité de déplacement extraordinaire pouvant apparaître au même moment dans deux villages différents. C'était selon Beekman le résultat d'une lente transfiguration des témoignages au fil du temps, fait attestant à lui seul de l'ancienneté du phénomène. Plongeant le mystère dans l'abîme du temps il s'interrogeait sur la possibilité que les premiers récits de Passeurs soient bien plus anciens que cela sans pouvoir en apporter la preuve lui-même. Dans la troisième partie, la plus longue, Beekman recensait les différentes théories en circulation dans la population pour interpréter les apparitions de Passeurs. Il notait que d'une manière générale, bien qu'ils soient frappés du sceau de l'étrangeté, on ne conférait pas à ces derniers un caractère ouvertement dangereux. La question de leur origine et de leur occupation était au cœur de nombreuses veillées. De ces discussions étaient nées des interprétations très éloignées les unes des autres. Une chose au moins les unissait toutes, à savoir le terme de Passeurs pour nommer ces étranges voyageurs. Le mot était en soi à double sens. Il suggérait l'idée de gens ayant la capacité de « passer » au travers des lieux mais aussi des individus dont la mission aurait été de « passer » quelque chose d'un lieu à un autre. L'interprétation la plus répandue voulait qu'ils soient des sortes de messagers, leur passage étant le présage d'importants évènements à venir. On s'accordait pour dire que rien de particulier dans la forme de leur passage ne pouvait donner d'indication précise sur l'évènement concerné. Seule l'attention ultérieure du témoin pouvait établir une relation entre tel évènement considéré comme important et l'apparition récente d'un Passeur. Quelques théories supputaient néanmoins des liens entre son apparence et l'évènement à venir. Des correspondances simplistes avaient cours. La taille du bagage était censée qualifier l'importance de la chose future. La couleur des vêtements et l'allure générale du Passeur apportait son lot d'interprétations ésotériques. Des vêtements sombres signifiaient des évènements tragiques, des vêtements en guenilles annonçaient une mauvaise récolte. L'autre cortège de théories supposait que les Passeurs étaient chargés de transporter en lieu sûr des objets de grande valeur. Le rôle qui leur était dévolu était celui de gardiens infaillibles et de protecteurs. On s'interrogeait sur la nature de ces artefacts, trésors et symboles de pouvoir étant les objets les plus souvent cités.

Dans la quatrième et dernière partie, Beekman lançait des pistes pour expliquer l'origine de ces croyances. Il ne cachait pas que selon lui ces Passeurs n'étaient rien d'autre que de banals voyageurs. A ses yeux l'arrière-plan social, religieux et politique entourant ces apparitions pouvaient seuls suffire à expliquer les croyances qui s'attachaient à eux. A titre d'exemple il citait la théorie faisant des Passeurs les espions ou les messagers de forces engagées dans une lutte à l'échelle du monde. Il remarquait que cette interprétation était justement apparue durant une période de troubles et de guerres larvées. Plus globalement il voyait dans le phénomène des Passeurs une projection des peurs de toute une communauté soumise aux aléas de la vie et sans prise véritable sur ses conditions d'existence. Dans la conclusion il se proposait de collecter de nouveaux matériaux en étendant sa zone de recherche. Ainsi que me le confirma Giuseppe, le vieil homme, Beekman ne publia jamais rien d'autre sur le sujet.

Dans les jours qui suivirent je pense avoir relu cette étude plus d'une dizaine de fois. J'allais jusqu'à la recopier entièrement afin de disposer de mon propre exemplaire de référence. La perspective qu'elle dévoilait allait bien au-delà de ce que Beekman avançait. N'ayant jamais vu lui-même aucun Passeur il n'avait perçu dans ces récits que de simples légendes. Mon expérience attestait quant à elle de leur réalité. Et cette présence actuelle dont j'étais le témoin plongeait dans le passé bien au-delà de ce que j'avais pu l'imaginer. Il ne pouvait plus s'agir d'une quelconque contrebande ou de quoi que ce soit de purement matériel. Ces Passeurs remplissaient une mission. Ils œuvraient depuis des siècles dans l'ombre et devaient poursuivre un but connu d'eux seuls. Si leur mystère s'épaississait avec cette découverte, la perception que j'avais d'eux se mua en une sorte d'intérêt jaloux. Chacune de leur apparition me semblait un don. J'admirais leur pas déterminé, le chemin qu'ils traçaient en silence, insensibles à la ville et son agitation. Je me souviens qu'un matin, apercevant au loin un Passeur venant à ma rencontre je restai figé dans l'attente de le voir tout près de moi. Tandis qu'il approchait il me sembla percevoir une pulsation remontant le sol, comme lorsqu'un cheval dévale une plaine au galop. Puis il me dépassa d'un trait et j'eus à peine le temps d'apercevoir son visage. Ses traits étaient reposés. Il semblait concentré sur l'objet de son regard, quelque chose que je ne pouvais pas percevoir au-delà de l'horizon des immeubles. Suivant son sillage, un chien le poursuivait en aboyant mais le Passeur n'y portait aucune attention.

Je revis Giuseppe quelques jours plus tard et ce fût le début de nos longues conversations. Il passait tous les deux ou trois jours à la bibliothèque. Je l'interrogeais pour tout savoir des études consacrées au sujet et lui me faisait raconter les observations que j'avais pu faire. Je lui détaillai tous les cas recensés dans mon carnet. Ainsi qu'il me l'expliqua il n'avait jamais vu par lui-même de Passeur. La chose nous étonnait mutuellement. Il admettait que toutes ses connaissances sur le sujet étaient purement livresques. Un jour je lui amenai la photo de l'homme sur la plage et il resta un long moment à la regarder. Je vis dans ses yeux comme de l'admiration et de l'envie, un certain respect aussi, celui qui vient lorsque l'on tient dans les mains une précieuse icône. S'il était surpris de me voir raconter autant de rencontres avec les Passeurs, j'étais fasciné en retour de sa profonde connaissance du sujet. Il était si intarissable à leur propos que je compris à demi-mots qu'il devait mener ses propres recherches. Ce mystère que nous partagions laissa naître entre nous de l'amitié. Un jour qu'il n'avait pas le temps de rester à la bibliothèque il me proposa de passer le soir même à sa boutique afin de continuer la conversation. Cette première soirée avec Giuseppe et Mustapha, son employé, à boire du vin des Ravines dans l'arrière-cour de son échoppe noyée de soleil fût le début d'une époque merveilleuse.

Son magasin s'appelait Le Sémaphore et se trouvait situé dans le vieux quartier des docks. Il fallait pour l'atteindre traverser tout un dédale de quais et de bassins vides. On serpentait dans des rues pavées cisaillées par les rails de chemin de fer. L'herbe y éclatait le sol et poussait en touffes d'un vert maladif. De longues enfilades de murs de briques sans fenêtres bordaient les quais. Le vent y balayait la poussière des marchandises en tas de graines, déchirures de jutes, éclats de caisses et morceaux de cordes qui s'amoncelaient au pied des grues. En m'y rendant pour la première fois je m'étais interrogé sur la raison qui avait poussé Giuseppe à s'installer dans un endroit aussi désert. Lorsque je le lui demandais un jour des mois qui suivirent il me répondit simplement « Parce que c'est calme ». Je ne lui fis pas la remarque que l'une des conséquences du calme était l'absence de clients, car à vrai dire, il ne semblait pas tellement s'en soucier. Sa boutique occupait le rez-de-chaussée d'une maison de briques adossée à l'antique tour du sémaphore, aujourd'hui désaffectée. C'était un petit magasin qui dans le temps avait été occupé par les bureaux de l'officier en charge des signaux puis ensuite par une boutique de souvenirs vendant cartes postales et cerfs-volants. Giuseppe ne jugeait pas utile de faire quoi que ce soit pour aider l'hypothétique client en quête de livres. Peint sur la vitrine en lettres d'or écaillées un texte proclamait qu'ici on pouvait se procurer les meilleurs cerfs-volants d'Al-Minaq en soie de Chine. Une brève mention rajoutée en dessous de manière gauche indiquait que l'on pouvait aussi, si toute fois l'on osait pousser la porte, trouver un large choix de livres anciens et modernes. Celui qui entrait devait abandonner tout espoir de trouver une certaine logique dans le rangement des rayonnages. Une force aveugle semblait avoir œuvré à mettre le plus de désordre possible dans les piles de livres que le pied, même le plus habile, ne pouvait manquer de renverser. Au cœur de ce dédale, sous la menace de colonnes branlantes de volumes cartonnés siégeait le bureau derrière lequel était assis la plupart du temps l'employé de Giuseppe, Mustapha, en train de lire ou de rêvasser. Ainsi que je le compris vite, Mustapha gérait de fait la boutique. Giuseppe s'en remettait totalement à lui et passait la plus grande partie de ses journées dehors, prétextant d'importants rendez-vous d'expertise ou d'achats de lots qui ne devaient être que de longues promenades entre deux visites à la bibliothèque. Mustapha se gardait bien de poser des questions sur ces rendez-vous. Il semblait même prendre sa charge très au sérieux bien qu'elle consista essentiellement à lire des illustrés et jouer de l'Oud, instrument qu'il tenait toujours posé à portée de main. Autant Giuseppe était âgé et habillé de manière débraillée, autant Mustapha était jeune et vêtu de manière stricte, chose qu'il lui semblait aller de pair avec l'importance de sa fonction. Il portait costume et cravate, certains de couleur vanille lui donnant un air de gangster, mais sa conception d'une allure stricte ne descendait jamais jusqu'au sol car pour une raison inconnue, on le voyait tous les jours chaussé de tongs. Chaque soir Il faisait son rapport à Giuseppe sur l'activité de la journée. Tandis qu'il signalait de vagues passages de clients et demandes de prix porteuses d'espoir, Giuseppe gardait un air grave mais quelque peu absent. Une fois le rapport terminé ce dernier hochait la tête en faisant « C'est bien çà, très bien » puis proposait de fermer plus tôt le magasin étant donné le bon résultat de la journée. Mustapha retournait l'écriteau marqué « Ouvert ! » sur sa face « Fermé... » et emboitait le pas de Giuseppe. Selon un rituel immuable Ils passaient ensuite dans l'arrière-boutique. Mustapha attrapait le plateau sur lequel se trouvaient les petits verres et la carafe de vin des Ravines, puis ils sortaient s'installer dans l'arrière cour. Le soleil y déversait son vieil or en couches tièdes. C'était à peu près à cette heure que j'arrivais chaque soir lorsque je pris l'habitude de me joindre à eux. Nous nous installions confortablement autour de la table que Mustapha avait bricolée avec des caisses d'épices. Nos fauteuils éreintés semblaient avoir connu les salons- fumoirs d'une compagnie maritime engloutie. Autour de nous la minuscule cour sentait la brique chaude. Le sol pelé de ses pavés avait laissé la place à des arbres à papillons et des touffes de fausse camomille. Au fond de la cour s'élevait sur deux de ses côtés un petit immeuble de briques. Par ses fenêtres ouvertes se déversaient des cris d'enfants et des chants de femme. Certains soirs de bonnes odeurs de nourriture venaient rôder près de nous. Le vin des Ravines était délicieux et c'est Mustapha qui en était le fournisseur. Son éclat avait celui de l'ambre, son goût finement chargé en iode. Nous fumions et nos mots façonnaient l'air. Lorsque la nuit noyait la table et que nos visages s'effaçaient, nos voix survivaient encore et le reflet bronze du vin dansait à nos lèvres.

 



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Vendredi 25 juillet 2008
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Je dois dire que cette période fût, exception faite de ces moments fugitifs où l'amour vient transpercer le ventre de sa chaleur, ce que je considère comme une période intense et belle de ma vie. Il y avait dans nos discussions la certitude d'être au seuil d'une découverte fondamentale. Cette intuition nous excitait et nous ravissait. Elle était notre trésor palpitant, portait nos journées fades et toujours semblables au-delà des rues grises. Giuseppe et moi parlions avec animation, ayant peine à attendre que l'autre ait fini d'exposer son argument, l'ayant déjà compris et intégré, rebondissant déjà au-delà, relançant le débat dans une autre direction plus mystérieuse. Mustapha restait quant à lui la plupart du temps silencieux. J'aimais sa quiétude, elle avait la présence des vraies sagesses. Il nous regardait alternativement, hochait la tête à certains arguments, et se levait sans bruit lorsque notre carafe était vide pour aller la remplir de nouveau.

La question qui revenait sans cesse était celle concernant la nature exacte de leur mission. Ma théorie était qu'ils formaient un ordre secret, peut-être un groupe religieux. Tous leurs déplacements devaient correspondre à des convocations de leur ordre vers des lieux de réunion. J'imaginais qu'ils transportaient dans leurs bagages les objets de leur culte. Je ne voyais rien d'inquiétant dans leur attitude et pensais qu'ils œuvraient peut-être à l'amélioration de ce monde. Il se pouvait que d'une certaine manière ils contribuent à l'équilibre des choses, qu'ils contrebalancent certains effets dont nous n'aurions pas la maîtrise. Leur obstination me semblait un indice. Peut-être étaient-ils initiés à des vérités de ce monde qui dépassaient les enjeux de nos pâles existences. J'imaginais qu'une étude poussée de leurs déplacements recoupant les données issues de plusieurs chercheurs pourrait démontrer que ces rendez-vous avaient lieu à des dates bien précises correspondant à leurs réunions. Giuseppe me contredisait d'une manière ferme. Il m'opposait qu'une telle fréquence dans leurs déplacements n'aurait pas manquée d'apparaître d'elle-même au grand jour depuis tout ce temps. Les apparitions du 19ème siècle disait-il s'étaient déroulées à une époque où la population avait bien plus d'acuité quant au rythme des saisons et le passage du temps. Ils n'auraient donc pas pu passer à côté d'un tel fait. Je continuais néanmoins à pousser mon raisonnement dans cette direction et lui proposai un soir de faire en sorte de m'emparer d'un de leurs bagages afin d'en connaître le contenu. Je me rendais bien compte qu'il s'agissait d'un projet de vol doublé de ce qui apparaissait à nos yeux comme une sorte de sacrilège. Giuseppe me pria de ne rien faire qui pourrait leur nuire. J'étais d'accord avec lui. Une certaine crainte nous poussait à cela mais peut-être aussi le respect qu'ils nous inspiraient.

Je me souviens de ce soir si particulier, peut-être septembre ou octobre car il s'est passé beaucoup de temps depuis. Les murs exhalaient un parfum acide de pierre mouillée. L'orage grondait au-dessus de la mer et son ombre avait envahie notre cour. Des lanières grises de ciel disloqué lessivaient les toits. A un moment de la conversation, Giuseppe s'était penché vers la table et m'avait regardé.

-       Tu penses toujours à cette idée d'Ordre, de religion, je le sais. C'est cela le biais.

-       Comment cela ?

-       Le biais de ton raisonnement. Tu présupposes une trame, tu imagines toujours qu'ils répondent tous à un même mouvement. Pourtant rien ne prouve qu'il puisse s'agir de cela. A-t-on déjà vu des Passeurs circuler à plusieurs ?

-       Non.

-       A-t-on déjà vu des Passeurs discuter ensemble ?

-       Non

-       A-t-on déjà vu des Passeurs arborer un signe distinctif, quelque chose qui leur permettrait de se reconnaître entre eux ?

-       Non. Non bien sûr. Sauf les valises.

-       Ce n'est pas suffisant. Alors ?

-       Alors quoi ?

-       Imaginons qu'en fait ils agissent chacun de leur côté sans même que l'un soupçonne l'existence d'un autre. Pourquoi est-ce que cela ne serait pas possible ?

-       Cela me semble improbable.

-       Improbable parce que tu cherches une trame, une tendance, un but à tout cela. Mais il n'y a peut-être pas de but, ou tout du moins pas de but commun. La trame que tu découvres n'est peut-être que le reflet de ton point de vue, ta position par rapport à eux. C'est quelque chose qui m'est venu en repensant au fait que je n'ai jamais vu aucun Passeur de mes propres yeux alors que toi tu en as vu autant.

-       Je ne comprends pas.

-       Tu te rappelles de tes notes ? penses-tu à quelque chose de particulier, un élément étrange. J'y ai repensé ces derniers jours.

-       Je ne vois pas. Je passe mon temps à cela. J'ai lu et relu ces notes chaque soir pendant des mois.

-       Et les chiens ?

-       Les quoi ?

-       C'est toi qui me l'as dit. Tu as noté plusieurs fois la présence de chiens poursuivant les Passeurs.

-       Je me rappelle de cela oui mais je ne vois pas le rapport.

-       L'étude de Beekman le signale aussi. On parle de chiens poursuivant les Passeurs sur les chemins et cherchant à les mordre.

-       Oui, peut-être, mais je ne vois toujours pas le rapport.

Giuseppe se leva et rentra un moment dans la boutique. Mustapha jouait de l'oud et tenait son visage penché vers l'instrument. Je ne pouvais pas savoir s'il avait suivi la conversation. Ses notes hésitaient à former une mélodie. Elles s'appelaient en évitant de se poursuivre, comme un petit filet d'eau qui court par à-coups, même pas une source vive, seulement des goutes qui délavent l'herbe dans la nuit. Giuseppe revint s'assoir et posa quelque chose sur la table.

-       Tiens dit-il, regarde.

C'était une carte à jouer. Je l'attrapai et la tournai vers la lumière de l'arrière-boutique pour voir ce qu'elle figurait. Je n'étais pas familier des jeux mais je reconnus l'un des arcanes du tarot. Il représentait un homme de profil marchant sur un chemin. Il avançait d'un pas décidé, bâton à la main, portant une besace sur son dos. Un chien le poursuivait et cherchait à lui mordre le mollet. Giuseppe me regardait tandis que je découvrais l'image, scrutant ma réaction.

-       C'est le détail du chien qui m'a mis sur la piste. L'arcane sans numéro, le Mât. On l'appelle aussi le Fou.

Il attendait que je dise quelque chose mais j'étais plongé dans la plus profonde incompréhension. Il continua.

-       C'est la représentation la plus ancienne du Fou. Elle date du 15ème siècle mais je suis sûr que l'image existait déjà bien avant.

Je regardais Giuseppe en me demandant s'il avait définitivement perdu l'esprit.

-       Je ne comprends rien dis-je. C'est quoi cette histoire ?

-       Ce que je te disais au début. Selon moi il ne s'agit pas forcément d'un ordre religieux. Je crois, aussi dément que cela paraisse, que cette carte du tarot représente un personnage réel qui existe depuis des siècles parmi nous. Peut-être même depuis la nuit des temps. Nous avions toujours pensé qu'il s'agissait d'une symbolique dénuée de support réel, mais ce n'est apparemment pas le cas. Seule son apparence change comme le monde change. Aujourd'hui par exemple il ne porte jamais de besace mais une valise. Le chien n'est pas toujours là pour lui mordre le mollet. Le bâton a lui aussi disparu mais le fait est là. Je pense que ce que tu as vu, et ce dont Beekman avait reporté l'existence, c'est l'existence du Mât parmi nous.

J'explosais de rire en reposant la carte sur la table. Mustapha posa l'Oud à ses pieds.

-       Tu me fais marcher ? dis-je.

Giuseppe garda un visage fermé.

-       Non. Je suis vraiment très sérieux.

-       Comment une carte pourrait être, comment dire, vivante ?

-       Je ne cherche pas à savoir pourquoi, mais comment. Le fait est là. Compare cette carte à tes observations et dis-moi si tu vois des similitudes. C'est la seule chose qui compte.

Je repris la carte sur la table et l'étudiai à nouveau à la lumière de la pièce derrière nous. Ce n'était bien sûr qu'un dessin et il datait de plusieurs siècles. Mais si je faisais l'effort de superposer en esprit les deux silhouettes, celle de la carte et celle que j'avais vue de mes propres yeux, alors il me fallait admettre qu'elles entraient en correspondance et que leurs similitudes étaient bien plus nombreuses que leurs différences. L'allure décidée, le dos voûté, le bagage, le chien courant derrière, les vêtements quelques peu décalés et hors-normes, tous ces éléments étaient présents chez l'une et l'autre. Je reposais la carte sur la table, cette fois avec précaution. Je pris mon verre à la place et avalais une petite gorgée iodée. Giuseppe laissa échapper un demi-sourire.

-       Tu vois ce que ce je vois ? dit-il

-       Je le pense. C'est troublant mais cela n'est peut-être qu'une coïncidence. Tu connaissais cette carte avant et donc elle t'a fait penser à ma description.

-       Ce n'est pas un argument valable, c'est toi l'observateur principal. Tu connais les Tarots ?

-       Non pas du tout.

-       Alors c'est une preuve de plus. Car tu as décris une silhouette sans en avoir la connaissance préalable du jeu et cette silhouette correspond en tous points à l'arcane du tarot. Tu ne l'as donc pas inventé, tu l'as bien observé.

J'essayais de comprendre là où Giuseppe voulait m'emmener avec ce raisonnement. Il semblait sûr de sa piste. Je restai un moment silencieux en buvant de petites gorgées de vin. Giuseppe se cala en arrière dans son fauteuil. Mustapha regardait le ciel, bras repliés derrière la tête. Depuis la pénombre bleutée du fond de la cour un rire d'enfant se coula d'une fenêtre.

-       Tu ne m'as toujours pas expliqué comment un arcane peut se trouver parmi nous lui dis-je, ni ce qu'ils font ici.

-       Rien d'autre que ce que la carte nous dit. Le Mât, ou le Fou est celui qui s'est détaché de tout. C'est l'arcane sans numéro même s'il s'agit du numéro 22. D'ailleurs ne m'as tu pas parlé il y a quelques semaines de la disparition d'un individu qui habitait au numéro 22 ? Toujours est-il qu'il vient après celui intitulé Le Monde. Le Mât avance sur son chemin sans relâche, jour et nuit. Il traverse les lieux sans jamais s'y arrêter. Le chien, ami de l'homme, le poursuit et cherche à le mordre pour lui rappeler que désormais il est un étranger. A vrai dire je ne pense pas que le plus important soit de savoir ce qu'il fait ici, mais plutôt de savoir pourquoi tu es le seul à percevoir sa présence.

Quelque chose comme un frisson me parcourut. Mustapha me fixait comme s'il cherchait à savoir qui j'étais vraiment.

-       Continue dis-je.

-       Je vois tout cela comme une grande vibration, le monde je veux dire. Je sais que ce n'est pas très clair. Mais une grande vibration. Tout vibre. Toi, moi, le mur autour de nous, cette fenêtre derrière au fond de la cour, l'enfant qui dort dans cette chambre, les livres dans la boutique, les cordes du Oud de Mustapha. Et je pense qu'il nous faut vibrer à l'unisson de certaines choses pour les percevoir. Lorsque nous ne sommes pas sur la même longueur d'onde, alors on ne voit rien. C'est plus simple qu'il n'y paraît. Combien de fois n'as-tu pas entendu un bruit que les autres n'entendaient pas ? Combien de fois a-t-on essayé de te faire remarquer une couleur, une ombre, une lumière que tu ne voyais pas ? Si tu réfléchis bien tu verras que lorsque l'on communique, l'essentiel du contenu consiste dans la tentative de partager des choses que l'autre ne peut pas percevoir car il n'est pas en résonnance avec ces choses.

Ce que Giuseppe impliquait se passait de mots. Ou peut-être hésitait-il à l'annoncer froidement.

-       Je ne crois pas à des oracles qui seraient hors de nous reprit-il. Nos existences sont les oracles. Tu vois ce que je veux dire ?

-       Oui je crois comprendre.

-       C'est ainsi dit Mustapha.

-       C'est ainsi dis-je.

Sans nous consulter, comme si ce geste devait être la conclusion des propos de Giuseppe, nous levâmes nos verres et trinquâmes gauchement. Nous bûmes en silence. Giuseppe se racla la gorge. Pour la première fois depuis toutes ces soirées, je demandai à Mustapha s'il écrivait des chansons. Il me répondit que oui et Giuseppe sembla surpris de sa réponse.

-       Tu ne m'avais jamais dit çà ? où trouves-tu le temps avec tout le travail du magasin ?

-       C'est que je ne dors pas beaucoup répondit Mustapha.

Je lui demandai s'il voudrait bien en chanter une pour nous. Il attrapa son oud et l'installa contre lui. Il ferma les yeux et prit sa respiration. Les accords cristallins prirent possession de la cour. Sa voix les poursuivait. Il chantait en une langue que je ne connaissais pas mais la douceur des intonations vibrait à l'unisson de nos respirations. Giuseppe se servait de ses cuisses comme tablas et yeux fermés, tête penchée sur le côté, tentait des percussions. Sans m'en rendre compte je me joignis aux deux autres en battements de mains claudiquant derrière le Oud. Vers la fin de la chanson Giuseppe et moi chantions le refrain avec Mustapha sans même connaitre le sens des mots que nous prononcions. Dans le noir profond de la cour il me sembla apercevoir la lueur d'une onde flotter au-dessus de la table. C'était une pulsation nacrée, la vibration qui nous unissait et nous faisait voir et ressentir ce que l'autre voyait et ressentait. Lorsque la dernière note résonna nous nous regardâmes et éclatâmes de rire. Nous entendîmes alors quelqu'un applaudir du fond de la cour et levant la tête nous vîmes une femme à une fenêtre du petit immeuble de briques. Mustapha lui fit un signe de révérence et elle lui envoya un petit signe de la main avant de refermer la fenêtre. Je demandai à Mustapha de quoi parlaient les paroles de sa chanson.

-       D'amitié me dit-il.

Je pris congé d'eux juste après. Nous nous quittâmes chaudement, sans même évoquer que nous ne nous reverrions sans doute jamais. Je rentrai chez moi par les rues désertes et une fois dans l'appartement restai un long moment dans le noir. Il me fallait ce temps pour mesurer ce qui m'attendait. Je me laissai glisser le long du mur et m'assis par terre dans l'entrée. Je ne sais combien d'heures je restai ainsi, yeux fermés, oreilles bourdonnantes, avant de l'entendre m'appeler. Je me relevai et par la fenêtre de la cuisine, je le vis là, en bas, le chien qui aboyait en me regardant. Je réfléchis un instant et regardais autour de moi mais je n'avais rien à préparer. Je refermai la fenêtre, attrapai un manteau et ouvrit la porte d'entrée. Sur le palier étaient posés une valise et un bâton de marche.

Il m'arrive de passer devant la boutique de Giuseppe et Mustapha même si je sais que désormais je suis invisible à leurs yeux. Je me repose quelques instants près du muret de l'arrière-cour. Je ferme les yeux dos appuyé contre les briques. J'entends Giuseppe dire « C'est bien çà. Très bien. » puis s'enquérir auprès de Mustapha s'il a bien racheté du Vin des Ravines. Lorsque je reprends mon chemin les accords du Oud poudroient dans mes pas comme une neige d'or.

Je parcours les rues et j'entends les rires des enfants, les chants de leurs mères, les cuillères qui tintent au fond de l'assiette. Je vois les lumières dans le petit monde des appartements. Je vois les éclairs cendrés des télés hachurer les murs. Je marche et je vois au-delà de moi cet horizon vide qui me résiste.

 


La chanson de Mustapha : My Heart, my life



par Nusrat Fateh Ali Khan & Michael Brook
Tirée de l'album
Night Song (1990)
 


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